XIII.

Dimanche comme un autre ; le clos Saint Marc par un froid vif, mais sec. Après les pommes de la semaine, j’effectue mon rituel tour des brocanteurs, ceux-ci, aujourd’hui, en assez grand nombre. Chez mon habituel « 1 euro dans les caisses ! 1 euro les livres ! » je trouve Paris vécu (1ère série : rive droite) de Léon Daudet, édition de chez Gallimard, date de parution 1929. La couverture est légèrement déchirée et la page de garde porte une signature, indéchiffrable malgré, une fois rentré, mes efforts. Quelques phrases lues au hasard m’indiquent le ton et la forme de ces habituels récits de déambulations urbaines, même veine littéraire que chez Fargue, Apollinaire, Aragon, Breton, Jean Rolin… genre assez « français ». Je parle ici évidemment du Daudet littéraire et non du politique ; de ce côté, l’Histoire a jugé ce qu’il y avait à en penser.

En haut de la place, les distributeurs de tracts politiques sont au rendez-vous. Municipales oblige, voici revenu le temps des catalogues de rêve pour vendeur immobilier ; Rouen est coupée en rondelles et chaque projet détaille la ville du futur où il fera bon vivre. On ne peut que frémir à la vision de ce ciel uniformément bleu où chacun se balade en tee-shirt, sourire aux lèvres, en perpétuelle vacance de temps et d’esprit, surtout d’esprit. Bah, faut vivre.

La quatrième de couverture de Paris vécu (5e édition !) est une leçon de modestie. C’est l’habituel « extrait du catalogue » des éditions de la Nouvelle Revue Française. On apprend donc qu’on y a publié (ou qu’on y publie) Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Valéry Larbaud, et Guy de Pourtalès, assurément ce dernier le moins connu des quatre, à tort du reste car La Pêche miraculeuse est un curieux roman. Mais la liste continue… que penser de la survie de Lucien Fabre, d’Eugène Marsan, de Thierry Sandre et d’Eugenio D’Ors ? Ils se partagent et le peuvent pour l’éternité des écrits intitulés : Le Chèvrefeuille, Les Chambres du plaisir, Le Tarramagnou, Le Rire et les rieurs… Qui s’en souvient, qui les lit ? Je les évoque ici par piété.

Rentrant, je remonte la rue Martainville et longe l’église Saint-Maclou, itinéraire où personne, même en été, ne se risque en tee-shirt par crainte d’une bonne pneumonie. Au passage, une pensée pour François Lespinasse dont la galerie, au n° 220, est désormais fermée. En voilà un qui n’aura pas abdiqué, entêtement qu’on lui aura, à Rouen, fait cher payé. Lorsque nous avons travaillé sur l’affaire de la fresque de Francis Picabia (histoire qu’il faudra raconter), il me plaisantait : « Vous en connaissez du beau monde, M. Phellion ! » Vrai qu’alors je me sentais des ailes. On nous les a vite rognées. A lui, comme à moi, du reste.

Rue Damiette, place du Lieutenant, rue de la République, place Saint-Amand… j’ai le temps de repenser à la communication politique qui n’est plus que de la communication. Moyen de faire autrement ? C’est ce que nous voulons tous : du papier glacé en quadrichromie, des perspectives d’architectes et d’urbanistes, de courts textes vaseux… un peu ce que j’ai fait toute ma vie. J’arrête là, ça s’appelle « cracher dans la soupe ».

XII.

Toujours et encore les municipales ; il y a quelques jours, article d’Arnaud Faugère, dans Paris-Normandie (daté du mardi 12 février), titré « Adjoints en partance… » au sujet du départ de certains des adjoints de l’ancien maire (c’est désormais acquis). Parmi, citée Josette Cheval, qui vivrait « plutôt mal » son éviction ; fait part d’un « fort ressentiment », reproche à Pierre Albertini « de ne pas écouter », d’arbitrer en solo, d’avoir réduit les budgets qu’elle montait, et au final de ne l’avoir vue que trois fois en sept ans « en tête-à-tête ».

Disons d’emblée que je connais à peine Josette Cheval, croisée lors de cérémonies officielles ou de réunions de conseil de quartier, lorsque celles-ci m’intéressaient encore. J’en suis d’autant dégagé pour dire ceci, à savoir que cette élue a cristallisé le ressentiment. Il y a des gens comme ça : ils ont beau dire et faire, ils sont l’objet d’aversion systématique et d’un mépris qu’il est loisible d’afficher. Je ne parle pas là des partisans, des anciens colistiers (encore que…) mais des « adversaires », ceux et celles qui ont une opinion contraire, et évaluent les personnes telles les marionnettes d’un théâtre guignol.

Autant tel ou tel conseiller municipal ne rencontrera qu’hostilité sourde ou indifférence muette, autant Josette Cheval, dans les milieux estampillés que je fréquente, provoque le sarcasme blessant, le sourire goguenard, l’irrespect sans retenue. Si quelques-uns peuvent prendre sa défense et avancent des arguments pour l’équilibre, ils en sont pour leurs frais. Rançon de la popularité ? Ou du populaire ?

Le fait est que Josette Cheval est connue, visible, présente (du moins, était) et œuvrait avec ténacité, qualité première d’un élu. Seulement voilà, c’était à « la propreté », donc les poubelles, les matelas sur le trottoir et les inévitables merdes de chien. Ça marque mal. Ça fait « range ta chambre », « essuie-toi les pieds », « brosse-toi les dents »… En tant qu’adjoint, ce n’est pas une tâche « noble » telle la circulation, le sport, la culture, le commerce… Rouen serait-elle devenue, baguette magique, ville propre qu’on n’en aurait pas remercié Josette Cheval pour autant ; elle aurait juste fait « son boulot » comme autrefois Marie la Bonne.

Et puis elle se nomme Josette Cheval. Personne ne vous en voudra de tordre ces nom et prénom et d’en extraire le ridicule supposé ; c’est un engagement à la raillerie. Et elle a aussi son franc-parler, comme on disait des enfants « elle répond ». Ce n’est pas bien vu.

Voilà pourquoi (quoi d’autre ?) Josette Cheval disparaîtra des couloirs de la mairie. Il n’est pas dans mes attributions de dire que c’est tant pis ou tant mieux ; mais si j’écris Rouen Chronicle, c’est aussi (pas d’abord) afin ne pas oublier les Josette Cheval et dire qu’une ville se perpétue avec ces énergies, sans bavardage, sans idéologie (un peu tout de même), dans la raideur des convictions, l’humilité des tâches, la fermeté du propos et les vertus de l’esprit terre-à-terre. Être à la disposition des circonstances, voilà qui n’est pas gratifiant ou valorisant ; c’est ce qu’on nommait, autrefois, l’amour du bien public. Encore une chose qui disparaît. Certes on a les élus qu’on mérite, mais on ne les mérite pas toujours.

XI.

Dîner chez Molineux. Là, outre le maître de maison, Eva, Frédéric, Mado, F***, d’autres et d’autres, tous plus ou moins gens du milieu, tous noms rouennais de gauche (enfin d’après eux) que je pourrais citer mais que Jérôme m’interdit. Sinon Frédéric, l’assemblée frisait la soixantaine, ce qui n’est pas pour me réjouir. Comme à l’accoutumée, dîner exécrable, à demi-froid dans une salle à manger glaciale (m’a-t-il semblé), sous ce gigantesque lustre de cristal Louis XV. Les plats de je ne sais plus quel traiteur sont servis dans ce service Wedgwood venus des temps napoléoniens et dont, sur les quelques 262 pièces, rien que ça, il ne manquerait – dixit Eva – que trois assiettes à entremet. J’écris « de je ne sais plus quel traiteur », en faut, je le sais fort bien, mais Jérôme (encore) veille à ne pas me faire avoir de procès.

Le côté brocanteur de Molineux m’a longtemps amusé ; aujourd’hui, il me lasse. Je préférerais plus de chauffage et moins d’authentique. De fait, si les objets sont vrais, c’est bien la passion mise à les acquérir et à les faire valoir qui relève du toc. Mais je suis peut-être un peu injuste ; vrai que tout ce joli monde m’a excédé.

Conversation sur des sujets divers, surtout les élections et des deux principales listes qui vont en découdre. Le fait de m’inviter avec F*** est qu’on attendait (espérait) quelques balles de match. On a su mon récent engouement pour le MoDem et ma rapide désillusion de le voir, à Rouen (et ailleurs !) se couler dans le moule de l’Udf d’autrefois. Autour de la table, on s’est étonné de ma naïveté. J’ai endossé complaisamment le costume du nouveau converti au culte du « gourou orange ». Chacun s’est trouvé comblé.

La forme aidant, j’aurais pu leur dire deux ou trois vérités : qu’ils ne croient ni à Dieu, ni à Diable, qu’ils n’ont, au final, aucune patrie, que leurs opinions politiques ont toujours été celles du moment, à savoir celle de leur intérêt personnel, immédiat. Pour mars ils pronostiquent (et espèrent) la victoire de Valérie Fourneyron (quasi au 1er tour), rejettent la personne de Pierre Albertini et, dans la foulée, ne cessent de gloser sur les Sarkosinades réelles ou supposées, au vrai la source des rancœurs. Les municipales revanche des présidentielles ? Ils esquivent à peine le fait. A la question « que reprochez-vous au bilan d’Albertini ? » ils noient le poisson ; bref, on « veux » Fourneyron parce qu’on aimerait changer de papier peint, c’est tout. Ils ont l’impression d’avoir une opinion, en fait, ils n’ont que des humeurs. Je n’aimerais pas être élu de cette manière.

Raccompagné en voiture, presque de force, par Frédéric. J’ai de moins en moins le loisir de prendre mon temps, respirer l’air du soir, même celui d’hiver. Impossible de rentrer à mon rythme, lentement, prendre telle ou telle rues au hasard, flâner presque, à deux heures du matin, prendre, ce que j’aurai fait, les rues Saint-Patrice, Dinanderie, du Sacre… Autre défaut du grand âge : on me croit fragile et on s’admire de faire des politesses envers un vieux monsieur. Mais là encore, je suis injuste. Pauvre Frédéric !

X.

Passé ce mercredi à classer et trier dans ce que j’appelle la « réserve du haut », c’est-à-dire dans les cartons d’invendus du temps de l’imprimerie. Il me faudrait être raisonnable et ne conserver que deux ou trois exemplaires de ce qui reste en stock. Déjà je dois éliminer les éditions courantes et tout ce qui a souffert de l’humidité. Qu’ai-je à conserver trente exemplaires du Buisson de la Croix de Jacques Aymard, dix-huit du Matin d’Oscar de Pierre May ? Sans parler du reste. Ils ne se sont pas vendus en leur temps ; ils ne se vendront plus maintenant. Sur la trentaine d’ouvrages édités, les seuls qui se sont vendus ont été les réimpressions de classiques. J’ai bien vendu les Nerval, surtout Sylvie, un peu moins les deux Verlaine (Mes Hôpitaux et Mes Prisons) dont pourtant il ne reste rien. N’empêche, le présent désherbage me répugne et je crains, encore une fois, de laisser tout en plan. Suite et fin viendront d’elles-mêmes.

Hier, inhumation de Colette. Au crématorium du Monumental. Suis monté en taxi. Peu de monde et un froid des plus vifs. Les lieux sont toujours aussi impersonnels et je commence à les connaître (un peu trop à mon goût). Cercueil de bois sombre, des fleurs, et le Capricio de Bach, par Ginette Neveu, m’a-t-il semblé. J’ignorais qu’on l’avait réédité. Comme ça passait en boucle, j’ai eu le temps d’apprécier et, comme d’habitude, de déplorer qu’on ait nettoyé tous les craquements des microsillons. Décidément, il n’y plus qu’aux enterrements (enfin certains, pas tous) qu’on entend de la bonne musique. Cérémonie brève vu l’assistance. H***, plutôt marqué, avec pour escorte un couple de cousins que je ne connaissais pas. Quelques mots ont été dits, mais il en aurait fallu d’avantage. Regardé le cercueil disparaître comme dans un tour de magie, façon Malle des Indes. S’en est donc fini de Colette. Une poignée de cendres et un « dernier coup d’archet ». Suis redescendu à pied, par le rue Francis Yard (vue admirable sur la ville) et ai repris le métro au Boulingrin.

Aujourd’hui, passant rue Massacre, je replongeais un peu plus de cinquante ans en arrière, lorsque j’occupais une chambre chez les Vignon. Il y avait dans cette rue le grand Café du Centre, la boutique de Tsf du père Courtin, un bazar, un autre café, le père Justin, un charcutier, un boulanger nommé Mariette, une crémerie, un tailleur (Delaunay), La Cloche d’argent (torréfacteur), une boucherie, un grand magasin de lutherie (Bocandé), aussi une demoiselle Mallet qui tenait un salon de coiffure… Le soir, en hiver, les boutiques restaient tard ouvertes, illuminant la rue, la transformant en une sorte de quartier à elle seule. En été, certains des commerçants sortaient des chaises et échangeaient des propos de porte à porte. Chez Justin, je pouvais entrer passé neuf heures, y acheter de quoi manger, un demi-jambonneau le plus souvent, dégusté à sur une table du petit café tenu par Yvonne Déville, à l’angle de ce qui allait devenir la rue Émile-Verhaeren. Avec un verre de muscadet, parfois une portion de frites, j’étais calé et pour une addition dérisoire.

IX.

Ce matin, bref courriel de H*** : « Ma mère s’est endormie pour toujours ce matin, sans souffrir. J’arrive demain matin à Rouen, organiser les obsèques. » Coup rapide, mais pas une surprise. La mère de H***, à qui j’ai fait une visite il y a un certain temps, devait approcher les 90 ans. Je l’avais trouvé alors diminuée, au point que je me suis demandé si elle était « encore là ». La conversation, au début, alla bien, mais au bout d’une heure, j’ai perçu qu’elle se fatiguait. Vivait encore seule dans sa maison du quartier Saint-Gervais ; elle se tenait, semble-t-il de façon permanente, dans la cuisine, où on avait installé un canapé. N’ouvrant pas (vrai qu’on était en février) l’atmosphère était irrespirable, fait de remugles indistincts sur lesquels flottait l’odeur de pisse des chats (à propos que deviendront-ils ?)

Ma visite n’était pas désintéressée. Plus que de saluer une vieille amie, je venais chercher des souvenirs à archiver. Son père, Ludovic Harang, qu’elle se souvenait avoir entendu raconter un tas d’histoires de peinture, était né en 1879. Il avait commencé à collectionner très tôt et avait plus ou moins connu Derain, Braque, Vlaminck, Modigliani, ce dernier surtout, dont il fut l’intime et dont il recueillit les dernières paroles.

Quand Harang redevint rouennais, il rapatria sa collection et acquit la production locale, surtout celle des XXX (les Trente) ou de la Société normande de peinture moderne (Dumont, Marquet, Dufy, Tirvert, etc.)  A sa mort prématurée, en 1931, la collection fut vendue, à une époque où la peinture (même celle-là et ici) se vendait mal. Inutile de dire que l’héritière ne s’est guère enrichie avec Metzinger, Gleizes, La Fresnaye… non plus qu’avec un magnifique Juan Gris, Bouteille et compotier, huile sur bois, aujourd’hui au Kunstmuseum de Bâle, alors adjugé à un peu plus de 20.000 francs. Quasiment rien.

Je savais qu’un catalogue de la vente existait, conservé (ou pas) chez la mère de H***. Je voulais savoir si cette « Collection d’un amateur normand » comportait beaucoup des XXX et de la Société normande, et lesquels. J’ai trouvé Colette si mal en point que ma requête s’est envolée. A présent, je me vois mal demander à H*** si ledit catalogue existe bel et bien, et si on a une chance de le retrouver. A chaud (en l’occurrence, mauvaise expression) c’est délicat ; par la suite, je crains qu’il vide la maison avec ses dextérité et célérité coutumières.

Colette est-elle morte chez elle, à l’hôpital ? A quand l’inhumation et où ? Pour le catalogue, je tenterais ma chance. Colette, rencontrée après la guerre, alors qu’elle occupait la place de 1er violon au théâtre-cirque, maintint une exceptionnelle personnalité jusqu’à il y a encore cinq ou six ans. Cultivée, d’allure et de caractère très libres, elle a élevée son fils seule au milieu de grandes difficultés qui épuisèrent l’héritage du grand-père. N’en restait que cette bicoque remplie de vieilleries, où il n’y a pas le tout-à-l’égout, mais où on venait admirer chaque printemps la floraison du splendide magnolia. « Ceci explique cela » disait-elle en montrant l’emplacement de la fosse sceptique. Colette a eu, je crois, une liaison assez longue avec X (ici c’est Jérôme qui censure), mort il y a peu et qui avait presque vingt ans de moins qu’elle. Raconter tout ça.

VIII.

Autre effervescence, le Palais des Congrès. Parlons-en. Disons tout de suite qu’il n’y a jamais eu là de « congrès » et encore moins de « palais », l’appellation recouvrant surtout une salle des fêtes si ce n’est un foyer municipal. Les municipalités successives ont manqué autant de moyens que d’ambition et, au final, ont opté pour la résignation complaisante.

Le bâtiment de Jean-Pierre Dussaux (fils de son père, lequel a signé l’ancienne préfecture) ne manquait pas d’allure et reposait sur une conviction architecturale ; contemporain, il flanquait l’écrasante cathédrale sans souffrir du voisinage. Son inauguration ne donna guère lieu à récriminations. On avait, il est vrai, échappé au pire, au chalet anglo-normand, façon Taverne alsacienne, comme il en existe divers exemples place du Vieux-Marché. J’en porte témoignage et me suis assez battu à l’époque, au début des années Soixante-dix, pour faire admettre le projet pressenti. Puis ce fut l’agonie d’un bâtiment qui n’avait jamais été qu’un avatar d’un projet présomptueux et dont on s’évertua à rogner les audaces (même minces).

Jean-Paul Vigier est un habile artisan qui sait monter ses dossiers ; c’est le spécialiste de la construction en secteur patrimonial, à ce titre il œuvre dans le moderne consensuel, flairant ce qui ne déplaira pas. A Prague, Séville, Nîmes ou Reims, sans plus de personnalité, il se coule dans le moule qui rallie les goûts du meunier, du fils et de l’âne.

Comme tel, il a vite saisi ici le climat. C’est acquis : ce que Dussaux fit en béton, il le fera en verre, tout en planchant sur des contraintes qui rendent impossible un projet novateur : un bâtiment composé de logements, de commerces, de salles de réunion, d’une mise en valeur de la façade Romé, d’un passage entre les rues des Carmes et St-Romain, et d’un coût qui ne saurait dépasser… etc. Tout ça sous l’œil d’investisseurs sans état d’âme, d’une municipalité impuissante mais déterminée, et d’une opinion publique vindicative mais sans véritable avis.

Car ce qui prévaut aujourd’hui, du côté des « contre », c’est surtout la non-construction. L’espace vide, l’espace vert. Le rien plutôt que quelque chose, bref le non-choix et l’avantageuse posture du sans souci donneur de leçon. Au final, d’un côté, comme de l’autre, ce sont les manques de réflexion et d’audace qui président à ce qui se fera là, bientôt. Tous auront perdu, tous auront gagné. Rouen sera, encore une fois, victime.

Ce sera une composition réputée rentable (qui ne le sera pas) avec luxueux logements pour gogos aussitôt spoliés qu’installés (voir autrefois l’Espace du Palais), des vitrines sans nécessité (franchises chics sur fond de stratégie commerciale), et congrès sans congrès dans des salles dévolues à la gestion municipale (et à son budget).

J’attends le palais futur avec résignation. Ce qui a été fait ici en matière d’architecture ces dernières décennies indique le chemin qui sera suivi. Ce n’est pas un choix, c’est de l’ordre de la malédiction. Tout ce qui se fait se place sous le signe de l’atonie et de l’indifférence, attitude autant célébrée que revendiquée par des Rouennais satisfaits de leur isolement raisonneur.

VII.

On s’agite beaucoup à la perspective des futures élections municipales (moins pour les cantonales, mais on a tort). Comme la politique me passionne, à chaque fois je me prends au jeu. Y croire encore, soutenir tel ou tel candidat, à mon âge, avec tout ce que je sais de ce qu’il ne faut jamais faire ou son contraire ? Grands Dieux, pourquoi ? Peut-être pour ça, justement pour ne pas faire le philosophe ou le sage retiré dans sa chambre. Être au monde, dans le réel, ne pas avoir 76 ans et se dire qu’après tout, ce n’est pas fini, on continue.

Que va-t-il advenir de la politique sur Rouen plus que jamais scindée en blocs. L’espoir en juin 2007 d’instaurer ici un nouveau parti n’a apporté que du désenchantement. Les rangs du MoDem se garnissaient d’adhérents (parfois en rupture avec la Gauche) et qui trouvaient à Bayrou des airs d’aventurier.

Mon neveu a pris sa carte du MoDem en juin et suivi tous les débats locaux. Ce qu’il m’en rapporte est assez navrant. L’embellie aura duré six mois. Il s’est vite aperçu que les vieilles barbes de l’Udf, loin d’être parties, restaient en place. Bref, de nouvelle religion, on passa à de la vieille politique, dont peut-être (surement) on n’était jamais sorti. Les élections approchant, il fallait revenir aux urgences. Un soir, le spectre de Jean Lecanuet quitta sa crypte de Boscherville et revint hanter les couloirs de sa mairie ; quelques-uns le croisèrent.

Bref, si un temps, on s’était dit que les temps changeaient, que s’en était fini de la politique d’autrefois… tout fut balayé en une primaire pré-électorale dont mon trop jeune neveu sortit Médusé (selon mes dictionnaires : au sens strict du terme).

A présent, mon neveu s’interroge et me demande conseil : doit-il rester au MoDem tel qu’il est à Rouen ou tel qu’il est au national ? (pour ma part, j’avoue y voir peu de différence, mais je juge d’assez loin). En corollaire, doit-il, « discipline du parti oblige », voter pour la liste du maire sortant ? Que répondre ?

Tout d’abord, il n’y a pas de « discipline de parti » qui tienne, nous ne sommes plus en 1956 lorsque je votais Sfio encore et toujours ; nous ne sommes plus en 82 où je votais socialiste « quoi qu’il arrive ». Plus personne (oui, les imbéciles) n’est Whig ou Tory, de père en fils, génération après génération. Quant aux idéaux, les sacro-saintes « valeurs »… celles-ci sont désormais partagées par tous, à l’exception d’une trentaine de fossiles dont c’est la tourbe (au sens strict, toujours). Le reste n’est que littérature.

J’ai dit à mon neveu que si j’étais à sa place, je voterais pour la liste « de droite » de Pierre Albertini au premier tour, et pour la liste de « gauche » de Valérie Fourneyron au second. « C’est absurde » me répond-il. Non, j’applique les règles de la vieille politique : au premier tour, on choisit ; au second, on élimine. « Tu te moques de moi ? » Un peu, c’est vrai. Mais n’empêche…

VI.

Aux archives départementales pour un entretien au sujet de la liquidation prochaine d’Ouest-Archiv. Je passe sur le pont Boieldieu, récemment réaménagé. On y a matérialisé une voie piétonne et une piste cyclable, toutes deux séparées de l’espace voiture par un alignement de jardinières de bois. Les chrysanthèmes semblent mal apprécier le vent du fleuve et s’étiolent au climat maritime. Pour couronner le tout, on a installé sur l’espace piéton une bonne dizaine de bustes de bronze dédiés aux navigateurs (Vasco de Gama, Christophe Colomb, La Pérouse, Marco Polo…) dus au modelé de l’envahissant Jean-Marc Du Pas.

Comment a-t-on pu défigurer à ce point le pont et la perspective sur l’ancienne préfecture, la tour des archives, l’entrée dans le quartier Saint-Sever. Tout ce qui, là, s’inspirait de la charte d’Athènes, avec un pont épuré, flanqué à ses deux extrémités de groupes monumentaux, est annihilé par ces jardinières mesquines et ces bustes étriqués à l’allure de nains de jardin. C’est consternant de petitesse, de vulgarité, sans parler du caractère provisoire du tout, laissant augurer la prochaine déposition qu’on attendra donc avec patience, via le vandalisme, cela ne tardera guère.

Quel triste sire que De Pas ! On ne peut que déplorer la vogue de ce descendant de la famille de Pierre Corneille (par les Le Pesant de Bois Guilbert) auprès des décideurs municipaux, départementaux, régionaux, et autres… C’est bien là le sculpteur du « plus grand nombre », de la facilité, de la cabriole, l’archétype du décrocheur de subventions. Il n’y a chez lui aucune vision novatrice, revendicatrice ou provocatrice.

Pour une commission culturelle d’élus, choisir Du Pas, est l’acte du parfait confort intellectuel. Du Pas n’est pas un artiste, c’est un malin avec un solide carnet d’adresses. C’est l’artiste du consensus, ni trop, ni trop peu. Résultat, ses œuvres sont partout, vouées à la gloire des célébrités locales ou des à-peu-près symbolico-culturels, comme on les aime d’ordinaire ; je pense particulièrement à un loup à la sortie de Canteleu.

On raconte que Jules Grévy, devenu président de la République, inaugurant un Salon officiel, s’inquiéta de savoir quel était le niveau de l’année ; « Il est dans une bonne moyenne » lui répondit-on. « C’est bien. C’est qu’il faut en République. Une bonne moyenne ». Jean-Marc Du Pas, d’ascendance anoblie sous Louis XIII, serait (est), selon le critère de Grévy, un parfait artiste républicain.

Ne nous trompons pas : le seul artiste du pont Boieldieu, c’est Jean-Marie Baumel, celui qui a fait les quatre groupes monumentaux. Ils ont été récemment restaures et blanchis. Pourquoi fallait-il leur faire concurrence ? Là est la vraie question. Dans ce genre d’interrogation, pourquoi faut-il désormais que l’ancienne préfecture, devenue Hôtel du Département, voit régulièrement ses grilles, rectilignes, épurées, sans fioritures, transformées en cimaises pour des expositions photographiques géantes à la gloire du patrimoine locale ou à la promotion des idéaux du XXIe siècle ? Et pourquoi faut-il que la tour des archives soit enguirlandée de lumières, de projecteurs, d’effets bleus, rouges, jaunes ? Pourquoi, en un mot, ce vertige vers Las Vegas ?

V.

A propos de Jérôme, c’est le moment de parler de mon travail. « Du plus loin que je remonte », j’ai toujours écrit. Jeune homme, il y a eu la peinture, un peu, pas mal, entreprise à l’École des Beaux-Arts de Rouen, penchant vite orienté vers l’architecture, ces condisciples d’alors m’apparaissant (à tort) plus sérieux. Cette voie a fini par aboutir et la carrière professionnelle a tout recouvert. N’empêche, je continuais, malgré tout, à écrire. Au départ, c’était des nouvelles, des contes, de petits morceaux, certains furent publiés dans d’éphémères revues (dont je n’ai pas oublié les titres, mais dont la mention ici, est aujourd’hui inutile), puis vint un essai plus important sur Malévitch, lequel traîna longtemps dans mes cartons et fut enfin édité, trop tardivement, en 1960, chez Gallimard, dans la collection Univers de formes. L’heure était à un tout autre genre de peinture et le livre ne rencontra aucun succès. Il doit m’en rester quelques exemplaires au grenier.

Ensuite, il y eu cet « étrange » (le qualificatif n’est pas de moi) roman, Le Dit, publié chez Pierre-Jean Oswald. Puis de petits textes parus dans la revue des Éditions de Minuit, réunis plus tard sous le tire 325 studios. J’ai aussi fait deux forts travaux historiques, deux autres monographies sur la peinture, et finalement entrepris un Journal à partir de 1971, presque le jour de mes quarante ans, Journal interrompu deux ou trois fois, sur de courtes périodes.

Il y a un peu plus d’un an, mon neveu Jérôme a pris la peine de classer mes dossiers et surtout, de taper sur son ordinateur, mon gros travail sur le cinéma de Jean Painlevé, « œuvre » à laquelle je tiens le plus. Le Journal semble l’intéresser, mais les questions qu’il me pose à son sujet me plonge dans de longues réflexions. Ai-je vraiment écrit ça et vécu ça, pour qu’un gamin de 22 ans m’en montre les contradictions, les incertitudes, pire le manque d’équilibre ?

Il a mis longtemps à me convaincre d’ouvrir un site et d’y publier ce fleuve gris. Depuis ce mois de décembre 2007, c’est fait. J’ai intitulé ça Rouen Chronicle et mis en sous-titre « Journal intime, faits divers, mémoires du temps présent, passé et retrouvé, instaurations, futuritions… ». Ceci réclame peut-être des explications. Ou pas. Jérôme a compris le début, mais : « Pourquoi instaurations et futuritions ? »

Instauration, c’est à cause de L’Instauration artistique, la revue d’esthétique créée par Philippe Bridau, que j’ai dirigé de 1954 à 58 ; futuritions, c’est une dette à l’égard de Maurice Rapin, disparu en 2000, initiateur du mouvement dit de la « Figuration critique ». Rapin fut une de mes grandes rencontres de ma vie, ainsi que sa compagne, Mirabelle Dors, également peintre. Ces gens là sont passés du surréalisme à l’indépendance, c’est tout dire. J’en ai parlé longuement dans les parties antérieures du Journal, inutile d’y revenir.

Et puis, ça commence à dater. Jérôme préfère ce qui se passe ces jours-ci. Je conviens avec lui qu’Internet est un discours du présent. C’est d’ailleurs son défaut majeur. Peut-être aussi sa qualité.

IV.

Passage rue du Gros-Horloge un peu avant midi ; du monde, mais sans plus. De loin j’aperçois un attroupement devant la boutique, fermée, du torréfacteur A la Ti-Tane. Tout le monde déchiffre un panneau d’affichage apposé sur la vitrine (cinq six feuilles écrites gros) où Jean-Pierre Blaiset explique les raisons de la fermeture de la boutique ouverte en 1939. D’après lui, charges trop lourdes et raréfaction de la clientèle ; et d’entonner la rengaine du Rouen qui disparaît et du petit commerce qui périclite… et de rappeler la Pâtisserie Périer, le charcutier Untel, la Boucherie Ricouard devenue un MacDo, etc.

Le plus drôle, c’est que l’attroupement des badauds se renouvelle sans cesse devant ce dazibao d’un autre âge. On a les Viel Elbeuf et les Bonheurs des Dames qu’on mérite. Poursuivant ma route, je me fais la réflexion que Blaiset mélange outre les genres, le temps ; ainsi Ricouard n’est jamais devenu un MacDo, ça d’abord été un pub nommé Le Charle’s, puis un fast-food certes, mais sous une autre enseigne que MacDonald. Le vrai phénomène c’est la disparition de la boucherie et sa transformation en boite de nuit ; à savoir pourquoi, à une époque, n’a-t-on plus acheté de poulardes, de lapins de garenne et du « filet à huit cent balles » ? Et pourquoi aujourd’hui on n’achète plus – chez la défunte Ti-Tane – les chers 250 grammes de café « moulu Cona » ?

S’il faut regretter quelque chose, c’est l’odeur du café brûlé, justement rue Gros-Horloge, quand il faisait froid, les matins de soleil d’hiver, et sous le seul vent d’est. Le reste…

J’arrive à mon rendez-vous ; déjeuner avec Molineux. Lui raconte ce que je viens de voir et le fil de mes réflexions. Dans le même genre de constat, il me signale la fermeture prochaine de La Mère Michel, restaurant de la rue des Carmes racheté, dit-on, par des « textiles chinois ». Et Molineux de conclure : « Voilà l’avenir des centre-ville, des fringues à 15 euros, des sandwicheries, des vieux qui mendient et des groupes d’handicapés qu’on promènent au Marché de Noël. » Phrase terrible, constat amer et prédiction raisonnable. Le vin du menu à 24 euros nous porterait-il à la mélancolie ? C’est surtout notre âge qui nous joue ce tour. Certes, lui 84 ans et moi 76, mais une santé claire selon nos analyses respectives. A nous mesurer un taux d’optimisme comme celui du cholestérol, nul doute que le médecin prendrait des mesures.

Repartant, nous traversons ce fameux Marché. C’est bien le degré zéro du festif, du traditionnel et même du sympathique. Les décorations sont aussi niaiseuses que les marchandises clinquantes. Tout est là pour « jouer » Noël et faire de l’argent. C’est pitoyable de lâcheté.

Dans la première version de ceci, j’ai sévèrement jugé la cuisine du restaurant où nous étions, Molineux et moi. Jérôme, mon neveu, qui mets ces pages sur Internet me signale qu’il est délicat, ici, de nommer et de critiquer. On ne saura donc pas où nous avons (mal) déjeunés !

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