CDLXXIV.

Toujours à propos de politique et de patrimoine, je me dois d’évoquer la figure de Jean-Jacques Ménaz (1888-1971). Il tint ici le rôle connu de l’idéologue malchanceux, celui annonçant les mauvaises nouvelles n’arrivant jamais, l’homme qui a toujours raison d’avoir tort. Il était anarcho-syndicaliste et pacifiste intégral. Choses disparues, comme tant d’espèces du même nom : tigre de Mongolie ou Épichette de Nouvelle-Zélande. Désormais plus d’anarchiste, de syndicaliste, ou de pacifiste. Et encore moins d’intégral. Finis, classés. Tous sont dans la nomenclature.

L’intégral ne se trouve plus que dans la farine ou le pain. Du côté des boutiques bio. La Vie Claire par exemple. Mais attention, ne pas confondre, se méfier des imitations, la Vie Claire « canal historique », celle des vrais, lorsqu’elle se trouvait rue de la Savonnerie, du temps où Henri-Charles Geoffroy (1895-1981) présidait à ses destinées.

Il n’y a plus d’anarchistes, du moins actifs. Ceux qui restent sont vieux. Ils organisent des débats sur Elisée Reclus (1830-1905), preuve irréfutable qu’ils sont de vrais anarchistes et qu’ils porteront cette idée jusqu’à leur dernier souffle. Ah, si on les cherche, on les trouve. Où ? Rue Saint-Hilaire, pardi. A noter qu’il est heureux qu’il y ait dans notre ville des irréductibles pour célébrer la mémoire d’un Elisée Reclus.

Y a-t-il encore des syndicalistes ? Quelques-uns, pas beaucoup. On les reconnait à ce qu’ils sont habillés en rouge et or, et porteurs d’ours en peluche (voir Paris-Normandie du 18 avril dernier). Le plus souvent ce sont des enfants : ils croient ce qu’on leur dit. D’où ces couleurs qui furent celles d’une célèbre bibliothèque pour adolescents. Et le doudou ? Ça les protège, oui, mais de quoi ? De la disparition. Totale et définitive. Bientôt viendra l’âge adulte.

Quant aux pacifistes, c’est acquis depuis longtemps. Plus personne n’en voit. Les jeunes s’engagent dans l’armée, l’école ressemble à la préparation militaire, l’opinion devient une bataille qu’il faut perdre ou gagner (la gloire étant à ceux qui la perdent). A ce sujet, revenons sur Henri-Charles Geoffroy, combattant de 14-18, qui survécut aux gaz en prônant l’alimentation saine. Encore un combat de perdu. Mais bon, ce n’est pas le propos.

Mon propos était de vous parler de Jean-Jacques Ménaz. Sa qualité première était l’enthousiasme. Elle était proche de sa totale naïveté, les deux se recouvrant, au choix. Son prénom, donné par sa mère, lui venait de Rousseau. De fait, il habitait rue du Contrat-Social, adresse dont il tirait vanité. Jamais marié, vivant en concubinage, il élevait ses quatre enfants avec autant de désinvolture que de conviction. Sans parler des chiens, chats, et aussi une poule.

A la fin de sa vie, retraité des Postes, ses journées se passaient à rédiger d’interminables tracts que sa compagne dactylographiait la nuit. Au matin, avant l’école, les enfants, à tour de rôle, les dupliquaient sur un épais papier buvard. Y avait-il urgence à manier la Gestetner ? Oui, toujours. Comment imaginer que le sort final du monde pouvait tenir dans un appartement petit si petit ? C’est qu’il me faudra expliquer. Une autre fois.

CDLXXIII.

Je voulais aller voir ce que devenait le couvent des Dominicains, rue de Joyeuse. Là où on prévoit la construction d’une résidence prétendue haut de gamme. Je n’ai rien vu. Certes, on s’y s’active, mais portes closes. A l’arrière, rue Sainte-Marie, côté du grand jardin, rien n’est démarré. A voir l’affaire affichée sur les panneaux apposés aux murs, il faut s’attendre au pire. Des balcons de la résidence, les chers enfants pourront voir les fesses des apollons de la sculpture-fontaine, plus celles d’un taureau et d’un cheval. Il ne faudra pas que les parents se plaignent s’il leur faut répondre à des questions oiseuses.

Je suis passé par le square André-Maurois, lequel semble toujours (de façon perpétuelle) à l’abandon. Sous le péristyle de l’ancienne école de pharmacie sommeillent des chats monstrueux. Ils sont là, protégés de hautes barrières, au milieu de vieux cartons de couchage et de gamelles débordantes de croquettes. André Maurois, polygraphe oublié mais autrefois fameux, n’a-t-il pas écrit Destins exemplaires ? Il doit s’agir de ça.

La rue Beauvoisine, autrefois animée, n’est plus qu’une vieille dame esseulée et tremblotante. Encore quelques années et ça sera fini. Le collège Bellefonds est, paraît-il, fermé. On y attend, là encore, une résidence. Tout le religieux est vendu aux promoteurs. En priorité, dira-t-on. Les sociologues de demain auront à l’expliquer. Et avec autre chose qu’une déchristianisation liée à l’appât du gain.

Il existait autrefois, un artiste incertain donnant des cours de dessin aux jeunes gens. C’était l’académie Lazlo Mindszenty, nom pompeux pour quelqu’un qui ne l’était pas. Les lieux sont devenus une sorte de pub à l’enseigne d’Emporium Galorium. Curieux nom, dira-t-on. Pas tant que ça. On a beau débiter de la bière et accueillir de fracassants concerts (paraît-il) on n’en a pas moins des Lettres.

Ainsi la rue Beauvoisine a-t-elle les faveurs de celui dont on ne doit pas prononcer le nom. Ceci explique cela ? Sans doute. Dépassons ce bouquiniste, célébré pour mettre chaque soir, devant la porte, autant de livres invendus qu’invendables. C’est (parait-il, encore) le rendez-vous d’étudiants lecteurs. La fille de mon aide-ménagère s’y fournit avec un certain bonheur. L’autre jour, de sa besace, elle sort : La Condition ouvrière, Le Maître et Marguerite et Histoire d’O. Qu’auriez-vous dit à ma place ? Rien. Vous avez raison.

A tout prendre, ces titres, laissés à qui les veux, confirment le pacte secret que la rue semble avoir signé (ceci indiqué pour les sociologues). Mais continuons et tournons à la rue d’Ecosse. Encore un couvent résidentiel (ou une résidence conventuelle ?), celle autrefois dite de La Compassion. Puis la rue du Rempart-Bouvreuil (une pensée pour le Home Bouvreuil où j’ai failli finir mes jours, histoire à raconter). Enfin la descente vers le square Verdrel. Là, on s’active autour du prochain événement « vous savez quoi ». Et événement dont je me refuse à prononcer le nom.

Cinq heures ! Il est temps que je rentre. Ma présente promenade quotidienne (indispensable d’après mon médecin) ne m’aura guère été profitable. Oui, si le passé s’y met aussi, je suis foutu.

CDLXXII.

Dans les conditions actuelles, il est malvenu de nous parler d’élections municipales. Supputer chances des uns, malchance des autres, attentisme des troisièmes. Attendons le vrai printemps. Puis l’été, les vacances peut-être ? Allez, disons la rentrée, ce sera suffisant. Vrai, on ne parle que de ça : de politique. Pas le moment de parler d’élections.

Encore que, de ce côté, on ne manque pas d’être surpris. Dînant en ville chez des gens assez nombreux pour être de tous bords, il m’a fallu, quelle surprise, annoncer que des élections municipales auraient lieu l’année prochaine. Ah bon ? Oui, puis de constater que ça n’avait pas une telle importance. Bien moins que ce que nous étions en train de manger. Il s’agissait d’un canard rôti au miel dont le maître de maison a mieux réussi que la dernière fois lorsque les S*** sont venus.

Apprenez que ce cordon bleu, dans le civil professeur de maintien, tient un cahier à spirale où il consigne le menu servi à chaque invitation. Admirable constance gastronomique, déplorable conscience politique. N’empêche, entre la poire et le fromage, nous avons abordé les sujets en cours. Rien ne valait le caramel brûlé du miel. Inutile de s’en faire pour la République ou la Démocratie : la vérité du canard, c’est qu’on le mange. Surtout qu’on en parle.

A ce sujet, avez-vous vu pleurer Gérard Filoche à la télévision ? Voilà quelqu’un qu’on rattachera (un peu) à Rouen Chronicle. Les plus anciens d’entre nous savent que Mai 68 à Rouen, c’était lui. Ou peu s’en faut. A l’époque, il était jeune, pas si gros et ne pleurait pas tant. Il faisait dans le genre « comptez sur moi » ; sur qui, justement, il ne fallait pas compter. Ses camarades le suivaient. Ou le précédaient. Ni les uns, ni les autres, ne croyaient à l’avenir. Du moins celui d’aujourd’hui. D’où ces larmes ? C’est ce qu’on tente de nous faire croire.

Je me souviens avoir dîné à la même table, pas loin de lui, à l’époque des événements. Au Vieux-Marché, Brasserie du Français. Toute une bande croyant que le monde (celui du réel) attendait après eux. Pourquoi étais-je là ? A votre avis ? Toujours est-il que la brasserie en question était grande, bruyante, à petits prix. A l’image de la Révolution majuscule tant prônée ? Aucun regret notez bien : qui n’a pas connu ce temps de gaullisme vieillissant ne peut comprendre ce qui nous animait. Moi, comme les autres. En particulier le camarade Filoche, solide coup de fourchette et doctrinaire hors pair. Il faut croire que ça profite.

Bon, alors, ce canard ? Un peu dur, hein ? Oui, surtout à avaler. Du coup, nos savantes analyses sur le résultat des urnes attendront. On a le temps. Les socialistes locaux (alliés confondus) vont devoir reprendre quelques cours de cuisine. Pourquoi pas imaginative ou mieux créative ? En face, les droitiers centristes (ambidextres et consorts) vont se mettre à la pâte feuilletée. Ah, dites, quelle tarte ! Pas sûr qu’elle soit plus légère que la dernière fois.

CDLXXI.

Il y a peu, je n’ai pas mis en doute l’existence d’un bouquiniste au bas de la rue Cauchoise. Une distinguée lectrice (toutes ne le sont pas) a voulu me prouver que j’avais tort. Elle a fait un portrait si flatteur des lieux que, toutes craintes dehors, j’ai renoncé à m’y rendre.

Sinon les bibliothèques municipales et quelques bouquinistes locaux, je ne fréquente plus les endroits où l’on vend des livres. Pour être exact, je n’en ai pas acheté un (de neuf) depuis 1988. J’en suis resté à L’Exposition coloniale (Eric Orsenna) qui fut le prix Goncourt de l’année. J’ai dû en lire cinquante pages. Ce fut comme une révélation : il faut que j’arrête. Oui, là, fini, je ne lirais plus. Je veux dire : d’autre que du déjà lu. Ou à peu près.

On a beau me dire, vous devriez lire ceci ou cela, on a beau m’offrir les mêmes, tout juste si je lis le prière d’insérer, la quatrième de couverture (lorsqu’il y en a). A chaque rentrée dite littéraire, même rengaine : encore dix-huit ou vingt-deux d’euros d’économisés. Il me suffit de voir les couvertures glacés, les titres abscons, sans parler de la photo de l’auteur. Dire que j’ai donné là-dedans des années durant ! A admirer sans lire, à lire sans admirer. Et aujourd’hui à renier au sortir du jardin.

Jeune, j’avais une passion pour quelques auteurs. Beaucoup. Puis, d’année en année, tous m’ont quitté. Petit à petit, un à un, ou par groupe. Faulkner, Dostoïevski, Guilloux… Les surréalistes, le Nouveau Roman, le structuralisme… Oui, j’avoue, mon père. A chaque fois avec une grande joie. Dire que je me suis efforcé de lire (et en entier) Stanze de Marcellin Pleynet (ou Comme, je ne sais plus). Que de temps perdu !

Il semble me souvenir que c’était par un été radieux, 1972 ou 1973, vers Clères. Une petite maison, genre fermette à restaurer, comme on en restaurait à l’époque. Faire du torchis et briquer des tomettes tout en lisant la prose de la clique Tel Quel, avouez qu’on n’aura pas vécu pour rien. Que sont devenus Pleynet et ceusses de la fermette ?

Je me souviens avoir acheté Absalon ! Absalon ! à la Librairie Universitaire, cette dernière logeant rue Jeanne d’Arc, face au square Verdrel. Avoir acheté, aussi, Les Possédés (en Pléiade, s’il vous plait) chez Forest, au Carrefour du livre, rue Ganterie (ce même Forest, mort il y a peu, qui n’a guère laissé ici de souvenirs). Et, continuons, avoir acheté Le Jeu de patience chez Menuisement (rue Général-Leclerc) ou peut-être, ma mémoire s’effiloche, chez Lestringant, même rue.

Deux librairies dans la même rue ! De quoi terroriser la jeune génération. Inutile donc de mentionner Ponctuation et Imprimatur, ou d’autres, belles et bonnes, ayant fait leur temps. La jeunesse qui, parfois, s’aventure à L’Armitière ou à la FNAC (ce que personne ne croit) ne réclame rien. Elle est gardienne de son avenir. Elle s’attend. Comme il est dit dans L’Exposition coloniale : « Vous avez raison, ce sont des éléphants ».

CDLXX.

Pour qui s’en souvient, il était, autrefois (disait-on) dangereux de déambuler, la nuit, dans rue Damiette. Légende à demi vraie, elle valait pour d’autres rues ou quartiers. Vieil adage, on le sait : chacun voit midi à sa porte. Cela dit, la rue Damiette a changé. Ni en bien, ni en mal. Personne, de nos jours, ne redoute de pénétrer dans les commerces bon chic bon genre bordant désormais cette antiquité de rue.

Que Damiette ait perdu sa réputation n’a rien de réconfortant. Un lieu sans danger n’est pas éloigné d’être un lieu sans vie. Et certes, l’autre soir, sortant du restaurant Le Maharadja, nous avions l’impression d’arpenter les salles d’un musée. Que de vitrines éclairées, que de joyaux exposés ! Et pas plus de visiteurs. Oui, que sont nos Belphégor devenus. Et que j’avais de si près tenu.

Question inutile, ils m’ont oublié. J’ai connu ce quartier il y a bien longtemps. Alors on stationnait au Bon accueil, au Bijou-Bar, au Bar des Amis… Et d’autres, tous dangereux si on le voulait. Dans le premier, près de la place du lieutenant, on mangeait un copieux couscous à un prix sans égal, plus semoule à volonté. A condition de rester le nez dans son assiette, on ne risquait pas un regard de travers (la phrase est admirable). Certes, il ne fallait pas être à cheval sur la propreté. Ou sur le reste ; je me souviens que si on avait envie de pisser, il fallait sortir dans la rue. Dites, heureux temps que ceux-là !

Au Bijou-Bar, régnait Simone, figure déjà évoquée dans ces chroniques. Quel numéro que la grande Simone ! Experte à vous servir autre chose que de la limonade et à vous indiquer des jeunes filles pas chères et disponibles (toutes choses, limonade et jeunes filles, aujourd’hui réprouvées). Elle, Simone me fut rendue, des années plus tard, toujours tenancière et toujours escortée du même vieil amant. Ce dernier hérité de la guerre (chercher laquelle). Dans cette nouvelle époque, Simone se montrait choquée qu’on lui rappelle le cher passé.

Au Bar des Amis, côté Maclou, début de la rue, trônait Claude l’Américain, surnommé comme tel, lui aussi à l’allure trop franche. Et lui aussi faisant, encore et toujours, dans les jeunes filles et la limonade forte. En moins artisanal cependant, son portefeuille multicartes lui donnant ici un statut presque institutionnel. Bref, un type disponible, pas regardant, mais méfiant. Ombrageux, comme on dit dans les romans. Avec vingt kilos de plus, et vingt centimètres de moins, il ressemblait à Eddie Constantine. D’où son surnom ? Admettons.

Je n’ai guère de mérite à me souvenir de tout ça et à le raconter. Dans la vie, il suffit d’être curieux et d’avoir de l’imagination. Le présent se construit autant que le passé, ce qui manque à notre actuelle rue Damiette. Pour l’heure, son pittoresque est encore à naître. Je ne doute pas qu’il se mette en place à son rythme. Peut-être, en ce moment, quelqu’un, à la terrasse du Tavolda Calda (dieu nous pardonne) s’y prépare. Possible, pas certain, probable.

CDLXIX.

Faut-il s’agiter à propos des prochaines élections municipales ? S’agiter à ce point et déjà ? Tant de précipitations, déductions, spéculations et autres tions. La route est encore longue me semble-t-il. Le plus drôle, au fil des vraies-fausses nouvelles est de constater qu’on tire sur les plus grosses (et vieilles) ficelles du métier. C’est ainsi qu’on nous annonce les retours d’anciens maires tels Pierre Albertini ou Valérie Fourneyron. Faut-il rappeler que Georges Métayer est mort et qu’on commémore deux décennies en l’absence de Jean Lecanuet ?

Ailleurs, on feint de croire que rien n’est joué, que tout est possible, qu’il faut voir, qu’il y a du pour et du contre, etc. Sur ce sujet, le bel exemple de la récente visite ici de Jean-Louis Borloo. Est-il si difficile d’annoncer que Catherine Morin-Desailly conduira une liste de rassemblement ? Ou plutôt d’assemblement. Et qu’elle n’aura pas plus d’espoir de l’emporter que celui de la faillite de l’actuelle majorité ? La sénatrice en est là, contrainte d’incarner l’opposition et d’animer une droite locale plus que moribonde. Comme on disait à l’école communale : bien fait pour toi.

A l’encontre (façon de dire), Yvon Robert, maire à répétition, ne dit rien. Il attend qu’on décide pour lui. Qu’on lui fournisse une équipe nouvelle (pas trop tout de même), un plan de conduite et des arguments pour assumer la défaite. En fidèle socialiste et aimable politique, il sera le meilleur pour ce faire. Sa défaite actée, il y gagnera le rôle d’opposant historique. A l’ancienneté, ce poste est assez reposant. Et lui, parfait pour y siéger.

Quoi d’autre ? Entre autre, la vraie-fausse excitation citoyenne des Européens Écologistes Verts (plus les uns que les autres). On se réunit, on partage, on discute. En sortira quoi ? Un projet citoyen (déjà écrit) et, comme d’habitude, un ultime ralliement, modèle ancien et connu. Après le premier tour, constatant les 4 ou 3 % de l’électorat en leur faveur (mais 7 % sur les Hauts de Rouen) on n’aura rien de plus pressé que de barrer la route à la Droite. Etc.

Idem pour une liste Front de gauche et autres avatars (j’y inclus l’inévitable Front national), toutes occasions de mobiliser in-vivo les forcenés du mécontentement autoritaire. Pour les uns et les autres, comptez peu de monde. Ouf !

Mais n’oublions pas la troupe. Combien faut-il de fantassins pour une dizaine de généraux et caporaux ? Une liste faite d’une bonne cinquantaine de zigues. Il les faut représentatifs (un peu), pas trop remuants, assez dociles, et assez naïfs pour croire qu’on les enrôle pour leurs convictions.

Le vrai est qu’on flotte dans un vêtement trop large. En temps et en lieu. En avril ou mai 2014, où en serons-nous ? Où en sera le gouvernement de François Hollande, où en sera la loi sur le cumul des mandats, où en sera le pays, son sentiment d’abandon, et, last not but list, où en sera le ramassage des poubelles rue de l’Hôpital. En attendant, on remplit le cahier des charges : article 1, mobilisons l’électorat. A suivre.

CDLXVIII.

Beaucoup de vies fixes ou mouvantes se rapportent à la rue Cauchoise. Comme Beauvoisine, elle constituait autrefois l’axe pour s’évader. Vers les hauteurs, les campagnes. L’ailleurs qui n’était pas Paris. Bref, nous voici dans des rues historiques et littéraires. Flaubert pour la seconde, Maupassant (à vérifier) pour la seconde. Historiques et littéraires, à Rouen elles le sont toutes. Elles marquent leurs privilèges. A défaut, on invente.

Personne n’imaginera qu’on pouvait passer son existence rue Cauchoise. Avait-on faim, soif, besoin de s’amuser ou d’être consolé, qu’il suffisait de descendre. Trois étages et c’était autant de charcuterie, boucherie, poissonnerie, épicerie en tous genres. Sans oublier les inévitables La Ruche ou Économiques de Normandie dit aussi les Coop. Cette institution a marqué le futur des actuelles générations. N’oublie-pas les timbres ! Ou plutôt, en bon rouennais, Oublie-pas les timbres ! Comme d’habitude, je vous parle de 1954.

Il y avait même une laiterie, dite B.O.F (beurre, œufs, fromage). Dans ce lieu humide et odorant, une forte matrone faisait respecter son statut. Des drogueries, un ou plusieurs cordonniers, une papeterie, un marchand de livres. Ce dernier n’aurait jamais voulu être libraire vu qu’il vendait des journaux. Quoi encore ? Cafés, bars, bistrots, en veux-tu en voilà. Dont, près de la rue de Fontenelle, un, minuscule, tenu par une Madame Pip. Un comptoir comme on en verra plus. Pip, quel nom ! Dans mon souvenir, elle ressemblait au mime Marceau (à cause de Bip ?) et était d’origine russe. A tout prendre, elle était plutôt de la Sarthe, avec un accent appuyé sur les lillettes.

Qui se souvient du Garage cauchoise, du Trousseau cauchois, du Sabot cauchois ? Ce dernier devint, des décennies plus tard, Pains, amours et fantaisies. De la galoche au salon de thé chic et choc (admettons). Toujours est-il que ses muffins ne valaient pas ceux du pâtissier Lafosse (en haut de la rue) qui, off course, n’en fabriquait pas. En revanche (façon de dire) ses Pithiviers n’avaient pas besoin de Vittorio De Sica pour vous forcer à l’admiration.

Et la grande droguerie du milieu de la rue ! Là, près du boulanger faisant angle avec la rue des Béguines, boutique où l’on descendait trois marches. Et les chausseurs, tailleurs, coiffeurs… bazars et quincailleries… la vie même, son mouvement et ses ardeurs. Tout ça disparu, perdu à jamais. Sans retour.

Oui, qui se souvient de L’Electric, de la Gerbe d’or, de Nord Tissus, de Bomelux, de Pierre habille chic et de Meg Chaussures ? Dire qu’il y a des gens qui écrivent des romans ! D’autres qui les lisent ! La rue Cauchoise valait nombre de bibliothèques. Constatons que son présent invite à d’autres spéculations. Attendons soixante ans ; elles auront alors l’épaisseur des souvenirs. Charme et nostalgie.

On m’affirme qu’il existe, au début en remontant, un bouquiniste. Possible. Inévitable, dirais-je. Les rues littéraires finissent toujours par recueillir les livres usagés. Devenus rares parce que seuls. Ce sont des animaux abandonnés. Au refuge, dans l’attente. Comme jadis en page trois de Liberté-Dimanche : Je m’appelle Dick et je cherche un maître.

CDLXVII.

Quelqu’un qui a vieilli, c’est Anny Duperey (quel mufle !) Laquelle ne s’est jamais nommée Duperey, ni Anny. Lorsque nous étions jeunes (elle plus que moi) on l’appelait Annie Legras. Un père photographe, une tante infirmière, la tragédie qui la laissa orpheline, etc. Inutile de rappeler tout ça, elle l’a écrit et bien écrit. Elle a fait une carrière. Pas grande, mais tout de même. Au cinéma, au théâtre, à la télévision, dans la librairie.

On me dit qu’elle joue en ce moment La Folle de Chaillot, pièce de Jean Giraudoux. Les critiques, ajoute-t-on, sont plutôt mauvaises. Enfin, selon la presse parcourue. Admettons.  Il faudrait que j’aille à Paris, là où ça se passe. Au Théâtre des Champs-Élysées. Mais la réputation de Jean Giraudoux, ici ou ailleurs, de nous jours ! Oui, un choix à avoir des histoires.

Ayant bonne mémoire, je revoie Annie Legras danser sur les tables à La Cahotte. C’est vous dire la jeunesse de ce temps ! Annie, un peu échauffée dirons-nous. Mais très jeune fille. Seigneur, qu’elle était belle ! Elle l’est toujours. Avec cependant, dans le regard, quelque chose de moins vif. De plus éteint. L’insouciance d’autrefois aurait-elle disparu ? Elle seule sait pourquoi.

La Cahotte se trouvait rue Beauvoisine, dans le haut, peu après le Muséum. Ça n’existe plus. A présent, d’autres lieux. Pourquoi voudriez-vous qu’il en soit autrement ? Il y a une vingtaine d’années, à l’occasion d’une rétrospective des photos de son père, Lucien Legras, la petite Annie est revenue ici. C’était dans la galerie de la rue de la Chaîne. Ah, me dit-elle, vous êtes toujours là. Elle entendait : vous êtes toujours à Rouen. Oui. Ça sonnait comme un reproche. Vrai qu’il faudrait quitter Rouen lorsqu’il en est encore temps. Après c’est trop tard. Mais avant, c’est quand ?

Rue de la Chaîne, l’assistance, le lieu, tout sentait un peu le cérémonial. Qui plus est, dans un protocole pas mal municipal (ou culturalo-municipal). On ne se tutoie plus ? C’était à se le demander. Mais pourquoi l’aurai-je fait ? Elle, distante, comme ennuyée d’être accaparée par d’autres gens. Tous datant de bien après La Cahotte et de bien après Lucien Legras. De ce dernier, les photographies étaient (sont) à la mesure du temps où il les fabriquait : en noir et blanc, sereines et élégantes, toujours froides. Même ensoleillées, peu riantes. Très rouennaises, en somme, comme on les aime. Enfin, je parle pour moi.

Aussi, à l’époque où La Cahotte existait, on s’amusait avec beaucoup de sérieux. Comme dans La Folle de Chaillot, à tout prendre, pièce longue et bavarde où la salle est souvent longue à chauffer (terme de métier). Si les comédiens y souffrent plus que les spectateurs, c’est leur affaire. Pour en revenir à la jeunesse d’aujourd’hui, celle fréquentant ces fameux autres lieux (qu’on trouve où ?) que fait-elle, rie-elle, s’amuse-t-elle ? Avec assurance, on dira que oui. Autant que celle d’hier ou celle d’avant. Mais pas plus. Dans ce genre, génération après génération, le temps ne fait rien à l’affaire. Enfin, il paraît.

CDLXVI.

Une des dernières antiquités rouennaises est, sans conteste, la petite cahute de gardien à voir encore dans le jardin de l’Hôtel de Ville. Elle est près de l’entrée, au débouché de la rue Abbé de l’Épée. A l’évidence, dans la cahute, plus de gardien. Et depuis longtemps. Encore un emploi de perdu ! Encore une victime de l’ultra-libéralisme, de la mondialisation et du temps qui passe. Qui fut le dernier gardien en place ? Cherchons dans les archives de la mairie.

Seulement voilà, plus d’archives. Je m’en suis aperçu la semaine dernière. J’avais quelque chose à rechercher dans un journal de mars 1963. Pensez, cinquante ans ! Il y a peu, nombre de journaux (surtout locaux) étaient disponibles aux Archives municipales. Certes l’accueil y était souvent rouennais (donc réfrigérant) mais on pouvait au moins y feuilleter les journaux. Ce, à peu près au chaud, tout à loisir et dans une ambiance studieuse. Il parait que c’est fini. Tout ça et le reste. On a fait du rangement et supprimé du personnel. Plus de journaux, plus de gardien. Quoi ? Ne cherchez pas : libéralisme, mondialisation et temps qui passe.

Sans mon renseignement, je me suis retrouvé dans le jardin. Solitaire et glacé. D’où la cahute sans gardien. Et encore moins d’enfants jouant autour du bassin. Il est vrai que la température ne s’y prêtait guère. Faire voguer de petits bateaux par ce rude hiver ne serait pas raisonnable. Mais qui l’est, raisonnable, de nos jours ? A commencer par moi qui aimerais voir se perpétuer gardiens et archives. Au prix où ça coûte, vous n’y pensez pas ! Non, c’est vrai.

Au risque de fâcher quelques lecteurs (il y en a), je voulais retrouver dans les journaux de l’époque ce qui s’était dit (ou écrit) au lendemain de l’exécution du colonel Bastien-Thiry. Pour les jeunes générations, inutile de rappeler qui et quoi à propos dudit. Qu’ils aillent sur l’Internet et se fassent une idée (en admettant que). Ce qui m’intrigue aujourd’hui, c’est de n’avoir lu (ou vu) une allusion quelconque à cette exécution vieille de cinquante ans. Télé, radio, journaux, rien. C’était, dans mon souvenir, au Fort de Vincennes. Condamnation à mort, peloton d’exécution, oubli perpétuel. Il avait trente-six ans.

Mesure-t-on l’incongruité (mot bien laid) de l’affaire ? Pour aujourd’hui s’entend. Certes Jean Bastien-Thiry était un homme peu recommandable. Même pour un emploi de gardien de square ou d’archiviste en mairie. N’empêche. Enfin, inutile de s’appesantir. Ces temps sont trop lointains pour qu’on s’en souvienne. Et pourquoi vous parler de ça, ici et maintenant ?

Aucun rapport avec ce qui précède : dans le jardin de l’Hôtel de Ville, il y aussi (entre autres) deux lions de pierre. Ils viennent de Chine. C’est un cadeau des municipaux de la ville avec laquelle Rouen est jumelée. Ils sont assez laids (les lions, bien sûr). Pour ce qu’on peut savoir, la Chine est un pays où l’on fusille beaucoup. Où il y a pas mal de gardiens et assez peu d’archives. Oui, et alors ? Alors, rien. Le temps qui passe.

CDLXV.

Tous l’ont oublié, mais pourtant. De nos jours, on a des difficultés à croire que la place de l’Hôtel de Ville fut le centre de Rouen. Ou à peu près. On y trouvait, outre la mairie, la caserne des pompiers, l’essentiel des tramways, le siège du grand journal local, le commissariat central de police, une Maison des Jeunes, une ribambelle de bistrots, et pour finir, la majeure partie des enseignes de pompes funèbres. De quoi commencer et de quoi finir.

Quelques fantômes subsistent. Pas tous indispensables. A commencer par la mairie où plus rien ne se passe sinon les différents maires et conseillers. Tous attendent d’y entrer, puis d’en sortir. A ce sujet, l’année qui vient va bien nous occuper (ou nous occupera bien). Pour le reste (tramways, commissariat, bistrots…) comme disait le populaire ç’est plus ce qu’ c’était.

J’ai connu une époque où la place vivait d’une vie propre. On pouvait y lire les journaux, y boire un coup, prendre le 2 ou 10, et conclure que ce monde fonctionnait à merveille. Seules, par ci par là, quelques dissonances… Oui, attendant son bus, regardant l’heure au cadran de la mairie, elles ne manquaient pas (les dissonances) de surgir. Tout était-il si simple devant le kiosque art-déco ? Et devant le siège de l’Humanité ? Devant l’Union ? Un peu de bonne foi, voyons. Souvenez-vous, tout n’était pas si rose. Pas le temps, v’là l’ bus…

Reste que, si le monde reste compliqué (d’apparence) notre fameuse place, elle, s’épaissit de mystère. Un de plus. Les nouveaux aménagements lui ont donné une ambiance qui pousse à la méfiance. Trop blanc, trop net, trop transparent. Ce lieu de passage, en est-il vraiment un ? Ce bus, vers quoi me mène-t-il ? N’importe, il faut le prendre. Marchant de moins en moins, j’allonge mes promenades ligne après ligne. Je vous recommande la 6. Grande chose, la 6. Un long et beau voyage. Ceux qui vont aux Bouttières en reviennent enchantés (sens strict).

Mais ça n’est pas de cela dont je voulais vous parler. J’étais parti pour vous dire un tas de rigolades sur la mairie. Je voulais dire mon avis sur les prochaines élections. Ce qui va se perdre et de ce qui va se passer. J’ai des idées là-dessus. Tant pis, ce sera pour une autre fois. C’est que la place de l’Hôtel de Ville défie toute réflexion raisonnable. Ici, désormais, l’immédiat prime.

Passer outre ? Pourquoi pas. Rouennais impénitent, je m’achemine, quand bien même, vers ce qui reste du péristyle. Je pénètre dans la maison commune. Nous voici en territoire racinien. Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur que tant de mers me séparent de vous… Dans le futur Salon Charles X, nos conseillers rabâchent ces alexandrins. On ne déclame plus, on médite. Genre tragique, genre comique ? L’heure n’est plus au choix. C’est acquis, l’actuelle municipalité perdra les élections. Pour quoi, pour qui ? Peu importe, elle les perdra. Par conviction ? A peine. Surtout par lassitude. Je parle des élus bien sûr, pas des électeurs.

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