XXXIII.

Le bulletin de l’association Village Croix de Pierre m’apprend la fermeture, définitive, de Au retour du 112. C’était, à l’angle des rues Édouard-Adam et Eau de Robec, un « débit de boissons » autrefois célèbre et depuis plusieurs années, sinon décennies, tombé dans l’insignifiance. Je dis « débit de boissons » car « café » est impropre ; on n’a pas dû vendre des masses de « petits noirs »au comptoir, ou alors « arrosés », entendez noyés de calva. Lorsque j’habitais rue Édouard-Adam (dans les années cinquante) j’ai peu fréquenté le Retour du 112 ; ça n’était pas trop ma crémerie. J’en préférais d’autres, plus désertes, plus silencieuses, et, l’oserais-je, mieux fréquentées.

Dans ces années là, le Retour du 112 était le rendez-vous habituel des dockers, personnages certes sympathiques, mais qui exigent souvent qu’on vive et pense comme eux. Si l’on parle aujourd’hui, pour tout et n’importe quoi, de « communautarisme », sachons qu’alors, et parmi les dockers, ce « gros mot » était plus qu’une réalité.

D’abord pourquoi Au retour du 112 ? Un jour, quelqu’un m’expliqua que cette enseigne venait, autrefois, de l’arrêt d’un tramway, le 112, qui chaque soir, passait par là. C’était imaginatif, séduisant, et vraisemblable. Cette étymologie rêvée venait d’un non-Rouennais. Le 112, en bon langage d’ici, c’est de « 112 avenue du Mont-Riboudet » autrement dit le siège de la « Chambre syndicales des entrepreneurs de débarquement et de manutention du port », soit le bureau de paye hebdomadaire des dockers. L’explication coulant de source, elle remonte ce qui reste des eaux du Robec : l’argent liquide des « semaines » finissait, en tout ou partie, dans les caisses de Simone.

Les beuveries régulières, compulsives et assommantes, n’ont jamais été mon fort. L’ivrognerie revendiquée, l’alcoolisme dominateur m’ont toujours répugné. A vingt ans, quarante ou bientôt quatre-vingt. A distance, je m’interdis tout folklore à propos du Retour du 112. Je juge sévèrement (méprise, si l’on veut) les maris et pères de famille oublieux de soi, des leurs, mais pas des « copains », des parties de cartes, des « tournées générales », gens porteurs de la panoplie du parfait docker d’autrefois. Du moins tel qu’on le rêve.

Simone fut femme de comptoir, femme des bars, bistrotière dans l’âme (sans parler du corps). Énorme, blonde encore platinée, serrée dans des tissus luisants, auréolé de variations grenat, ruisselante d’effluves sucrées et entêtantes, elle revendiquait un statut de tenancière inauguré dans les années vingt, qu’elle tentait de maintenir avec un minimum de dignité, à ses yeux et à ceux des dockers. C’est tout dire.

Elle avait acheté le 112 peu après la guerre 39-45, ayant auparavant tenu le Star, enseigne mythique du côté de la rue d’Harcourt ; un intermède rue Martainville avec le Bar Raymond, puis ce sera, finalement O’Baréno, rue St-Nicaise, là où je l’ai mieux connu et où sa vie me fut racontée. Elle avait alors passé les soixante-dix ans, et sa mémoire chevauchait avec plus que de séduction que de réalité. Il faudrait que je raconte tout ça.

XXXII.

Et j’en aurai fini avec ce sujet (du moins il me semble) : la médiathèque, ce qu’il faudrait faire, même trop tôt même trop tard. Une des solutions qu’alors je trouvais jouable (c’était il y a longtemps, mais c’est encore la seule plausible) était celle d’une séparation ; on conservait le fonds ancien, le patrimoine, là où il se trouve, rue Jacques-Villon, avec un arrêt des acquisitions (sinon pour des raretés ou les indispensables références), reprise des prêts à domicile et, évidemment, la lecture sur place. On aménageait les lieux en les rendant plus conviviaux, avec un espace dédié aux expositions. On aurait appelé ça l’ancienne bibliothèque. L’Ancienne Bibliothèque ou la Bibliothèque ancienne.

La séparation des fonds s’opérait autour de 1945 ou 1950, voire 1970, 1980, au choix des critères. Tout ce qui était postérieur à la date retenue était logé ailleurs, dans les locaux d’une médiathèque qu’on aurait imaginé en centre ville, visible, reconnaissable, perçue comme un lieu attrayant, de culture, valorisant pour ceux qui l’auraient fréquenté (et pas seulement pour…) On aurait supprimé la bibliothèque Roger-Parment (sans dommage) ou celle de St-Sever (sans regret), dernier cas où le nouvel équipement se serait logé sur la rive sud.

Mais où me dira-t-on ? Revoici posé le problème du lieu. Dit et redit : c’est affaire d’imagination et d’audace, d’opportunité et de réelle volonté. L’essentiel n’est pas de trouver un emplacement vide où construire, mais un emplacement où implanter un tel équipement. Emplacement neuf, ancien, peu importe ; emplacement qu’on inventerait en tenant compte de règles intangibles : une médiathèque doit être centrale, visible, accessible, et localisable par tous.

Ici, ce lieu existe ou n’existe pas. Ou il faut l’inventer. Une médiathèque est autant le lieu de l’imaginaire que du tangible, des moyens que de la volonté. A cet égard les occasions manquées de ces dernières décennies pèsent lourd ; j’en citerai deux : la gare routière et le palais des congrès. Passons et cherchons ailleurs. Et puisque, décidément, on tourne en rond, et quitte à tourner en rond : pourquoi construire une médiathèque ? Pourquoi, en effet, désormais, s’astreindre à édifier ce grand tombeau ? Qui lit encore, qui lira encore bientôt ? Les bibliothèques, ce sont aujourd’hui les vide-greniers, les ventes de livres des Secours populaire, Terre des Hommes, Compagnons d’Emmaüs, Lyons Club, Rotary, Scouts de France… aboutissement d’une surproduction de papier imprimé, derniers feux de l’âge d’or d’un entre-deux siècles.

C’est ce qu’avait prévu, en son temps, quelque part, Louis-Ferdinand Céline : « Un livre par jour… La fosse commune. » Dans quelques décennies, on aura plus qu’oublié ce débat autour de la Médiathèque rouennaise. Beaucoup d’entre nous seront morts et la plupart des livres itou. Ceux qui resteront (livres et lecteurs) erreront, mendiant un peu de temps, un peu d’espace. Ce sera un soir de novembre, sur le parvis de la cathédrale, à la seule lumière d’un bec d’acétylène ; il fera froid et une pluie compacte noiera les alentours. Sous le porche gauche, dit porte St-Jean, là où figure la Danse de Salomé, se tiendra un homme inconnu enveloppé d’un large manteau gris. Il sera le dernier à pouvoir vous parler d’Émile Verhaeren ou de Pierre Mac Orlan.

XXXI.

La médiathèque, ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’il faudrait faire. De nos jours, le passé va de plus en plus vite. A peine composé, que le temps doit-être changé. Le temps des verbes, notamment. C’est-à-dire le mode. Celui de l’ancienne future médiathèque qui doit être désormais conjugué au passé antérieur.

Lors de la pose de la première pierre (ce fut le samedi 5 octobre de l’an de grâce 2008, ère albertinienne), la communication alla bon train (c’est ce qui coûte le moins aux élus et aux électeurs, tous s’accordant sur ce mode mineur pour juger des efforts fournis et du travail effectué.) Ce fut dit et redit, quand la Médiathèque eut ouvert, nous eûmes trouvé là-bas (passé antérieur) les fonds patrimoniaux, soit 400.000 livres et tant ou tant de manuscrits, parchemins, enluminures, et autres raretés, inestimables, précieuses, innombrables… Puis nous eûmes aussi consulté ou emporté avec nous 160.000 autres jeunes livres, romans, essais, documentaires, bandes dessinées… tout ça pour nous tous, tous seuls, nous les « tous petits », « tous vieux », « tous jeunes »… et aussi encore ramené à la maison 20.000 cédéroms, 6000 dvd, 4000 partitions… encore, encore, encore ! Même le dimanche dites-donc, comme à Carrefour, à Conforama, à Ikéa, et que même ceux-là, on les eut enfoncés.

Les communicants le dirent : là-bas on eut prévu du cinéma, la vision milliers de dvd, n’importe lesquels, à prendre, au choix, parmi les meilleurs ; puis que le grand cadavre eut été « ouvert sur le monde extérieur », à cause de quoi, à Grammont, près des sables mouvants, les gardiens eurent pris en charge les « besoins de chacun » ; les chômeurs y eurent trouvé « de quoi rédiger un cv », d’autres y eurent su « comment se préparer aux concours » ; et aussi les aveugles, les bancals, les lépreux, les pestiférés… qui s’eurent jetés sur les « livres sonores et en braille », sur les cours d’anglais ou « d’autres langues étrangères » dans des « cabines d’apprentissage ». Gratuit, payant, ouvert, fermé, tous les jours, tous les soirs, tous les matins… Jusqu’à en perdre son latin et ne plus savoir les règles de grammaire, mais pourvu que ça fasse son effet.

Bref, des chiffres, uniquement des chiffres. Puis du contenant. Jamais de contenu. Surtout pas de contenu. Pour un bel enterrement, ce fut un bel enterrement. In memoriam.

Aujourd’hui (vendredi 2 mai 2008) le quotidien local, après une journée de grève et une autre chômée, poursuit le feuilleton de ses portraits d’élus ; c’est au tour de Guy Pessiot, l’adjoint justement voué à entretenir, outre le patrimoine, la mémoire de la dite médiathèque. Son programme s’énonce, avec mesure et modestie, entre tourisme, animation et Armada. Surtout il s’achève par trois lignes laconiques, tel un chagrin discret mais véritable, sur la « politique de lecture publique » ; citons in-extenso : « L’adjoint compte mettre l’accent sur le réseau de bibliothèques et donc la proximité. » Point final. C’est dans un avis de décès, l’équivalent de « Cet avis tient lieu de faire-part et de remerciements ».

XXX.

A seulement dire ma vie, ce journal (à condition que Rouen Chronicle en soit un) friserait l’indigence : mon pressing va fermer, mon antivirus m’a lâché, j’ai mal à l’estomac… Et à en juger par l’actualité locale, ça ne va guère mieux. Je lis avec attention Paris-Normandie, la presse institutionnelle, les blogs divers et variés, tout ce qui va de l’avant. Or ce sont autant de contradictions, de coq à l’âne, de variations et déviations qui me confondent. Ainsi, ces jours-ci, la seule interrogation qui en vaille la peine : faut-il inviter le dalaï-lama aux 24h motonautiques ?

Laissons la question en suspend et revenons à nos moutons. L’avantage d’avoir été architecte, même malheureux, c’est de conserver un carnet d’adresses et d’être au courant de ce qui se passe et de ce qui se dit. Ainsi, de la Médiathèque Grammont – « on y revient toujours ». Lors de la campagne des municipales, on entendait ça et là (je mets dans l’ordre) qu’en « cas de victoire de la gauche » on se débrouillerait pour que le futur« outil culturel » soit finalement « requalifié ». Chose dite, redite, répétée et aussitôt imprimée (Paris-Normandie du 27 février 2008) sans que l’assertion (prudente dans le quotidien) ne soit suivie d’aucun démenti ou précision. Rudy Ricciotti, concepteur du grand cadavre, s’en faisait lui-même l’écho, haussant les épaules, s’en tirant par un paradoxe et négligeant désormais ce qu’il considère comme un projet mineur, pour lequel il n’a jamais eu que trois coups de crayon à donner.

« Requalifié » pourrait donc signifier qu’à Grammont, serait construit une chose n’ayant plus rien à voir avec ce qui était prévu, du moins quant pour le contenu. Peu importe quoi, on trouvera. Par exemple une maison pour tous, un hall des petits sports, un pool d’accueil pour la démocratie participative, un comptoir des savoirs accessoires et récurrents, un centre international d’analyses transversales et multipolaires… que sais-je. En cas de réussite, on pourra admettre qu’on n’a pas perdu, ici ou là, son temps.

A l’heure où je rédige, je note pour mémoire le nom de la directrice actuelle des bibliothèques de Rouen : Françoise Hecquard. Au moins ce nom aura été écrit et cette recrue des temps albertiniens (que c’est loin déjà !) se verra ici et là perpétuelle, « tel qu’en lui-même enfin l’Éternité le change ». Pour ceux qui cherchent (et non ceux qui savent) cette citation est à retrouver chez Stéphane Mallarmé. La dame est particulièrement invisible dans le paysage local ; c’est peut-être sagesse ou modestie, car on ne peut croire au dépit ou à l’indifférence.

Stéphane Mallarmé, poète autrefois renommé, aujourd’hui un brin perdu de vue, est amplement présent dans les fichiers de la bibliothèque (interrogation par nom, par titre, etc.) Ce service aura été la seule véritable innovation, ici, dans ces dernières années en matière de lecture publique. Le reste n’aura été qu’attente, illusion et désillusion.

Mon feuilleton « Médiathèque » s’achèvera dans Rouen Chronicle des prochains jours, par deux réflexions. Elles seront ultimes et définitives : ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’il faudrait faire (disons « ce qu’il faudrait faire désormais » pour ne pas désespérer.)

XXIX.

L’obstination paye toujours. C’est la seule qualité qu’un politique se doit de cultiver (avec la surdité, reconnaissons-le.) Pour preuve Catherine Morin-Desailly et Pierre Albertini, lesquels usèrent avec une détermination offensive du mur de béton offert par Rudy Ricciotti. Vrai aussi que du côté des adversaires, institutionnels ou de simples opinions, la résistance de principe finit par prendre une teinte suspecte. A trop réfuter le projet, on s’enfermait dans la posture de ceux qui méprisent le populaire, la lecture publique, l’équipement culturel, que sais-je encore. Intenable siège.

Un moment, on agita le spectre du retrait de la Région et du Département dans le financement de l’équipement. Cette « inutile résistance, au plus honorable projet » (citation à retrouver) fit long feu ; ça commençait à se murmurer : à mauvais procès, mauvais perdant. Bref, de guerre lasse…

En octobre 2007, on posa, avec force communication niaiseuse, la première pierre à Grammont, là où s’érigerait, quoiqu’il en coûte, et coûte que coûte, la majuscule Médiathèque. Truelle à peine sèche, le débat était clos. Et ce d’autant plus qu’en mars prochain, en 2008, « on » gagnerait les élections… Tout le monde sait la suite. Enfin, pas tout à fait. Car durant la campagne électorale, la question de l’emplacement reprit mollement du service, l’argument de l’École normale étant toutefois sagement écarté. Le climat anti-albertinien était à ce point qu’il n’y avait guère à s’appesantir. La Médiathèque et le défunt Palais des Congrès, ces fantoches suffisaient à alimenter le débat électoral (pas tout à fait, je sais bien, mais il faut faire court).

Au soir du dimanche 9 mars, lorsque tombèrent les résultats, au-delà des sourires radieux, qui eut une pensée pour la médiathèque ? Peut-être Marie-Françoise Rose dans sa bibliothèque dorée de Versailles ? Et dans sa bibliothèque rose et verte du Havre, Françoise Legendre ? Cette dernière avait quitté Rouen à mi-contrat, flairant avec discernement que rien de ce qui se ferait ici n’irait dans le sens de ce qu’elle avait pu, un temps, espérer.

Au lendemain de la victoire Valérienne, on apprenait la désignation de l’adjoint à qui reviendrait la charge d’enterrer, sous l’invocation d’Agatha Christie, le Cadavre dans la bibliothèque ; ce serait Guy Pessiot, éditeur dans le civil, auteur d’une indépassable Histoire de Rouen par la photographie, sanglier redoutable sous ses allures d’ours débonnaire. On verra pourquoi et comment, cette suite viendra en son temps.

En attendant, il me faut raconter ceci : dimanche 20 avril dernier, clos St-Marc, un brocanteur déballe ses bouquins ; au fond d’un carton, une grenade. Appel des pompiers, périmètre de sécurité, démineurs casqués… l’engin est vite neutralisé. Frayeur rétrospective, clabauderie, puis explication : la grenade, bien réelle quoique goupillée, provient d’un lot enlevé chez un « ancien militaire de carrière » de Dunkerque (Nord), vestige de Zuydcoote, pourquoi non. Là s’arrête l’histoire.

Mais il faut toujours travailler à fronts renversés. Donc, nouvelle version : un autre dimanche, aux Puces Militaria, un brocanteur déballe ses grenades ; au fond d’un carton, frayeur : un livre ! Je laisse à plus doué que moi le soin d’écrire la suite.

XXVIII.

Pour la médiathèque, j’essaie de rassembler mes souvenirs que je confronte parfois à des coupures de journaux. Peut-être, des gens mieux informés noteront-ils des approximations, des raccourcis, mais dans l’ensemble, c’est ressemblant, comme on dit d’un portrait qu’il l’est. Le reste c’est la manière du peintre. Ce jour d’été où je suis allé traîner rue des Murs St-Yon, c’était pour reconnaître les lieux ; aussi pour le rendez-vous des souvenirs, vérifier une adresse ou deux. Celle de D*** qui habita longtemps rue Dufay et dont je voulais revoir l’immeuble, froid, cubique, sans histoire ; retrouver le cabinet d’un docteur par moi fréquenté à l’occasion d’une alerte mémorable de santé, fin des années soixante-dix. Sinistre souvenir, sinistre docteur. Tout semble avoir disparu.

Comme ont disparu, disparaissent ou disparaitront ce même D***, le sinistre docteur (pas tant que ça, j’exagère toujours) et mon affection supposée. Et tout autant mourront les questions concernant ce grand cadavre de médiathèque, les élus concernés, les décideurs intéressés, voire les terrains retenus pour l’emplacement final des uns et des autres. Ainsi s’épaissit le mystère du monde : rien n’a l’importance qu’on pensait et on ne sait jamais exactement ce qu’on écrit, ce qu’on peint, ce qu’on construit, ce qu’on filme… Et quant à ce qu’on dit ou croit dire !

A ce propos, il me revient une phrase de l’historien Eugen Weber (pour plus de détails, voir un dictionnaire récent) dans je ne sais plus quelle de ses études, phrase notée dans mon carnet des pense-bêtes : « Nous en savons trop aujourd’hui pour expliquer grand-chose, et nous n’en savons certainement pas assez pour expliquer quoi que ce soit complètement. » Après ça, qu’on se débrouille.

Franchement, une médiathèque dans ce quartier ! C’était histoire de contrer l’adversaire, car les promoteurs de l’idée n’y crurent jamais tout à fait ; ce fut toujours un argument de pure forme, que Pierre Albertini ne perdit pas son temps à combattre. L’homme, c’était son défaut (sa qualité ?) s’entêta sur Grammont et passa en force. Foin des admonestations du Département, de la Région, de l’État, de « l’opinion »… On verrait ce qu’on verrait.

On vit sortir des délibérations d’un jury assez confidentiel quatre projets architecturaux séduisants, puis finalement un seul et dernier, mis sur la table comme l’atout redouté d’une partie qui s’éternisait. Pour une nouveauté, c’en fut une ; Rudy Ricciotti, né en 1952, architecte adulé et décrié, trusteur de grands projets, garçon doué, bien de son temps, fut désigné et hautement revendiqué pour ce qu’il était : un choix courageux, encore que bien dans la norme (mais ici on avait pas l’habitude).

Comme à son habitude, le réputé archi-frime et archi-sexy, avait fait dans le rock n’roll. Certes, son projet déclinait son Pavillon noir d’Aix-en-Provence ou son Mucem (en projet) de Marseille, mais pour une fois, Rouen ne se trompait pas d’époque et pouvait espérer une construction d’envergure. De fait, la désignation expresse de Ricciotti renvoya le triste triangle de l’École normale à ce qu’il était : un mauvais prétexte. Félix Phellion, qui y avait cru, s’était dérangé pour rien.

Enfin, pas tout à fait.

XXVII.

Énième épisode (mais pas le dernier) de ce que j’ai intitulé : Un cadavre dans la bibliothèque. Pour son projet, la mairie avait contre elle les conclusions d’un rapport de l’inspection générale des bibliothèques (car cela existe et je me demande bien ce qu’on y fabrique…), rapport téléguidé par le ministre de la Culture, ce dernier, disait-on, pourtant acquis aux visées du maire en place. C’était, qui s’en souvient, Jean-Jacques Aillagon.

Ledit rapport mettait en cause l’implantation à Grammont en termes sans équivoques : quartier mal perçu, mal connu, peu attrayant, mal desservi par les transports en commun. N’importe, Pierre Albertini passerait outre. Grammont il y avait, Grammont serait. Son opposition de gauche trouva là un objet de bataille qui ne lui coûtait guère ; flairant que ce genre de débat flattait son nouvel électorat (cultivé, urbain, acteur de l’air du temps…) elle martela sur l’implantation, mettant en avant d’autres sites improbables (entre autres le Boulingrin !) pour se ranger à un ultime, un triangle d’herbes folles bordant le boulevard de l’Europe, à proximité de l’ancienne École normale.

L’atout principal des lieux était, selon elle, d’être desservi par le Metrobus. Pour le reste ils étaient aussi improbables que le choix albertinien. On constata, du reste, que l’adresse, une fois connue et reconnue des Rouennais intéressés, fut mollement défendue par ses inventeurs.

Pour moi, l’ancienne École normale se trouvait, se trouve toujours, rue St-Julien, à proximité de la place St-Clément, et nullement boulevard de l’Europe. Un matin d’été, fort tôt, j’ai passé les ponts, rejoint St-Sever, pris la rue St-Julien, et constaté que l’École normale, ou ce qu’il en reste, vaste bâtiment anglais de la fin du XIXe siècle, tout de briques à grandes croisées vitrées, était toujours à l’abandon. J’envisageais mal sa destruction et son remplacement par une construction propre à flatter l’ego local. Il me fallut tourner autour et constater qu’on me parlait d’un terrain à l’arrière, seulement meublé d’un vaste hangar qu’un riverain qui promenait son chien me dit avoir été un gymnase. Si la surface, à en juger au travers des palissades de la rue des Murs St-Yon, paraissait importante, je souhaitais bien du plaisir au futur architecte, qui œuvrerait sur un triangle mal commode et dont il aurait à déterminer façade, arrière et cotés.

Impensable que cet ensemble de l’École reste longtemps, à ce point, un espace mort. Du côté de l’entrée principale, rue St-Julien, l’ensemble a belle allure et ne réclame qu’un peu d’imagination (des moyens, aussi, soyons justes). Il y a là, entre l’École et l’église St-Clément, une atmosphère particulière, calme, préservée, provinciale. Un peu comme sur les vues des cartes postales anciennes, celles qu’on observe avec attendrissement et condescendance : Rouen (Seine-Inf.) : L’église St-Clément. Portail. Rouen (Seine-Inf.) : L’École normale de garçons. C’était ainsi ce matin là, l’été, avec le soleil et sous les ombrages, dans un calme oublié. A deux pas, l’autoroute, les bagnoles, les panneaux publicitaires, Rouen comme désormais nous la voulons… C’était ainsi ce matin là, encore et toujours, la quête d’une l’âme. L’âme d’une ville qui s’en va. Autant les quartiers vivent ; autant ils meurent. Les gens, eux, survivent. Entre les deux.

XXVI.

Les jours passent, sont passés, passeront. Ceux qui me sollicitent empruntent d’étranges cheminements. D’hier ou de pas loin, j’ai surtout retenu un documentaire télévisé sur la mort de Pierre Bérégovoy, en mai 1993, personnage que j’ai croisé, ici, au temps des Jeunesses socialistes, et film dont je n’arrive pas à ma défaire, tant les interrogations l’emportent les certitudes (pas sur la mort dudit, mais sur son itinéraire) ; ce fut ensuite, mardi 8 avril, l’inauguration du Mois de l’architecture, à la Maison du même nom, boulevard de l’Yser, où j’ai entendu pas mal d’inepties et dédaigné un mauvais champagne ; et au final la lecture attentive d’un portrait, dans le quotidien local, samedi 12, de la nouvelle adjointe à la vie associative, portrait admirable pour qui aime la langue de bois et le minimum syndical dans la vision des responsabilités héritées.

Je me promettais un Rouen Chronicle sur ces thèmes, mais, comprenne qui pourra, j’ai passé mon après-midi de dimanche, à regarder, sur Fr3, Paris-Roubaix, course remportée finalement au sprint par Tom Boonen. Ceci m’a consolé de cela.

Revenons à mon feuilleton « Médiathique ». En 2001, Pierre Albertini, tout à son esbroufe de nouvel élu, hérita du dossier pourri de la bibliothèque et ficela un nouveau projet en forme de tour de bonneteau. Il associa la construction d’une médiathèque à l’obtention des fonds du Grand Projet de Ville (monceaux d’or alloués par l’État, et approuvés des collectivités locales) pour la réhabilitation de quartiers en difficulté (je résume). A Rouen, le Projet de Ville concernait le quartier Grammont, îlot d’une insigne misère situé près des anciens abattoirs et d’une gare de triage ferroviaire. Cela se fit au vertueux prétexte que la future médiathèque devait aller « vers les publics qui en ont le plus besoin ». A l’assertion, la Gauche opposition n’avait rien à répondre sinon à s’entendre taxée d’élitisme, de conformisme et de conservatisme. Si Pierre Albertini marqua là un point (facilement acquis, il est vrai), l’opposition ne tarda pas (à raison) à pilonner sur la question même du lieu d’implantation. Grammont ! Grammont ! Tout fut dit et la bataille engagée. Elle dure.

Y eut-il jamais, à Rouen, un bas-quartier ? Le port peut-être, autrefois, la Croix de Pierre naguère, aujourd’hui Grammont ? Ce serait trop dire. A la fin dans les années soixante, nous allions en bande, ordinairement le mardi, rue Desseaux, dans un restaurant fameux à l’enseigne du Veau d’or. C’était là l’empire du pied de cochon, de la tripe, de la tête, du ris, du boudin frais. La rue Desseaux longe (ou plutôt longeait) les abattoirs, d’où ce Veau d’or adoré des mandataires, des tueurs et des bohémiens à notre image (ah belle jeunesse !) C’était un rite que d’aller, « entre hommes », entassés dans deux voitures, y faire ripaille. Viande saignante, saisie, rôtie, bouillie, pour des additions incomparables, vin compris, ce dernier venu de la gare toute proche, expédié par un producteur du Roussillon. Les lieux étaient alors peu fréquentés ; ils le devinrent lorsque surgit la « nouvelle cuisine » et qu’il fallut s’en distinguer. Aujourd’hui il ne reste rien des abattoirs, du Veau d’or d’autrefois. Et rien des bohémiens. Quant à la « nouvelle cuisine »…

Nota bene : Jérôme me signale que mardi 8, le champagne de la Maison de l’architecture n’était pas si mauvais. Admettons.

XXV.

Du côté de la médiathèque, n’est-ce pas… Encore ? Toujours ! En mai 2002, rue Jacques-Villon, se tint une grande réunion. Avant la fermeture de la salle publique, Pierre Albertini, Catherine Morin-Desailly, Françoise Legendre, s’employèrent à convaincre du bien-fondé du « voir ce qu’on allait voir ». Les bateleurs avaient du talent et le public (dont j’étais) manquait d’allant. Un groupe d’opposants au projet, anciens responsables et sympathisants de la municipalité défaite, se battit plus sur l’emplacement du futur bâtiment que sur le principe de sa construction.

Simple lecteur, j’intervins, mais mélangeant les dates, confondant 2008 avec 8 ans, j’admonestais le maire sur le fait d’attendre si longtemps une hypothétique ouverture. D’une droite, façon centre, le nouveau maire m’envoya dans les cordes. Mon erreur était exacte : aujourd’hui, en 2008, on attendra encore combien ? Puis j’évoquais le « désherbage » dont « on » m’avait dit qu’il se menait avec désinvolture. Qu’insinuai-je là ! Françoise Legendre, impériale, impérieuse, m’assomma d’un dernier uppercut : en prêtant l’oreille à ces ragots (s’en était), ne mettais-je pas en cause ses compétences, son professionnalisme, moi, lecteur et chercheur bien avisé des anciens fonds et de l’état des acquisitions récentes ? Je ne sais plus qui me ramena, groggy, aux vestiaires.

Boxing-club pour boxing-club, j’ai fréquenté, dans ma jeunesse, vers 1951 ou 52, un nommé Minard, local champion amateur qui traînait de bistrot en bistrot du côté du Vieux-Marché. Pourquoi comment, serait une longue histoire. On se retrouvait chez Mahé, au n° 35 de la place, quasiment à la rue du Vieux-Palais, dans un bistrot près d’une boulangerie, aujourd’hui regroupé sous la même enseigne de je ne sais quel bar à la mode. C’était un lieu incroyable, toujours plein, long comptoir ni tables sans chaises, où les travailleurs des halles venaient s’abreuver entre deux camions à décharger, depuis le milieu de la nuit jusqu’au début de l’après-midi. A croire que l’endroit ne fermait jamais. Minard, homme à tout faire, embauché au jour au jour (lorsqu’il était en état de se lever !), avait une réputation de fort buveur, de beau parleur, et d’être un brin mythomane.

Sa carrière de boxeur se situait avant la Grande Guerre. Minard, ancien poilu, racontait, avec force chambéry-cassis, ses exploits du ring. Son idole était Georges Carpentier qu’il affirmait avoir combattu et vaincu, ici à Rouen, dans ces années d’avant Verdun. Ses vantardises le rendaient, pour le public d’habitués, aussi populaire que raseur. « Toi qui connaît, tu devrais chercher et leur dire » me répétait-il, les larmes aux yeux (celles-ci ne devaient rien à la fumée du caporal).

J’ai cherché et trouvé. En janvier 1912, la Dépêche de Rouen annonça la tenue d’un match-exhibition entre Georges Carpentier, récent champion d’Europe et star du moment, qui serait opposé à Battling Lacroix, vedette de circonstance. Ce fut au Skating de l’ile Lacroix, lieu disparu, ancien cinéma, music-hall, devenu patinoire et finalement hangar détruit dans les années de al reconstruction.

Au jour dit, Carpentier, sans souffrir, vainquit Battling par jet d’éponge au 5e round. Chez Mahé, mes dires et mes preuves me valurent l’indifférence des habitués. Quant à Minard, il me garda rancune de les avoir mises à jour.

XXIV.

La lecture quotidienne de Paris-Normandie est riche d’enseignement. Ce jeudi 3 avril, à propos d’une manifestation de cafetiers contre la loi antitabac, je relève ceci : « Cette loi a été conçue par des gens qui ne connaissent la vie que dans les livres. Mais croyez-moi, on va leur arracher quelques pages ! » Phrase terrible qui concentre rancœur, impuissance, ignorance, mêlé à autant de désinvolture, d’indépendance, et au final de liberté. La vie dans les livres, les pages arrachées, nous y voilà bien. Et nous y revoici : dans la cathédrale, dans la bibliothèque, avec le grand cadavre.

Donc la suite. Pierre Albertini hérita d’un dossier dont il se serait bien passé, lui qui, calé dans son siège de Mont Saint-Aignan vingt ans durant (ou tout comme) n’y installa jamais de bibliothèque, laissant ce soin aux bénévoles de Bibliothèque pour tous. Mais Rouen était un autre morceau. On avait attendu cinquante années pour le déménagement, le double pour l’informatisation, il était temps d’agir, c’est-à-dire penser au raisonnable plus qu’au faisable. Bref, reprendre tout à plat. Donc mécontenter et prêter le flan.

La municipalité nouvelle résolut d’accélérer l’informatisation du fichier. Ce faisant, on s’aperçut qu’il fallait procéder à un « désherbage » (ce fut le terme employé) des rayons. En cent ans que n’avait-on accumulé de rossignols (ne serait-ce qu’en 1957, en 1964 ou 1983 !) Chose dite, chose faite, et pendant qu’on y était, histoire de faire des économies, d’avoir la tête dégagée des contingences, pourquoi ne pas fermer la bibliothèque d’études ? Après tout, cette grande salle n’abritait que des étudiants ou lycéens désœuvrés (c’était un peu vrai) et les livres empruntés se comptaient, certains jours, sur les doigts d’une main (c’était toujours un peu vrai).

On ferma. Tant pis, tant mieux… et puis c’était une affaire d’un an ou deux, disons trois (en fait, huit.) La phalange locale des lecteurs et chercheurs émit des protestations, on organisa la communication, on tenta la conciliation et, finalement, il fut entendu qu’on maintiendrait la suppression du prêt à domicile, mais qu’on laisserait une porte d’entrée aux chercheurs désireux d’accéder aux ouvrages du « fonds normand » à savoir ce qui pouvait servir aux éruditions du cru. Point barre. La phalange se consola.

Et la bibliothèque devenue médiathèque ? Ça avance, ça avance disait-on. D’abord le catalogue sur informatique et le fameux « désherbage » expédié de main de maître avec tout le discernement requis. C’était là affaire de professionnels et pourquoi mettre en doute le savoir, les compétences ?

C’est du reste ce à quoi je pense lorsque j’observe, près de chez moi, de l’autre côté d’une grille, un homme en bleu qui élague ses plantations. Particulièrement lorsqu’il rabat ses rosiers grimpants. C’était le cas, il y a peu. Il n’y va pas de main morte avec son sécateur ! A chaque fois, au vu de ce qu’il coupe et du peu ce qu’il laisse comme rameaux, je me dis que rien ne repoussera et que cette fois, c’est tout vu, les rosiers sont morts. Quatre mois plus tard… les premières feuilles apparaissent, les premiers bourgeons, les fleurs… De mauvaise foi, je conclus que ce jardinier saccageur a bien de la chance. Encore un qui connaît la vie par les livres !

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