XLIII.

A écrire, au fil du clavier (il n’y a plus de plume aujourd’hui !) je me lance, azerty après azerty, et j’inscris : « dans quelques jours j’aurai 77 ans. » Aussitôt, suspension des touches : j’aurai ou j’aurais ? La prudence veux (voudrait) qu’on supprime le premier puisque conjugué au futur simple et, que de ce temps, on n’est jamais sur de l’avènement. Le second, réputé « présent conditionnel » suppose un « si » problématique : j’aurais 77 ans si toutefois… A cet âge, la suspension a de quoi faire frémir.

Devant mes atermoiements, j’ai recours à mon Grévisse (Le Bon usage, édition de 1986) qui m’offre deux pages d’explications lumineuses. En résumé on ne doit pas employer le conditionnel présent dès lors qu’on ne peut exclure le temps futur. Le conditionnel s’applique « quand on considère comme douteuse la réalisation du fait jugé nécessaire, possible, souhaitable, etc. » Nombre d’exemples appuient la règle ; en particulier l’Évangile de St-Jean (II, 20, traduction Osty) : Jésus […] leur dit : Détruisez ce temple, et en trois jours, je le relèverai. Les Juifs lui dirent donc : Voilà quarante-six ans qu’on travaille à ce Temple et toi, en trois jours tu le relèverais ! Voilà qui réponds à mes interrogations de manière irréfutable.

Donc personne (même moi, hélas) ne doute que j’aurai bientôt 77 ans. A moins que d’ici là, à Dieu ne plaise, mon neveu, ne prononce au Crématorium du Monumental, la formule : « Il aurait eu 77 ans » (conditionnel passé) devant une assemblée d’amis, vagues relations et grammairiens.

Reste que 77 ans, c’est à l’origine ce que je voulais dire, est un nombre sans intérêt. Sinon à n’avoir plus qu’une année à lire le journal de Tintin, ce n’est ni le cap des 75 et encore moins celui des 80. C’est, pour un vieux monsieur, un âge entre deux âges, presque l’âge de l’année passée, celui de l’année à venir. Ni plus, ni moins. Et pas plus joyeux ou chagrin. Un âge pour ne rien dire. Tout compte fait, un âge qui tire à la ligne.

Voilà, c’était la minute Becherelle secondée de Grévisse, et augmentée de réflexions sur le temps qui passe.

Autre chose : je reçois régulièrement dans ma boite aux lettres le magazine d’informations institutionnelles du département. Dans un des derniers numéros, un sondage sur les qualités ou défauts dudit magazine. Liste de choix après liste de choix, on en arrive à ce chef-d’œuvre : « Quel lecteur êtes-vous ? »Il faut choisir entre quatre possibilités : 1. Vous lisez tous les articles ou presque ; 2. Vous lisez seulement les articles qui vous intéressent ; 3. Vous regardez uniquement les photos ; 4. Le magazine va directement à la poubelle.

Grande tentation de cocher la case 4, mais dois-je répondre à une question dont je n’ai pas connaissance puisque je viens de jeter le magazine à la poubelle ? Quand la presse institutionnelle frôle la métaphysique, sans y sombrer tout à fait.

XLII.

Grand lecteur, je ne lis, cependant, rien de ce qui paraît. Depuis au moins une quinzaine d’année, des essayistes, historiens ou romanciers d’aujourd’hui, j’ignore tout. Évidemment, l’affirmation est à demi véridique. Il m’arrive, hasard des conversations ou cadeaux de circonstances, que me tombe sous la main un « auteur d’aujourd’hui ». Par honnêteté ou peur de gâcher, je fais l’effort de participer à l’engouement. En pure perte car je m’applique à ne pas aimer ou reconnaître l’intérêt. Jérôme, mon neveu, en la circonstance, me traite de « snob à rebours ». Il n’a pas tort.

Molineux, à propos d’une séance de signatures à L’Armitière, me dit grand bien d’Anna Gavalda. Outre que j’ai une médiocre opinion des goûts littéraire de mon vieil ami, je suis bien décidé à ne jamais ouvrir La Consolante ou tout autre titre de cet auteur. Pourquoi, comment, je ne n’en sais rien. C’est ainsi. Ou plutôt si, je sais. Trop bien. Que m’apporteront ces pages que je ne sache déjà, et qu’à mon âge, j’ai déjà lues. Aucune idée de ça que raconte, mais je gage que ça ne saurait entrer en rivalité ou comparaison avec tel ou tel romancier (essayiste, historien…) qui est mien depuis soixante ou quarante ans. Et aussi, pose des poses, je m’étonne qu’un roman d’un tel unanimisme puisse être bâti sur autre chose qu’accords communs, conventions majoritaires, attendus des moins dérangeants. On ne vend pas un million d’exemplaires impunément.

Tout bonnement, je redoute la perte de temps, l’ennui et le dérangement de mes habitudes. Qu’on ne croit pas à l’élitisme. Je ne citerai pas ici mes romanciers, historiens ou essayistes d’élection ; un seul nom donné et la comparaison deviendrait raison.

Exit donc Anna Gavalda et dommage pour moi. Exit La Consolante pour y préférer La Consolation, petit bar de le rue de l’Hôpital dont je viens d’apprendre la disparition. C’est désormais Le N’Zo Café. Voilà qui console à la mode (ou la mode qui console). Autrefois (mais vraiment autrefois, il y a des lustres) La Consol’ était le rendez-vous des journalistes de Paris-Normandie (de jour, de nuit), des traminots (au petit matin) lesquels étaient fort nombreux sur cette place, nœud stratégique pour les lignes de bus, également des employés de la proche (au repas de midi), et, accessoirement, des familles venues choisir tentures et cercueils avec lesquels partiraient leurs défunts. A la Consolation, parce qu’à proximité on trouvait trois ou quatre maisons de pompes funèbres, et qu’il n’y avait, à Rouen, qu’ici pour débattre marbre, couronne, avis dans le journal, premier ou deuxième service.

In Memoriam pour La Consolation, d’entrée une petite salle flanqué d’un bar, puis, où on accédait en descendant deux marches, une arrière-salle qui, de jour ou du soir ne désemplissait pas, une trentaine de couverts se renouvelant deux ou trois fois autour des blanquettes de veau, petit salé aux lentilles ou bœuf à la ficelle servis avec rapidité et forte empathie par des serveuses à qui on ne pouvait plus rien raconter, de triste ou de gai. La Consolation au décor de bois verni, mi-bateau, mi-chalet, si ce n’est à l’imitation des anciens wagons de chemin de fer avec leur banquettes de bois moulé.

Il faudra que je raconte la soirée fameuse passée là en compagnie de Tony Fritz-Villars, peintre singulier qui se consolait de son manque de génie en jetant sur le papier un Rouen fulgurant et incontestable.

XLI.

Sigrid adorait ce logement crasseux, ravie de la frugalité de chaque journée. Elle vivait de fruits, de tomates, de lait, de pain frais. La cire des bougies maculait le plancher, les chats léchaient le papier d’emballage du charcutier. Elle roulait ses cigarettes à l’Amsterdamer.

Les premiers froids en ont mis un coup à cet arc en ciel. Elle est d’abord retourné chez ses parents (à Déville je crois) pour des vêtements chauds, puis pour dormir chez sa grand-mère (près du Havre, il me semble), puis pour… bref, jamais revenue. Rue de l’Abbé de l’Épée, portes et fenêtres furent murées ; bientôt les démolisseurs prirent possession des lieux. Du nombre de maisons à sauvegarder, la municipalité ne garda que de rares exemplaires, les plus monumentaux et passe-partout, de celles que j’avais presque négligé d’inscrire. C’est pour ça que, jusqu’à mon dernier souffle, j’en voudrai à Jean Lecanuet.

Je n’ai jamais revu Sigrid dont, le croira-t-on, j’ai oublié le visage. Une dizaine d’années plus tard, ça devrait être vers 1985 ou 86, j’ai croisé le batteur. Il était dans une file d’attente à ce qui n’était pas encore l’Anpe, mais les Assedic, dans un immeuble au début de la rue des Arsins (en venant par la rue Thiers). Chef d’entreprise, je venais y déposer une offre d’emploi pour une équipe de manutentionnaires. The Queen terminé, Marco (ou prétendu tel) entamait là un autre chemin (ou poursuivait le même ?). Il m’a reconnu et fait un signe de la main. C’est là que j’ai été bien salaud : je ne l’ai pas embauché.

C’est rue des Arsins que, vers 1928 ou 29, mon père finança l’installation d’un petit théâtre chinois. À quelques mètres de ce qui était alors la rue Thiers, existait une grande remise à voitures à chevaux. Le succès de l’automobile naissante fit qu’elle se trouva à servir d’entrepôt et un jour à vendre. C’était au sortir de la Grande Guerre, époque où avait été implantée à Rouen une importante colonie de travailleurs chinois. A l’Armistice, ces chinois furent renvoyés.

Certains restèrent, dont une famille entière, les Ho Hang, occupée ici à la maintenance des chemins de fer, mais à l’origine acrobates ambulants dans une région au nord de Pékin. Comment mon père fit-il leur connaissance ? Par le port sans doute, sa position de shiplander connu et reconnu lui faisant côtoyer nombre de gens. Ceux-là le persuadèrent qu’ils pouvaient reprendre leur répertoire. Celui-ci du reste, ne se limitait pas à l’acrobatie, mais aussi à la pantomime, au spectacle d’ombres, aux marionnettes. Combien de temps dura ce théâtre ? A peine une année, je crois. D’après ma mère, qui s’occupait des affichettes et des annonces, il y eut au début un véritable engouement pour cet exotisme facile. Puis les choses se tassèrent. Ce qu’on me taisait aussi, c’est que mon père engloutit pas mal d’argent dans cette affaire. Comme dans tant d’autres, du reste, en pure perte.

Le Théâtre chinois, un souvenir d’enfance (à peine puisque je n’étais pas né) ; Sigrid un souvenir d’âge mur (j’approchais la quarantaine…) Quel lien ? On dira rues des Arsins et Abbé de l’Épée. C’est faible. Je me demande toujours ce qui fonde l’autorité : les jours, les hommes ou les œuvres ? Un peu du tout évidemment. Un peu seulement.

XL.

Sigrid et ses musiciens s’approprièrent le premier étage lorsque la rue Abbé de l’Épée fut déclarée insalubre. Habitants relogés et propriétaires indemnisés, ses habitations devinrent le repaire, pendant deux ou trois ans, de groupes de ce qu’on appelait en ce temps là des beatniks, et le refuge de ce qu’on ne nommait pas encore des sans-abris (ils l’étaient tout de même). Deux grandes pièces en façade, un cuisine sur l’arrière, dernière pièce où s’ouvraient deux autres en enfilade : les chambres. Une dizaine de personnes vivaient là, meubles de bric et de broc, matelas à même le sol, camping-gaz sur une planche posée sur des briques de chantier. Séjour provisoire pour vies provisoires, tout finit sous la pioche des démolisseurs. Si la maison fut toujours alimentée en eau, l’électricité fut, un jour, coupée. Autant que musiciens, les locataires se sentaient bricoleurs ; ils ne tardèrent pas à se relier sur les lampadaires de la rue. Du reste, la mode des bougies et des bruleries d’encens palliait au défaut.

Une vague tournée d’été du côté de Cabourg (avec répétitions au Fidelaire, village de l’Eure, où, dans mon souvenir, existait un studio d’enregistrement) amenèrent les pseudos Led Zeppelin à plier bagages. Ils laissèrent les lieux à la garde d’une Sigrid qu’on n’emmenait pas, quoique que discrète compagne du batteur. Là, comme ailleurs, subtile hiérarchie : compagne du chanteur n’est pas compagne du batteur.

Je pénétrais dans la cour de la maison par un automne pluvieux, enchanté des chutes de feuilles, des marrons gisants et des pavés disjoints d’une rue à l’abandon. Il devait être, ce matin là, tôt. Kodak en bandoulière, je croquais sur un grand cahier partie de la rampe d’escalier ou rinceaux des fenêtres. Il suffisait de dater, de porter un vague numéro d’inventaire, puis signer. Y croyais-je ? Pas vraiment. Des pigeons, des chats, encore des feuilles mortes, une certaine lumière, un silence absolu. A ce moment, Sigrid descendit l’escalier.

La tournée des Beatles s’est enlisée. A Cabourg, on joua les prolongations, puis finalement il fut dit qu’on passerait à Deauville où le Régineskaya était « intéressé ». Tour ça, à coup sûr, bidon, mais elle ne l’a jamais vraiment cru. Sigrid téléphona de la Poste qu’on lui envoie un mandat. Elle reçut cinquante francs. A l’époque, temps bénis, de quoi survivre une semaine ou deux.

Ce matin là, lorsqu’elle descendit l’escalier, il lui restait – je l’appris plus tard – 2,75 francs. Elle allait aux Coopérateurs tout proche (on disait les Coop), à l’angle de la rue du Pont de l’Arquet pour un quart de lait, du beurre et une demie baguette chez le boulanger d’en face. En renouvelant le pain, cela permettait de tenir deux jours. Peut-être trois.

Elle s’habillait à la mode du temps. Fine, menue, petite, cheveux longs ornés de perles, elle arborait de longues jupes indienne ou afghane ou turkmène, de celles qu’on retrouve aujourd’hui, augmentées de turbans, doublées de sarouals, d’écharpes écarlates, et de tuniques jaune safran… perpétuelle tenue des déesses de pacotille enfumées d’encens telles que les virent et les verront toutes les modes exotiques.

XXXIX.

J’ai connu Sigrid à la fin des années Soixante. Elle habitait un squat, dans l’ancienne rue Abbé de l’Épée, derrière les jardins de l’Hôtel de ville. C’était là une espèce de communauté dédiée aux imitateurs locaux des Rolling Stones. Âgée de, quoi, dix-huit ou vingt ans, études abandonnées (ou jamais commencées), elle passait son temps à suivre guitariste, batteur et chanteur dans leurs rares concerts, plutôt leurs nombreuses répétitions. Je suis arrivé là la faveur des travaux préparatoires sur l’îlot B, dont je suivais le projet dans l’équipe d’Arretche. Il m’incombait, entre autre, de dresser une nomenclature a-minima des éléments à sauver, du moins repérés comme tels, dans le périmètre.

L’îlot B, vieille histoire à présent. Ce fut une immense opération de rénovation, entreprise dans un quartier déshérité aux maisons plus que vétustes, situé derrière l’Hôtel de Ville, ce dernier constituant la frontière à l’entrée d’un ghetto miséreux. Cela conduisit à la destruction complète d’anciennes rues, au déplacement de générations entières, au saccage d’un patrimoine et à la livraison d’un pan de la ville à l’ivresse des promoteurs. Y ayant participé en connaissance de cause, je ne me justifie pas. Sachez que je vis aujourd’hui cela comme une des périodes les plus pardonnables de ma vie (j’ai bien écrit « pardonnables »).

Cette partie de la rue Abbé de l’Épée n’avait qu’un côté, l’autre étant bordé d’immenses marronniers du square, sur lesquels donnaient les fenêtres de l’appartement. L’été, fenêtres ouvertes, on croyait pouvoir toucher le feuillage. Ces centenaires constituaient une barrière végétale aussi sombre qu’imperméable à la chaleur. L’hiver, l’aveuglant soleil inondait l’appartement au travers l’entrelacs des branchages où logeaient d’impressionnantes familles de corbeaux. Certains de ces grands seigneurs » (les arbres, pas les corbeaux) existent encore : prenant la rue d’aujourd’hui, on pénètre par deux marches dans le jardin dit de l’Hôtel de Ville ; il suffit de les suivre dans le tracé presque droit menant à la rue du Pont de l’Arquet.

La maison, sa cour, les appartements, tout était en ruine. Pas d’eau courante, chiottes à l’extérieur, escaliers aux marches rafistolées, plâtras effrités et maculés, gravés d’autant de sentences inavouables… c’était l’archétype de l’habitat rouennais ancien avec poutres apparentes, carreaux de terre cuite, vitres vertes à culot, porte cochère au fronton sculpté. Ce château branlant à la toiture crevée avait été construit au temps d’un Louis XIII dont les maçons travaillaient pour l’éternité. Cent ans de loyers à bas prix et un bulldozer suffirent à l’anéantissement.

Certes, pour les amateurs, la poésie était palpable. Le XIXe sinon le XVIIIe siècle se saisissait là en un témoignage direct. On pouvait invoquer Murger, Rimbaud, peut-être Louis-Sébastien Mercier, lesquels rejoignaient d’autres Bob Dylan, Léonard Cohen, Brian Jones, répliques au petit pied mais aux rêves identiques. Du moins on le croyait, c’était l’essentiel. Sigrid dans tout ça ? Une place entre Thérèse Levasseur et Yoko Ono, Mimi ou Nico… Le décor y était, les personnages moins. Je force le trait pour ne pas désespérer de l’ensemble et pour Rouen Chronicle tente de sauver les mémoires. Bref, d’écrire une histoire plausible. S’il fallait l’impossible vérité, s’il fallait les faits vrais et non leurs reflets, je n’en finirais pas. Or il y a urgence. Pour moi. Pour eux.

XXXVIII.

Manie agaçante des édiles : le baptême nouveau des rues. Ici comme ailleurs, une municipalité se doit de « donner un nom » à une rue, un monument, un lieu quelconque, histoire dit-on d’honorer la mémoire de tel ou telle. C’est surtout un manque d’indépendance d’esprit et une concession à l’opinion, celle-ci suscitée par les mass-médias.

A Rouen n’a-t-il pas fallu placarder en rues et places Marcel Duchamp, Dominique Laboubé, bientôt Lazare Ponticelli et Aimé Césaire. Le premier pour n’avoir rien compris au rock n’roll, le second pour avoir souvent pissé dans un urinoir, le troisième pour avoir fondé une entreprise d’ascenseurs, le dernier pour sa calamiteuse gestion, en tant que maire, de Fort de France… A moins que ça ne soit pour d’autres raisons, moins plausibles ? Peu importe au final. L’important n’est pas de savoir pour qui et pour quoi, l’important est de se distinguer, d’avoir un semblant de mémoire, et aussi du respect, de la piété. Bref de se battre les flancs pour suivre le goût du jour et ne pas faillir au qu’en dira-t-on.

A cet égard, le lancement d’un concours « informel » pour décider du nom du « nouveau pont levant » a été un épisode d’une rare bêtise. Comment en est-on arrivé à Flaubert ? Par l’entremise de Coluche, Bourvil et de Jacques Anquetil ! Avouons que nous méritons d’être Rouennais.

Si l’on voulait rire (mais je n’en ai guère envie) on imaginerait une rue servant uniquement à être le reposoir du nom des chers disparus, lesquels seraient prêts à disparaître dès qu’un autre mort illustre surviendrait. Ainsi d’une même année on aurait la rue des morts de janvier, de février, de mars, etc. Cela ferait une rubrique pour le bulletin paroissial (pardon, le magazine municipal) ; si on me le demandait gentiment, je suis prêt à la rédiger dans ce genre :

« Bientôt la rue Jean-François Deniau, après avoir été la rue Abbé-Pierre deviendra la rue Lucie Aubrac, laquelle cédera ensuite son nom à la rue Jean-Baudrillard ou la rue Fred-Chichin si toutefois on se met d’accord, en mairie, pour renoncer aux rues Maurice-Béjart, Michel-Serrault et Julien-Gracq. Néanmoins, la nouvelle municipalité voulant se distinguer, il est question d’avancer le tour des rues Lucien-Jeunesse et Pascal-Sevran, lesquelles prendraient donc le pas sur la rue Claude-Pompidou et la rue Henri-Troyat. Cependant la trop brève existence des rues Jacques-Martin et Marcel-Marceau pourrait tout remettre en question, l’opposition ayant déposé un recours pour maintenir la rue Jean-Pierre Cassel pour au moins quinze jours. »

On voit par là que mon système, aussi plaisant soit-il, n’est pas exempt de défauts et qu’au final, pour autant qu’elle soit originale, mon idée n’est pas si bonne. Que de surcroît, elle n’est pas du meilleur goût.

Autre chose : on a pu apprendre que le président de l’Agglomération, avait un avis sur la construction de la Médiathèque, chantier qu’il propose d’arrêter en payant « tous les dédits qu’il faudrait ». Ce propos, démenti mais imprimé, n’en est pas moins la flèche d’un Parthe bel et bien tirée. La mairie de Rouen en est le cœur de cible. Là, on lui indique la marche à suivre : sauver ses promesses de campagne (Médiathèque, Palais de Congrès…) en couvrant d’or constructeurs et prometteurs. Finesse politique ? L’avenir le dira.

XXXVII.

Entre promesse et danger, on réactive la rubrique Palais des Congrès. Consultation populaire oblige, il faudra répondre à deux questions : « Êtes-vous contre le projet de Jean-Paul Vigier, mais vous n’y échapperez pas ? » et « Voulez-vous un jardin, mais ce ne sera pas possible ? »

Personne ne semble regretter la disparition programmée de ce qui reste du Palais. Dommage. Après tout ce Palais n’est pas « si laid » (dixit Patrice Quéréel, fameux trublion) et les intentions qui ont présidé à sa construction étaient (sont toujours) celles invoquées aujourd’hui par son successeur : l’harmonie avec son encombrante voisine. Reconnaissons que l’ancien architecte, Jean-Pierre Dussaux, s’en était bien tiré. Il avait fait preuve d’imagination, de respect, et n’avait pas aboli toute ambition. Son bâtiment avait de l’allure, une élégance indéniable et excusez du peu, une modestie certaine.

A l’origine ce béton n’était pas si pisseux et les vitres moins opaques qu’aujourd’hui. L’intérieur était modulable et une restructuration n’aurait rien eu d’insurmontable. Les pompiers en décidèrent autrement ; la sécurité (vertu cardinale de l’heure) se veut l’autel de tous les sacrifices.

Aujourd’hui il est dans l’air du temps de déplorer ce cube de béton laissé à l’abandon de façon délibérée. Ce qui se construira à cet endroit (car on y construira, c’est inévitable) n’aura d’intérêt que si on lui donne un contenu. Or qu’aura-t-on ? Trois commerces (mercerie, droguiste, primeurs ?), une trentaine de logements (sûrement sociaux), et un centre de congrès qui ne sera qu’une fable. Seuls, brasserie et café raviront les bobos, un temps seulement, car la mode est changeante.

On a livré cet emplacement précieux à la rentabilité via la séduction marchande des plus consensuelles. Le recours à Monet en est une des meilleures ficelles. Ce patronage (plus qu’abusif) permet d’instiller de la culture là où justement il n’y en aura pas. Rien à dire sur le projet de Viguier qui est tout, sauf de « l’architecture de notre époque » à supposer que cela existe.

Que l’opinion se désole du futur Espace Monet n’a rien que de normal. Notre époque préfère le vide au plein. Et c’est bien ainsi que le projet controversé s’entend : ses détracteurs voulaient du vide et du vert ; les promoteurs l’ont compris : ce sera du vide dans du verre.

Comme d’habitude, l’opinion publique reviendra, toute incohérence assumée, sur ses préférences d’avant (ou d’après) en se donnant le beau rôle, celui du bon sens et du goût moyen, équilibre où elle excelle. A cet égard, l’architecture est le plus difficile des arts. Autant un quidam peut admettre qu’il « n’y connaît rien » en musique ou en théâtre ; on lui pardonne. Autant en architecture il dit son goût bien fort, lequel prime sur toute considération. Le résultat est, la plupart du temps, navrant pour le talent des concepteurs. C’est la rançon obligée : l’architecte opère dans un domaine qui ne fait pas appel à la sensibilité mais, et au plus près, au vécu. Un philosophe (lequel ?) a dit : « On ne pense pas en dehors du monde » ; idem ici : « On ne construit pas en dehors du monde ». Dieu sait si j’en sais quelque chose.

XXXVI.

Groggy par mon sempiternel rhume des foins, je ne sors guère, lit un peu et rêvasse davantage. Je ne sais pourquoi m’est revenu à l’esprit (commémoration de Mai 68 ?) l’époque des cafés rouennais que la jeunesse étudiante se partageait alors comme autant de clubs politiques locaux.

Sur les quais, La Bourse, brasserie à terrasse fermée et long bar cuivré, décoration de la Reconstruction (béton, skaï, travertin romain) accueillait la jeunesse argentée, apolitique par défaut, étudiants sans risques, futurs héritiers de commerce sans effort. Quart Perrier, citrons pressés, croque-monsieur, arachides à l’apéritif… la distinction réclamait de savants dosages. Outre La Bourse, la clientèle fréquentait les premières « boites » des extérieurs de la ville, telle La Brocherie , parce qu’elle avait sa bagnole ou plus surement, celle de papa.

Rue Jeanne d’Arc, proche de la gare, Le Métropole, quartier général de la droite et de l’extrême droite des étudiants en droit (trois fois). Les lieux existent toujours, érigé en mythe pour une mention dans les mémoires de Simone de Beauvoir, mais ils ont perdu l’ardeur militante qui en fit la renommée au moment de la guerre d’Algérie. A l’époque dont je parle, fin des années Cinquante et début Soixante, dans un cadre presque Bauhaus, on y portait cheveux courts, cravates, blazers, pantalons droits… le tout choisi chez Sigrand-Covett (angle de la rue du Gros-Horloge). On pouvait au Métropole lire ostensiblement Rivarol ou L’Aurore (pour la politique), Adam ou Lui (pour l’art de vivre). Le lieu était stratégique pour voir et être vu. Petit noir, thé au lait, croissant, œuf dur, jambon-beurre…

A quelques encablures, rue Bouvreuil, presque sur la place dite du Dr Cerné, c’était Le Petit Bouvreuil refuge des étudiants de gauche. Gauche plutôt raide en l’occurrence, ceux qu’on nommera, plus tard, les « gauchistes » (leur équivalent d’en face, « les faf’s », resteront au Métropole). Derrière le comptoir zingué du Bouvreuil se tenait Armand, plus anar que gauchiste, surtout gueulard et turfiste. C’était là le règne du velours côtelé, des premiers jeans achetés aux Docks réunis (rue de la République) et des chemises à carreaux portées (prétendait-on) par les bucherons de l’Oregon. Le Bouvreuil n’avait pas de percolateur, pas de bières pression, mais de superbes sandwichs au rôti de porc froid, dévorés à belles dents lorsque les tickets du « restau U » faisaient défaut.

Ces décors sont là pour le partage des genres. Mais comment dire ce qui rassemble ? A distance, on perçoit les points d’accord : le jazz, les bagnoles, l’alcool, les filles, le jeu, finalement les études et la politique. Aujourd’hui, tout étant éteint, n’existe plus que Le Métropole. Le reste a disparu. Autant Armand du Bouvreuil que Sigrand-Covett, les Docks réunis que la revue Adam ou L’Aurore… Les uns et les autres se croisent, se rencontrent, parfois s’ignorent ; chacun en sait autant que l’autre.

J’interroge Jérôme, neveu, pour savoir si de tels lieux et de telles différenciations existent encore. D’après lui, oui et non. Me cite le Bar des Fleurs, la Brasserie Paul, surtout Le Café de l’Époque rue Armand-Carrel, mais ce n’est plus trop la politique qui aujourd’hui sert de clivage ; plutôt la musique, le look, voire la sexualité. Quoi d’autre ? Il me donne encore quelques noms, inconnus de moi, que je m’empresse d’oublier. Cette histoire est à présent pour d’autres.

Conclusion : « Garçon, remettez-nous ça ! »

XXXV.

Plus que réticent, je participe à la célébration de Mai 68. Devenu un moyen paresseux de vendre du papier imprimé, d’occuper les ondes, de remplir des blogs en mal d’inspiration, cette commémoration ne résiste pas à l’overdose. Ici, partout, et à Rouen, pour ce qui m’occupe. Autant dire tout de suite que, sur ce dernier point, je n’ai rien vu ou lu qui me convainque d’avoir été présent à ce qui s’est dit ou ce qui s’est montré. Au fil des témoignages ou des analyses, je me suis forcé au souvenir. Stupeur et douleur de constater que, de ces quelques semaines, il ne me reste rien qui corresponde au spectre de l’anniversaire.

Rouenno-rouennais, de Paris tant célébré, je ne vis rien. Vu d’ici, la tentation était forte, mais en même temps, elle relevait de l’inaccessible. Mai 68, c’était ici et maintenant. Aujourd’hui, tous le disent : c’est du réchauffé. Même plus, ce sont des saveurs d’autrefois, lieux et gens. Inexplicables, inexpliquées.

La fac de lettres, à Mont-Saint-Aignan, où j’ai mis les pieds une ou deux fois, le Cirque municipal « occupé » et où j’ai passé quelques soirées, l’École des Beaux-arts de l’aître St-Maclou et ses pesants colloques (mot inemployé alors) sur l’avenir de la profession, des études, de la validité des diplômes, et surtout mon agence rue de la République dont je ne pus qu’envisager, en octobre, la fin prochaine, liquidation inéluctable que je préférais précipiter. Sans parler de réunions fameuses, fumeuses, enfiévrées, enfumées, dans diverses maisons ou appartements…

La rue Ganterie, la rue Crevier, le boulevard de la Marne, la rue Ste-Croix des Pelletiers, la rue Théodore Lebreton, la rue du Cercle, la place de l’Hôtel de Ville, Le Parisien, Le Français, Le Bon accueil, Chez François, le Nico Bar, L’Armitière (canal historique)… la station service du Marché aux fleurs, celle de la rue St-Denis… ces lieux balisent une mémoire aussi sélective que défectueuse.

Jean-Claude Laumonier, Rika Bentolila, Claude Vignon, Claude Déron, Gérard Filoche, Colette Magny, Marie-Claire Lepape, Liliane Potel, François Souchet, François Mathieu, Jean-Pierre Hayet, Frédéric Taillefer, Christian Ferrari, Ute Moulin, Jean-Marie Canu, Christian Lepiller, Michel Lemoine, Jacques Pinaud, Claude Mazauric, Louis Lanoix, Jean-Pierre Lefebvre… figures encore présentes ou oubliées, ressurgies ici à la faveur d’une manie de la précision et de l’archivage. Quoi d’autre ?

Sans omettre Daniel Authouard, peintre pour catalogues, qui, dans Paris-Normandie du 7 mai 2008, a relaté un peu de l’occupation du Cirque sur le Boulingrin : « J’ai entendu des ouvriers qui avaient fait 1936 et venaient pour nous apprendre à faire la révolution se faire insulter par les étudiants. » Je n’ai pas souvenir de ça ; j’ai souvenir du contraire, d’ovations fournies à des figures « du monde du travail » qu’on croyait véridiques, sincères et attentives.

Parlons d’autre chose. De l’ouragan en Birmanie, du séisme du Sé-Tchouan, d’Obama candidat démocrate aux présidentielles américaines ? Ou de la cantonale partielle du 5e canton de Rouen ? Là, pas de campagne, peu de passion et, c’est acquis, peu d’électeurs. Le siège échoira (verbe ancien) à la socialiste Christine Rambaud pour qui la politique a les vertus du caoutchouc : souple et inusable. Mai 68 ? L’imagination au pouvoir ? Par bonheur, il existe, quarante ans après, des Christine Rambaud pour faire rayonner la vérité de notre temps.

XXXIV.

On a appris il y a peu (Paris-Normandie du 23 avril 2008) que le nouvel adjoint à la circulation, le Vert (dans tous les sens du terme) Guillaume Grima allait faire l’emplette d’un costume, un « vrai ». Pour « célébrer les mariages » prétend-il. J’imagine que cette concession au code vestimentaire de l’élu (de tous bords et temps) lui coûte (dans tous les sens du terme). Dame, il ne suffit pas de déclarer, avec un brin de légèreté, qu’on veut « L’action, pas le pouvoir », il faut, à un moment l’autre, acheter le costume de la fonction, celui-là emportant celle-ci.

Que Petit Guillaume (terme d’affection) prenne garde ! A cet égard, je lui conseille la lecture d’un vieil ouvrage paru en 1971 (justement l’année de sa naissance) intitulé Les Habits neufs du président Mao. Cet essai, signé du courageux et indépendant Simon Leys, fut le premier coup de pioche qui ébranla la formidable statue de guimauve de Mao Tsé Toung (devenu pour les cuistres, Mao Zedong). Ceci en pleine révolution culturelle et délire pro-chinois (je sais de quoi je parle, j’ai donné dans le panneau). Qui n’a vu, un soir d’Apostrophes (vieille émission du temps, époque disparue des ondes) ledit Simon Leys foudroyer en trois répliques une certaine Maria Antonietta Macchiocchi, chantre du maoïsme en France, n’a rien vu.

Cette universitaire, organisatrice du fameux voyage en Chine des Kristeva, Sollers, Barthes et consorts, était venue vendre son pavé De la Chine ; ce fut une soirée salutaire pour beaucoup tant l’aplomb et la tranquillité de Simon Leys ouvrit les fenêtres, les portes et aéra la maison. Du reste, de cette philippique télévisuelle, Maria Antonietta ne se releva jamais (intellectuellement s’entend).

Taches sur le soleil, ces lignes s’écrivent alors qu’on commente, peu il est vrai, la disparition de celle-ci, morte à Rome le 14 avril dernier (83 ans !) Et alors que Simon Leys (pseudonyme de Pierre Ryckmans, choisi en hommage à Pierre Ségalen), membre de l’Académie royale de Belgique (héritier du fauteuil de Georges Simenon), bataille pour obtenir la nationalité belge à ses deux enfants légitimes nés en Chine d’une mère chinoise… Encore une histoire de sans-papiers !

Où en étais-je ? Ah, oui, aux Habits neufs, au costume de Guillaume. Quelle dérive ! Comment en suis-je arrivé à ces vieilles lunes, ces souvenirs de trente ans ? Mystère. En attendant, que Guillaume Grima sache qu’en choisissant chez le marchand (Hugo Boos, Celio, Burton ?) il endossera l’habit funeste d’un rôle qui le conduira, d’abord aux pires renoncements, ensuite à l’amitié de gens séduisants, qui un jour ou l’autre, finalement, lui tordront le foie.

Et ce n’est pas tout ; l’essai de Simon Leys faisait explicitement référence à un conte du danois Hans Christian Andersen (1805-1875, désormais il faut tout expliquer !) intitulé Les habits neufs de l’empereur. Ce conte met en scène un roi qui n’a de d’autre souci que celui de ses frusques et passe son temps à se montrer dans ses nouveaux habits. Ce monarque néglige les affaires du royaume, et on dit de lui qu’il « siège dans sa garde-robe ». Que lui arrive-t-il ensuite ? Il faut lire le conte, lequel est sûrement disponible dans une des multiples éditions que recèlent les bibliothèques publiques de la ville (encore ? toujours !).

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