CDXLIV.

Déjeuner à la Brasserie Paul, rituel qu’avec Éva on perpétue, depuis que Molineux n’est plus. Nos conversations se resserrent. L’âge et le temps. Cela fait combien d’années que nous venons ici ? Des lustres au sens strict. Vents et marées. A reprendre nos souvenirs, depuis la disparition du Vieux-Marché (le vrai) et son remplacement par cette boutique à treize que sont devenus les lieux. Il suffit de passer devant les restaurants in situ, pour être éberlué par la vulgarité et l’indigence de ce qu’on nous y propose. Surtout sur sa Rive Sud. La Nord, moins exposée au chalandage, garde une certaine tenue (façon de dire). Cette dérive et ce naufrage sont-ils mérités ? Je le crois volontiers.

A la Brasserie Paul, on se maintient. A la fois cuisine, service et nous. Les lieux ont cependant changé depuis les années Soixante-dix. A commencer par ce décor années Trente qui, à la longue, s’épuise. Du temps où nous avons investi des lieux, il n’existait pas. Paul était alors dans son jus années Cinquante, banquettes et luminaires idoines. Il y avait aussi, Éva s’en souvient, une salle de billard en sous-sol. Ça faisait américain. Sans le faire, tout en le faisant.

Je n’ai jamais joué au billard. Pas plus hier que demain. Ni aujourd’hui devant mon aile de raie, aux câpres et pommes vapeur (celles-ci remplacées par du riz). Dehors, le Marché de Noël bat son plein. Du moins fait semblant, car sous la pluie, il n’y a guère de monde. D’année en année, cette institution commerciale me semble de plus de plus triste, inutile, incongrue. Ce Marché là n’a jamais été de mon époque. Ni autrefois, ni plus tard.

Ce millésime, les blanches baraques sont en Ripolin blanc. Ça veut faire Göteborg, ça fait Yport. Ah non, j’ me baigne pas, y fait trop froid. L’éclairage bleu, le manque d’espace dans les allées et les hauts-parfeurs ajoutent à l’aspect réfrigérant. Connaissez-vous Mourmansk ? Moi non plus. Ce n’est pas un Marché de Noël, c’est une édition pour enfant d’Une journée d’Ivan Denissovitch. J’exagère ? Ne faut-il pas exalter la vie ?

Mourmansk ou Denissovitch ou pas, puisque nous y sommes, revenons à Monet-Cathédrale. Surtout sur la grille fermant le passage de la Cour des Comptes. Rouennais médusés, nombre d’entre nous s’en sont émus. Du coup, les promoteurs promettent sur pancarte la réouverture. Enfin presque. Ce sera le jour, aux bons soins des commerces, de telle heure à telle heure (et fermé de telle heure à telle heure). Cette demi-mesure caractérise à merveille l’esprit du lieu et celui des propriétaires. Ça ouvrira quand le commerce marchera. Tiens, y a du monde à la boutique, Sandrine, allez ouvrir. Quelle misère que ce Rouen là !

Le comique, c’est de voir l’opposition municipale s’approprier la prétendue réouverture. Pensez, un mot de nos chers Démocrates indépendants, et au Kremlin, Staline tremble. Non, si la vraie-fausse réouverture est annoncée, c’est qu’on a peur pour le tiroir-caisse. Le passage de la Cour des Comptes ? Voyons Maurice, ne faites pas l’enfant, ce sont les comptes qui passent.

CDXLIII.

Qu’on ne se moque pas de moi : je viens d’apprendre qu’il existe ici, désormais, un restaurant tibétain. Parait-il depuis des années. Rue Saint-Sever. Au même endroit, antiquité, où vivotait autrefois une charcuterie nommée Au Duché de Bretagne. De Tréguier à Lhassa, quel chemin ! Idem, même rue, sur l’autre rive, on peut apercevoir Le Venise, sombre café tenu par d’autres ragazzo qu’Italiens. C’était jadis Le Locarno, brasserie prisée des noctambules. On voir par là que la rue existe dans la continuité et la persistance.

Ce que doit méditer le défunt Guy Hanot, voisin marchand de biens. De là où il est, jurons que sa philosophie de comptoir reste vigoureuse. Il en a tant vendu de comptoirs ! Entre parties de 4/21 et apéritif, il vous arrangeait le monde comme il faut. Pas certain qu’il ait eu tort.

Autre chose : Il parait (est-ce vrai ?) qu’on fête les cinquante ans du Théâtre des Arts. Si oui, ce sera sans moi. L’autre matin, ouvrant Paris-Normandie, je vois qu’on a sacrifié aux festivités mémorielles en publiant l’article inaugural de décembre 1962. Signature : Roger Parment. Dites, j’ai failli en casser ma biscotte ! Que les nouveaux directeurs continuent comme ça, ils sont certains d’y arriver. Reconnaissons toutefois que l’article a été mis aux normes du jour, c’est-à-dire caviardé d’autant. Dommage. On a perdu les cuirs, bourdes et à-peu-près de l’illustre signataire qui n’en était pas avare. J’arrête là, je connais des lecteurs à qui mes rancœurs déplaisent.

Autant faire l’aimable, quoiqu’il m’en coûte. Payer 25 euros par mois pour lire Roger Parment ! Alors que je l’ai lu gratis pendant 25 ans. Et côtoyé une dizaine d’années, rémunéré cette fois. Rien ne m’aura été épargné en fin de vie. Y a-t-il des soins palliatifs pour de pareils cas ? Pensez-vous ! C’est comme ça qu’on devient Rouennais : Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Bon. Et le Tibet ? De ce côté-là non plus, ça ne va pas fort. Si on a guère de mal à manger tibétain à Rouen, il en faut beaucoup pour atteindre l’Himalaya. C’est sympathique, guère plus. Mais pas cher. Un peu le contraire du Théâtre des Arts d’antan. Pas sympathique et cher pour Madame Butterfly, Le Pays du sourire, et autres japoniaiseries. D’où le présent anniversaire à la sauce Opéra de Rouen.

On oublie de rappeler qu’à la perspective qu’il lui faudrait financer un théâtre lyrique, André Malraux se mit en rogne. Il voulait une Maison de la Culture (quelques-uns d’entre nous aussi). La municipalité rouennaise d’alors (de toujours) tint bon. Retrouvons nos fastes d’antan. La culture, c’est pour Le Havre, chez les cocos. Le reste à l’avenant. De fait, pour l’ouverture, voici Carmen, et après Le Bourgeois gentilhomme, par la Comédie française. Lucien, voyons, on ne met plus de jaquette ! Nous sommes en 1962 ! Je le sais, j’y étais.

Ce pourquoi, en gros, je ne vais pas remettre ça aujourd’hui. Et puis aussi, raison toute bête, comment m’habiller ? Une cravate ? Voyons, Félix, nous sommes en 2012 !

CDXLII.

Puisque nous en sommes aux bars d’autrefois, jadis et naguère, il faut dire trois mots de L’Épicerie. Rue Beauvoisine, dans cette partie qui n’est ni Beauvoisine ni des Carmes. Sous un autre nom, c’est, du reste, toujours un café. Tantôt ouvert, tantôt fermé. Le Mascot ? Oui. Il y a une bonne quarante d’années, c’était une charcuterie. Comme on en trouvait tant en ville (elles aussi disparues) : jambon, pâté, hors d’œuvres variés, plats du jour. Je ne sais plus ce qui poussa Jean-Louis Jourdaine à racheter la boutique finissante, à la transformer en café et l’appeler L’Épicerie.

Pourquoi pas La Charcuterie ? Crainte du péjoratif ? Possible. En a-t-on passé des soirées là-dedans ! Quelle faune ! Quelle ambiance ! Un ton nouveau ici. Les années Soixante-dix, en plein. Toute la lyre. Une époque réputée, où déjà je marquais le pas. Passant la cinquantaine, je fis le constat qu’à L’Épicerie, je m’accrochais. Chaque jour un peu plus. Dans le décor, ce n’était plus moi, ni eux. Idem pour d’autres, vieux de la vieille, qui se voulaient chauffeurs de salle et, qu’au final, on dédaignait. Qui « on » ? Les autres, plus jeunes. Ceux qui croyaient aller de l’avant.

Que sont devenus Nono, Pollux, Caramel ? Comme d’hab : perdus dans les vieux testaments de François Villon (à chaque génération ses références). Les choses furent différentes lorsque Jean-Louis Jourdaine abandonna L’Épicerie pour ouvrir La Taverne Saint-Amant (rue du même nom, T changé en D, on m’a chapitré là-dessus). Approchant la soixantaine, mon statut s’y déploya avec plus d’ampleur. Un temps. J’y mis vite fin, répugnant à jouer les gogos de service (sans parler des additions à régler). J’aperçois parfois Jean-Louis Jourdaine au Clos Saint-Marc. Nous pourrions échanger trois mots. Mais ni lui ni moi. Enfin, bon.

Pour en revenir à L’Épicerie, ce périmètre n’est plus qu’une suite de vitrines. Leurs attraits m’échappent. Aux clients aussi, puisque les boutiques s’y succèdent plus dans la durée que dans l’espace. Dire qu’on a connu là des magasins qui, se retournant, accusaient avec bonheur la cinquantaine d’années d’existence ! Aujourd’hui, c’est dix mois, un an. Leur temps est celui de l’exercice comptable. On n’est plus, ici ou ailleurs, commerçant pour durer, mais pour accomplir un temps donné. Fermé pour congés.

Pour les années qui m’occupent, que sont devenus la coutellerie Minel ou Dieppedalle librairie religieuse ? Qu’est devenu le grand marchand d’électroménager aujourd’hui Jeux éducatifs (quelle misère !) ; et le magasin de vêtements de sport ? Et A la Croix de Malte, autre librairie ? Moune ? Caroline Boutique ? Jusqu’au restaurant de l’ancien drugstore qui vient de fermer. A vendre. Et la minuscule marchande de jouets qui n’était autre (je le sus plus tard) que la grand’tante de Dominique N*** ? Remontant la rue, on arrivait à Manufrance, armes et cycles, puis à Van Moé, librairie, papeterie, photographie. Ce sont désormais, comprenne qui pourra, assurances et matelas.

Citation à retrouver : Certes il ne faut pas sombrer dans la nostalgie. Reconnaissons toutefois que ce monde fatigué nous y porte.

CDXLI.

Ces visites trimestrielles à la clinique Saint-Hilaire m’obligent à l’arpentage régulier de la rue du même nom. Aller et retour. Pas gai, le moins que l’on puisse dire. Passe encore la Croix de Pierre, mais avant et après, on s’y ennuie. Revenant de consultation, quelle que soit l’heure, je m’offre une pâtisserie chez le boulanger qui fait l’angle avec la rue des Capucins.

Celui d’en face (angle avec la rue Édouard-Adam) semble avoir les faveurs des lycéens d’alentour. Vrai que les gâteaux n’y coûtent qu’un euro. Par les temps qui courent, on aurait mauvaise grâce à leur en vouloir (aux lycéens). Pour en avoir choisi quelques-uns (de gâteaux) je dois reconnaître qu’ils ne dépassent pas leur qualité d’un euro. Mais l’essentiel est là : ça débite.

Autre particularité, on croise chez ces deux boulangers les représentants de la police nationale et municipale. Sandwichs, boissons, pains et pâtisseries diverses, les forces de l’ordre s’y ravitaillent. Pour eux seuls ou pour les autres. Les collègues attendent dans le panier à salade (ça ne se dit plus) ou les voitures sérigraphiées (ça se dit ou plutôt, ça s’écrit). Sans conteste, un policier payant sa formule jambon-emmenthal, flan parisien (comme boisson, je mets quoi ?) a tout pour rassurer. A la fois, l’homme et le citoyen. Au fond, il nous faut peu de choses.

Comme ces rues ont changé ! Je les ai fréquenté dans les années Cinquante, Soixante, Quatre-vingt et aujourd’hui. A chaque fois, un décor. Dire que je suis allé autrefois à La Renaissance, cinéma disparu. Puis commander de merveilleux Pithiviers (gâteau aussi disparu) chez un pâtissier du milieu de la rue, pas très loin (on s’en doute, fini). Quoi encore de disparu ? Le café dit Au retour du 112, celui dit Chez Dédé le Rouquin, les Caves du Zaccar (marchand de vin), etc.

Du temps où Jérôme était lycéen à Jeanne d’Arc, il passait ses heures au bout de la rue, dans un bistrot impossible nommé le Snoopy-Bar. Étant à l’époque sous ma garde, je suis allé y rattraper notre fameux et trop désœuvré neveu. Le proviseur voulait me voir jouer l’oncle vigilant. Derrière le bar s’activait un Antillais ou Afro-quelque chose. Ce tenancier passait pour l’homme le plus sympathique du monde. Surtout aux yeux des adolescents.

Le quartier est désormais fortement garni de kebabs et fast-foods. Tous rivalisent dans l’esthétique la plus foraine. Le soir venu, animation, lumières, va et vient, c’est très plaisant. Là, on aimerait avoir soixante ans de moins et un estomac en béton. Ma consolation est que je dîne parfois au Saint-Hilaire, restaurant où les gens sont charmants. Et la nourriture, sans chichi, pas trop moderniste. Reste que ça ne rajeunit pas. Comme de trouver les flics sympathiques.

Il y a quelques jours, un vagabond est mort au bas de la rue des Capucins. De froid ou d’autre chose. De pauvreté, d’alcoolisme, de solitude. Constatons que cette mort a eu lieu à équidistance d’une bibliothèque, d’un conservatoire de musique, d’une crèche et d’une ribambelle de kebabs. Faut-il conclure ? Pour lui, c’est fait.

CDXL.

Abattu ce qui restait de l’ancienne institution Rey, les archéologues s’activent. Creuser à Rouen est toujours intéressant. De fait, ces jours-ci, la presse locale nous apprend qu’on vient de mettre à jour une sorte de décharge publique. Datant du XVe siècle (ce qui ne nous rajeunit pas) elle constitue, à ce qu’il semble, un témoignage de la vie quotidienne d’alors. Ainsi raisonnent les doctes archéologues. Pourquoi ne pas les croire ?

L’amusant est que cette décharge se trouvait jadis au delà des remparts, autrement dit aux portes de la ville. Pas à l’intérieur. Voilà qui change d’aujourd’hui. La nouvelle à de quoi réjouir notre adjointe à la propreté. Celle qui rit ou qui pleure ? C’est selon. Car enfin, lorsque le 12 juin 1485, au soir d’une journée bien remplie, Guillaumette dit à Gringoire : J’ai cassé le plat de ta mère, va me jeter les morceaux par-dessus le rempart, celui-ci s’exécute. Il a l’habitude. Guillaumette est une brise-tout (patois normand).

Après un saut de plusieurs toises, les débris rejoignent ceux jetés auparavant (os de dinde, cornes de mouton, morceau de cotte de maille… » et autres à ce que nous assurent les scientifiques. Gringoire, redescendant l’escalier menant à la rue Bouquet (j’adapte) se réjouit de penser que ça les occupera en l’an de grâce 2012.

Et lorsque le mardi 4 décembre 2012, Florian dit à Zoé que son écran pourri est mort, celle-ci réplique : Fout-le, en bas, à la poubelle. Florian lui aussi s’exécute. On voit par là que de 1485 à 2012, c’est aux garçons de descendre les poubelles ; qu’ensuite, on s’épargne désormais de faire vingt-trois ou quarante-six pas. Vous me direz : y a pas de rempart. Vrai. Et Christine Rambaud de vous répondre que c’est pas une raison. Elle n’a pas tort.

Après études, les dits archéologues se réjouissent de savoir ce que Gringoire et Guillaumette jetaient ou mangeaient. Tant mieux. En l’an 2539 (mon Dieu !) les mêmes (enfin d’autres) se réjouiront d’apprendre ce que mangeaient et jetaient Zoé et Florian. Autant leur dire tout de suite : des barquettes de frites, des restes de pizza (deux achetées, la troisième gratuite), un canapé clic-clac, une unité centrale passée de mode. Inutile d’avoir « fait archéologie » : il suffit de se pencher à ma fenêtre.

Pendant ce temps, la maison Bouygues attend qu’on lui livre son terrain. Elle a de la patience. Et les malheureux acheteurs de mètres carrés aussi. Où jetteront-ils leurs débris, ceux-là ? Où sera passé le plat cassé de belle-maman (Bernardaud, modèle Louvre, 148 euros !) ? On ne sait pas. Il faudra demander à Nafissatou.

Voilà pourquoi Rouen est sale. Parce que nous sommes Rouennais. De 1485 ou de 2012. Christine Rambaud le sait mieux que quiconque. Ce qu’elle ne sait pas : une ville, ça se nettoie avec des bras et de l’huile de coude. Pas avec des machines et des équipes de bras cassés. Un peu de jugeote aussi. Et de l’imagination. Et de l’autorité peut-être. Eh, attendez, ça fait beaucoup ! Oui, même trop.

CDXXXIX.

Entrée dans l’hiver ou fin de partie ? Je me passionne peu par ce qui se passe ici (et ailleurs, donc !). Pourquoi m’en suis-je pris à Laurence Tison ? A Guy Pessiot ? Que m’ont-ils fait ? A moi, rien. Et aux autres ? Encore moins. Une fois écrit mes chroniques où je ne veux qu’une chose – amuser la galerie – je me dis que c’est bien de la peine pour pas grand-chose. A la fois sujet et objet. Combien m’en reste-t-il à écrire de ces rouenneries en chiffres romains ? Une centaine ? Cinquantaine ? J’attendais tout de la continuité. Je me disais, qu’à force, il en sortirait quelque chose.

Pas certain que j’y réussisse. A continuer ou à finir. Rouen Chronicle disparaitra comme le reste. Comme disparaîtront Laurence Tison et Guy Pessiot. Pas ensemble, admettons-le. Déjà aux municipales de 2014, c’est acquis. La relève en prendra aussi pour son grade. Comme dit le savoir populaire : ils ne perdent rien pour attendre. Qui se souvient de Guy Lucas-Leclin ? De Roger Dusseaulx ? Pas grand monde. Ils furent, eux aussi, conseillers municipaux ; le deuxième même député, même ministre. Ministre, pensez ! C’était il y a cinquante ans ou plus. En 2062, qui se souviendra de Félix Phellion ?

La nuit, il m’arrive de pensez à un tas de gens. Presque avec étonnement. Ils sont invoqués parmi les quelques amis qui persistent (peu, à cause mon mauvais caractère). On compte les morts. Ou ceux qui restent. Vivants ? A peine. Le souffle, ça va, mais l’espace ? Ce qui manque le plus. Parfois, entrant au restaurant, nous n’y sommes pas connus. Les patrons ont changé, les serveurs itout. On nous parle comme à des touristes. Pire, comme à des retraités faisant la bombe. Quelle tristesse que ce Rouen là.

Oui, pourquoi m’en prendre à Laurence Tison ? Faiblesse de vieillard ? Possible. Je ferais mieux de réserver mes forces pour le passage de la Cour des Comptes. Tiens, voilà un vrai sujet. Autrefois, ce passage reliait la rue des Carmes à la rue St-Romain. La construction du défunt Palais des Congrès le réduisit en miettes. Puis renaître sous une forme qui était tout sauf un passage. Nouvelle démolition (encore, toujours) puis construction de trop fameux Monet-Cathédrale. Reverrions-nous le passage ?

Ce fut chose acquise. Au travers des palissades, on en voyait l’esquisse. Oui, oui, il y a un passage. Depuis peu, on y voit aussi une grille. Bien haute et bien fermée. Pour passer, il faut la clé. Donc être propriétaire d’un chic appartement. Pour Monet, allongez la monnaie. Encore une privatisation de l’espace public. Pas la première, pas la dernière. Cette municipalité, toutes gauches confondues, en a le secret. Ce qui ne lui sert à rien, elle le vend.

La Ville a besoin d’argent, n’est-ce pas. Pour faire quoi ? Se célébrer soi-même, entre autres. Passer de la rue des Carmes à la rue Saint-Romain, vous n’y pensez pas ? Non. Alors Laurence Tison, Guy Pessiot, Guy Lucas-Leclin, Roger Dusseaulx, vous n’y pensez-pas ? Non.

CDXXXVIII.

Ma mère hantait (sens imagé) les merceries. Boutons, fils, agrafes, elle passait des heures penchée sur le comptoir en compagnie de demoiselles moins expertes qu’elle dans l’art de la reprise, du biais ou du passepoil. Enfant, à peine moins haut que le comptoir, j’étais pétrifié du sérieux des débats. En regard, dans le bureau de mon père, régnait une ambiance aussi légère que joyeuse. Chez l’un, on observait le chargement d’un navire avec moins de sérieux que, chez l’autre, la réussite d’un ourlet. J’avais là, sur le motif, l’illustration de la vieille blague du tailleur conversant avec Dieu : regardez le monde et regardez mon pantalon.

Sur sa fin, j’étais alors loin, ma mère passait ses après-midi dans un petit magasin de la rue Saint-Nicolas, nommée Au Petit Jean-Pierre. Sa vue étant devenue mauvaise, elle ne cousait plus guère. Elle commentait la mode, se rappelait la couture de son enfance, s’étonnait de l’ignorance de la jeunesse, et de toutes les choses qui font que vieillir est un plaisir douloureux. Son interlocutrice, mademoiselle Gaudu, sentiments partagés, faisait les répons. Toutes deux regardaient s’assombrir le jour. Bien, ma chère Marcelle, il va falloir que je rentre.

Parfois, elle revenait porteuse d’un de ces accessoires mystérieux à l’utilité problématique : aiguilles de formes bizarres, coupes fils, découseurs… choses anciennes ou modernes qu’elle rangeait en sachant trop qu’elle ne s’en servirait pas. Plus tard, peut être.

Jeune, elle avait fait partie d’une troupe de théâtre. Une famille chinoise, toute une histoire, déjà (peut-être) racontée. Elle faisait les costumes, dessinait les décors. Pourquoi n’a-t-elle pas continué ? Le mariage, les enfants, le temps, dit-on. On sait que ce ne sont que prétextes féminins. Ou masculins, au choix. On a toujours de bonnes raisons de ne pas faire ce pour quoi on est fait. Et toujours des raisons pour ni faire ni refaire.

Au Petit Jean-Pierre, quelle enseigne ! Inexplicable demoiselle Gaudu. Et étrange. Autant la boutique, boites, rangements, tiroirs me semblaient familiers, autant son mannequin de couturière m’apparaissait menaçant. Rien que de banal : ces mannequins, sans tête, ni bras, ni jambes, des décennies durant, ont hanté les nuits des petits garçons et des petites filles. Raison pour laquelle on n’en voit plus : les enfants d’aujourd’hui m’en ont vengé. Notez qu’à leur tour, les mannequins ont inventé d’autres terreurs. Ainsi le monde continue-t-il de tourner. Et de piquer, au sens des machines à coudre.

Mais assez des souvenirs d’enfance. Revenons au réel qui nous le rend si mal. Qu’on le veuille ou non, la rue Saint-Nicolas garde son mystère, qualité devenant rare. Il y a des rues où s’aventurer n’est pas un acte neutre. Le passant doit être conscient de ce qu’il risque. Et d’autres rues, au contraire : sitôt empruntée, on sait de quoi il retourne. Vous vous en doutez, c’est de l’ordre de l’impalpable : sentiment diffus, fugitive impression… à peine le temps de les éprouver. Bref, c’est comme la couture : épingles et retouches n’y feront rien, le tissu tombe ou pas. Ceci à l’adresse de nos modernes aménageurs.

CDXXXVII.

L’autre jour, musée des Beaux-arts. Encore une inauguration. Une de plus, une de moins. L’assistance habituelle, toujours les mêmes, autant d’amateurs que de professionnels. Cependant, dès l’entrée, je perçois comme une atmosphère particulière. On semble plus souriant, plus vif, plus joyeux. De quoi s’agit-il ? Mon oreille traînante enregistre des bribes : – Oui, c’est une bonne nouvelle. – Au début, je n’y croyais pas. – Moi, je ne venais plus, maintenant je vais revenir. – Espérons que c’est définitif. Etc. Le tout à l’avenant.

Au bout d’un moment, je n’y tiens plus. Apercevant B***, je l’aborde : de quoi s’agit-il ? Il m’explique : comment, cher ami, vous ne savez pas ? C’est officiel, Laurence Tison nous quitte. Et nous en sommes enchantés. Fini les discours interminables, fini les tunnels, fini les phrases alambiquées. On va respirer ! Plus de littérature, retour à la peinture, place à la clarté. Allez, Félix, réjouissez-vous, soyez des nôtres ! Rouen va revivre !

Vrai, les habitués l’auront constaté : Laurence Tison, un discours commencé, ne pouvait s’arrêter. Au bout d’un moment, les personnes âgées cherchaient des chaises ; les autres discoureurs déchiraient leurs notes ; chacun regardait sa montre. De temps à autre, une pause légère… ah, c’est fini… Non, elle reprenait ! Et je ne vous parle pas des étudiants étrangers qui venaient avec un dictionnaire bilingue pour comprendre le sens des mots ! Quand ça n’était pas des traités d’esthétique, Albert Lyotard, Patrick Deleuze, Titi Baudrillard… Un soir, un professeur des Beaux-arts (oui, je sais, mais bon) a cru couver une méningite, on a failli appeler le Samu.

Certes, les faits sont là, mais est-ce une raison pour mettre au chômage une mère de famille ? Vous n’y êtes pas ! Et B*** de m’expliquer que Laurence Tison est casée à Paris, bien au chaud, au ministère de la Culture. Ce serait une blague de Valérie Fourneyron. Elle a persuadé Aurélie Filippetti qu’elle avait sous la main, à Rouen, une experte pour la rédaction de synthèses courtes et précises. Pour une fois qu’on rigole, c’est pas si souvent ! Ceci étant dit, je raconte ça, c’est sous toutes réserves. D’autres versions circulent. Bon, laissons dire, ignorons les causes, revenons aux conséquences.

Une fois dans le Jardin des Sculptures, j’ai mené ma petite enquête. Si, en majorité, le public est enchanté, du côté du personnel du Musée, l’unanimité n’est pas de mise. Certains ne sont pas mécontents de rentrer plus tôt chez eux : la vie de famille, c’est important ! D’autres, au contraire, comptaient sur les heures supplémentaires : vous comprenez, à l’approche de Noël, pour les gosses... En revanche, les serveurs de Cirette-Traiteur, professionnels avertis, sont ravis : on va pouvoir maîtriser le chaud ; éteindre, rallumer, à la longue, ça caramélise ; pour nous ce sera plus facile.

Et côté direction du musée ? Là, pas de surprise, on se couvre. Plutôt ennuyé, plutôt hésitant. Un proche du directeur, en caméra cachée, m’a demandé conseil : à votre avis, Sylvain doit-il prévenir Aurélie ? Ben tiens, à d’autres !

CDXXXVI.

En 1431, quelques Anglois ennuyés, chauffés par l’université de Paris, brûlèrent Jeanne d’Arc. Cela se passait place du Vieux-Marché, au n° 18. Cendres balancées du haut du pont, une partie du contingent rentra chez lui. M’as-tu rapporté du sucre de pomme ? demanda (en vieil english de Norfolk) Margaret à Andrew. Pas eu l’ temps, on a cramé une sainte répondit celui-ci. Tu n’en feras jamais d’autres ! dit Margaret. Elle se remit à son pudding.

Depuis, l’eau a coulé sous le pont (fine allusion). De temps à autre, la reine évoque le sujet ; le referme aussitôt. Bah, dit-elle, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Ses chiens opinent. Sans compter (c’est le prince Charles qui parle) qu’on a fait pire après et ailleurs. Derechef, les chiens… A propos, demande sa majesté, que devient le Musée de ce malheureux Préaux ? Vendu, Majesté. Tout ? Oui, ou à peu près. N’aurions-nous pas pu envisager d’acquérir deux ou trois bricoles ?

Vous aurez remarqué que la Reine s’exprime à la perfection. On a beau dire, l’éducation, ça compte. Il n’empêche, son Premier Ministre est resté inflexible. Pas de dépenses inutiles, pas de fantaisie. Au final, comme à Rouen. Car pas d’illusion : du côté de la mairie, on est ravi de cette fermeture et de cette vente à l’encan.

Oui, plus de musée. C’est déjà ça a-t-on dit à l’Hôtel de Ville. A qui le tour maintenant ? La Tour, vous voulez dire ? A ce sujet, on va construire un immeuble pas loin du fameux donjon. Un quatre étoiles, dites-donc. Pour ce faire, on rasera Tabur-Électricité et on déplacera la maison néo-gothique d’à côté. Pas facile, mais bon. Et puis, du moment qu’on vous dit qu’elle va être reconstruite à l’identique, vous n’y verrez que du feu. Ah, ah, du feu, vous aimez rire ?

Oui, et vous n’imaginez pas à quel point. De fait, quand on bazardera tout ce bout de quartier, un coup de tractopelle de travers, et hop, badaboum, le Donjon qui s’écroule ! Ah, Ah, rigolade ! Un demi-hectare pour notre ami Bouygues ! Par ici les pépètes ! Allons, assez de mauvais esprit ! Félix vous virez au populisme le plus terre-à-terre. Vous manquez de lecteurs ou quoi ?

A ce propos, au Vieux-Marché, vous avez vu nos municipaux jardiniers japonisants ? Ils n’y sont pas allés – comme on dit : avec le dos de la cuillère. Un moment d’inattention, un petit coup derrière la cravate : et un dallage gallo-romain à la benne, un ! Dame, on ne peut être à la fois japonisant et médiéviste (tous les Amis des Monuments Rouennais vous le diront : faut choisir). Le plus comique, c’est de voir Guy Pessiot, patrimonial adjoint, prendre un air navré : on leur avait dit de faire attention ! Et que croyez vous que répliqua le chef de service : y a qu’ ceux qui font rien qui s’ trompent pas ! Avouez que ça n’est pas très sport ! Et le maire qui laisse dire !

CDXXXV.

Le plus pénible lorsqu’on écrit une chronique régulière, c’est de ne pouvoir compter sur les autres. Je veux dire, les lecteurs. Si l’on essaie d’être discret ou subtil, ils n’ont de cesse de traquer vos fautes d’orthographe. De style, si vous y allez un peu fort ; votre manque de retenue, si vous dites le fond de votre pensée. Bref, écrivant bleu, on vous lit vert. C’est pas loin notez, un peu de jaune, et hop ! Enfin, votre plume crache toujours.

On dit que j’ai 81 ans. A vérifier ma carte d’identité, le doute n’est pas permis. Ma mémoire fonctionne encore ; mon cœur aussi ; ma tension, passable ; l’estomac, à surveiller ; seul souci : mes sphincters me jouent des tours. L’autre jour, rue du petit Salut… enfin bref. Vous voyez que je ne vous cache rien. Pas comme d’autres, qui n’ont aucun avis et encore moins d’à-propos. Aucun sens des couleurs, non plus.

Oui, 81 ans. On ne le dirait pas affirme ma boulangère. Bon client, elle me flatte. Une vendeuse des Nouvelles Galeries (ex Lafayette) croit malin de conclure : 81 ans, ah, quand même ! Comme quoi, il vaut mieux être à son compte qu’employé. Ceci m’amène à songer que je n’ai jamais eu de patron. Comme on dit : du plus loin que je remonte. A mon âge, on remonte.

J’ai ouvert ma première agence en 1956 ; la seconde (en association) en 1967. Les deux ont fait faillite. A cause de moi ? Faut croire. Vrai que je suis resté brouillon et guère près de mes sous. Pas généreux pour autant. Ce qui me domine : le j’ m’en foutisme. On ne se refait pas. François Tonsard, l’associé en question, me le disait : tu leur donnes le mauvais exemple.

Il parlait des stagiaires (nombreux) que nous prenions. Vrai que je ne leur apprenais rien. Peut-être à mener la belle vie ? Enfin, ce qu’on appelait alors la belle vie. Dans les années Quatre-vingt, la cinquantaine arrivée, je faisais beaucoup d’efforts pour me maintenir au niveau. J’emmenais lesdits stagiaires dans les bars (ce qu’il en restait) où trop de mes nuits s’étaient terminées. Je vous épargne la liste.

Têtes des stagiaires. Ah non, Félix, c’est lugubre là-dedans. Ils n’avaient pas tort. Le passage de ligne s’est fait quelques années plus tard. Avec un certain Yvonnec qui, dédaignant je ne sais plus quelle enseigne, m’amena rue des Carmes, dans ce qui restait de la galerie marchande. On y avait connu un cinéma, le Ciné France, puis un Petit Théâtre resté légendaire (au sens strict).

Une fois ce dernier disparu, on (qui ?) ouvrit dans les lieux une boite à la mode nommée Le Calagogo. Qui s’en souvient ? L’ambiance y était à peine tenable. Comme disent les jeunes : On s’ la jouait. Donc Yvonnec et moi (d’autres aussi), nous voici dans l’antre de ce qui restait, on me l’affirme, d’un cinéma porno. Presqu’encore. La porte franchie, une fille accueillait les habitués. Tiens, Yvonnec. T’es venu avec ton père ? Bonjour, monsieur.

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