CDLXXXIV.

Qui se souvient du bel et grand immeuble qui existait autrefois au nord de la place de la Cathédrale ? Un historien ou un bon connaisseur de Rouen pourraient nous en dire plus, et dans un genre moins contestable que ce que je vais écrire. N’importe, puisse la présente évocation, devant l’urgence, offrir à quelque chercheur industrieux l’envie d’entreprendre ce travail. Pas d’urgence, sans doute, ce passé est oublié. Et à quoi bon ? Pensez, depuis si longtemps !

Plusieurs articles de presse et prospectus conservés dans les archives nous apprennent qu’il était appelé l’Espace Monet-Cathédrale. Construit au début du XXIe siècle, il s’agissait d’un projet audacieux ayant pour mission d’offrir à la ville un lieu d’exception et de référence (je cite). Dès lors, on avait fait appel à un architecte de renom, Jean-Pierre Viguier (Jean-Paul ? les nomenclatures se contredisent). Certes, l’homme et l’artiste n’ont guère laissé de trace. Il n’empêche, à l’époque, l’Espace, par sa structure innovante, fruit d’un assemblage singulier de pierre et de verre, fut un des bâtiments contemporains des plus connus et appréciés. Dès son ouverture, il devint célèbre et fit beaucoup pour le renouveau d’une ville qu’alors on jugeait en plein déclin.

Ce bâtiment, voué à l’accueil d’ateliers d’artistes, galeries de peintures et autres enseignes liées aux activités culturelles, fut le rendez-vous prisé des touristes, de la jeunesse, et de l’élite artistique du temps. Oui, aujourd’hui, on a peine à croire que cela ait existé. On le sait, Monet-Cathédrale, disparu dans des circonstances troubles, n’a jamais été reconstruit. Des décennies durant, l’espace resta vacant. On s’en avisa. En ferait-on un jardin minéral ? Autre projet avorté. C’est à présent l’entrée du passage souterrain motorisé menant à la vieille gare et au nouvel aéroport. Il n’est plus qu’utilitaire, comme tout ce que notre société produit désormais.

Autrefois, l’immeuble vivait d’une activité intense, fébrile et novatrice. Ceci se passait vers 2020 ou 2030. Expositions, concerts, conférences – tout ce l’époque magnifiait – animaient les lieux. A rez-de-chaussée, il existait une immense brasserie de style suédois. Nommée, on ne sait pourquoi, La Double Grille, elle avait la particularité d’être ouverte de jour comme de nuit. Un témoignage du temps nous parle de : lumières, chats noirs avec des yeux ardents et jeux de jacquet électroniques ! Pour nous, contemporains, que de mystères et que d’attraits !

Très populaire, la brasserie devait sa renommée à son ambiance, mais aussi à son emplacement. Située dans une cour intérieure du grand immeuble, on y accédait par un antique passage. De là, on découvrait en vis-à-vis les ruines d’un immeuble de style Renaissance. C’était (de vieux plans l’attestent) l’Hôtel Romé.

Ailleurs, dans les étages, la légende veut que des peintres anciens aient ouvert un atelier collectif sous le vocable des Mutuelles. Vrai ou faux, ce n’est pas à moi de trancher. En revanche, ce qui est plus certain, c’est qu’on a des traces de l’existence, près du fameux passage, d’un atelier photographique, à l’enseigne du Studio Fix. De cet art mécanique, disparu à jamais, on peine à faire admettre l’intérêt aux enfants.

CDLXXXIII.

La scène se passe en 1965 (ou peu s’en faut). Nous sommes à l’Hôtel de la Poste. A cette époque, ce palace vieillot, connu à Rouen, se trouvait rue Jeanne d’Arc. On va dire à dix minutes de la gare. Transformé depuis en immeuble d’habitation, bureaux pour professions libérales (façon de parler) ce n’est plus qu’un souvenir ancien. Donc le hall, le grand salon, les tapis, les lustres et les garçons qui s’affairent. Que de digressions ! As-tu besoin d’en dire tant ? Croire que oui.

Pas tant sur le grand salon que sur les coulisses de l’hôtel. Là, royaume de Simone, comptable de son état. Un hôtel n’est pas seulement un lieu où l’on dort et où l’on prend des petits déjeuners. Ces derniers, temps antiques, étaient dits complets ou simples. Tel que je l’écris incapable de me souvenir qu’elle était la différence. Vrai qu’à l’Hôtel de la Poste, je n’y dormais pas. J’y passais des soirées au bar, L’Escale, ou y prenais le thé, parfois, l’après-midi, histoire de rejoindre une jeune femme affectant (c’était l’époque) de jouer au bridge. Du moins d’apprendre.

En pure perte au final. Je le vois bien aujourd’hui, tant du côté de la jeune femme que de l’apprentissage de ce jeu réputé (surtout pour sa réputation). Bon alors, et Simone ? Alors Simone faisait les comptes de la maison. Additions, soustractions, multiplications. Tout à la main et de tête. Pas d’ordinateur en ces temps néolithiques. A la rigueur, des machines à calculer. Période du moustérien : crayon à papier et gomme bicolore, bleue d’un côté, rose de l’autre. N’oublions pas les blocs Avamo (ceux à la tête de chien). Et les Gitanes que Simone fumait à la chaîne, une éteinte, l’autre aussitôt allumée. Genre presque oublié.

Son bureau est dans les étages, là où des chambres ne sont plus en état d’être louées. Tapis râpés, chaises bancales, salles de bains servant à entasser les archives. Où la lumière du jour ne sert à rien. Pas même à dire s’il fait nuit ou jour. Donc Simone est à ses comptes. Chargée de conclure et de prévoir. Je suis en plein dans mon prévisionnel dit-elle. On devrait se le dire plus souvent. Ça aussi genre oublié.

Pour ce faire, elle consulte la liste des réservations. En mars, l’agence Cook ; en avril, repas Rotariens et soirée Clamageran ; en mai, Comédie Française, présentations de mode et après-midi des laboratoires Peltier. Faire rentrer du thé, du café, voir avec Ernest pour les jus de fruit, appeler Cadorel. Quoi encore ? La liste se pointe. Au fil des noms, Simone à un moment s’exclame : Claude François ! Ah non, pas lui ! Encore ! La dernière fois, y z’on enfoncé les portes ! Ces chanteurs, j’ vous jure.

(Note du mémorialiste : Claude François était venu quelques mois plus tôt, à l’Omnia, pour un récital mémorable sous le signe yé-yé déchaîné).

Mauvaise lumière ou instant d’inatention ? Simone se reprend vite : mais non, c’est pas Claude François, c’est Samson François. Bon, nous voilà rassurés.

CDLXXXII.

J’évoquais l’autre jour le peintre Jean Trouvé. Un autre aussi, moins oublié, plus valeureux aussi, fut le peintre Tony Fritz-Villars. Vous en ai déjà parlé ? Je crois, oui (et j’en suis sûr). Sa trace est-elle encore visible dans en nos rues et nos cimaises (beau langage) ? Né en 1910, mort en 1986, il occupait un petit atelier, rue de la Cigogne. Voilà une rue ou plus personne ne passe sinon ceux qui y habitent. A dire vrai, pourquoi passerait-on rue de la Cigogne où il n’y a rien. Un nouveau peintre, à tout hasard ? Possible. Comment savoir.

A propos, Tony Fritz-Villars n’était pas impressionniste. Et encore moins impressionné. Même Rouennais. A discuter avec lui au comptoir de La Consolation (rue de l’Hôpital), en voilà un qui vous aurait réglé le compte du grand festival en trois coups de cuillère à pot. Ou en trois blanc-cassis, époque où le Kir n’existait. Mais peut-être que Fritz-Villars n’aurait rien dit. Les morts, parfois, va savoir. C’est à se demander si là-haut, on ne change pas d’avis. La mort relativise, fait des concessions. Une fois arrivée, elle regrette. La faute à l’entourage, sans doute. Autrefois il y avait le Paradis, l’Enfer, le Purgatoire. L’Église d’aujourd’hui (Catholique, Apostolique et Romaine) a changé tout cela. Les morts, tous ensemble, vont au Paradis. Comme ici-bas, tout revient au même : personne n’a trié pour vous. Les bons, les méchants, les centristes, dans le même wagon.

L’évocation des centristes pourrait m’amener à vous dire encore du mal des politiques locaux. Je n’en ferai rien. Ils seraient trop contents. On m’affirme, ça et là, que mes écritures passent la ligne rouge. Rouen Chronicle, il faut croire, serait à ranger parmi les blogs de droite. Que ne va-t-on chercher pour flatter les gens. Et se flatter soi-même ! Si je suis en forme, je porte la contradiction aux humeurs de gauche ; puis aux humeurs de droite. Un jour l’un, un jour l’autre.

Il y a peu, dîner chez des gens charmants. A Bonsecours si vous voulez savoir. Un genre de raclette et des vins, je ne vous dis que ça. Au fil des verres, la table critiquait à qui mieux-mieux. Gouvernement, crea, municipalité rouennaise. Croyez-le ou pas, j’aurais voulu qu’Yvon Robert m’entende ! Et vous aussi, d’ailleurs. Plus godillot de gauche que moi, tu meurs. Au dessert, même Bruno Bertheuil aurait été gêné de ma ferveur.

Et Tony Fritz-Villars ? A son époque, la politique était simple. Gaullisme ou Communisme, point à la ligne. Le reste ne valait pas tripette. Jean Lecanuet avait beau dire et beau faire, ça roulait tout seul. Hasard des temps, j’ai beaucoup fréquenté ledit peintre en mai 68. On s’en doute, il jouait à l’Enragé. Ça le posait à l’artiste. Refrain connu : les jeunes avec nous ! Pour l’époque, c’était du Stéphane Hessel avant la lettre. Tiens, à ce propos, j’attends sans impatience le dîner où j’aurai à descendre cet autre fameux. Ça me posera au vieux machin ranci. Toujours insortable. Au dessert, même Edgar Menguy trouvera que j’exagère.

CDLXXXI.

Certain : le sujet de la présente chronique est au déshonneur de la ville. Pas moins. Il s’agit des chiottes publiques. Tout le monde le sait : on veut vendre Rouen à l’industrie touristique. Tant mieux, tant pis, ça n’est pas la question. Donc les touristes sont appelés à déambuler en nos rues. Circuit ouvert, circuit fermé, il faut avancer, nez en l’air, nez par terre, appareil en bandoulière. Prévoir quelque chose d’imperméable. De chaud aussi.

Ma chère, que j’ai mal aux pieds. Moi aussi, mais autre chose. Quoi ? Ben, dites. A Rouen, on n’a guère le choix. C’est place de la Calende ou au Vieux-Marché. Deux locaux aseptisés mais putrides (comment font-ils ?) avec places restreintes et murs ruisselants d’humidité. Une petite table en formica, une plante étique (éthique ?), le Paris-Normandie du jour et RTL à tous berzingues. Assis à la table, de façon générale, un gorille, un néandertalien ou l’arrière-petit-fils du docteur Frankenstein. Toujours forts aimables, du reste. Et modestes. Ce pour quoi on leur laisse vingt centimes.

Bon, on a fait ce qu’on avait à faire. Bien contents d’en être sortis. Enfin, pas toujours. Car avant d’en sortir, il fallait y entrer. Vous êtes-vous promenés en ville en mai, mois de tous les jours fériés ? Et mois des asperges, ce qui ne vous laisse guère de loisirs sans soucis ? Premier mai, fermé ; le huit idem, le neuf encore. Et les dimanches, dites ! Bon, on va prendre un café. Vrai, le tourisme ça fait marcher le commerce.

Je sais ce qu’on va me dire : et les sanisettes Decaux ? Ah, la bonne blague. Trouvez m’en une qui fonctionne. Allez, on parie. Sans parler du moral qu’il faut pour entrer là-dedans. Tenez, je préfère encore les cavernes municipales. Voilà bien le choix de Rouen : 2001 l’Odyssée de l’Espace (version française) ou le néolithique (version eau de javel).

Oui, je sais, c’est amusant. Les histoires de water-closets sont pittoresques, un peu lourdes, en même temps légères. Bref, très françaises. Dans notre pays, si on pisse et si on chie, c’est chez soi, au calme. Ou à l’hôtel, au restaurant, selon l’état. Et je vous passe les solutions genrées. Tiens, mets-toi là, dans l’petit coin, on t’voit pas. Les meilleurs d’entre nous détournent le regard. En France, nous sommes bien élevés.

Pas trop tout de même. Rares sont les municipalités qui trouvent que la chose en vaille la peine. Imaginer des établissements visibles, propres, modernes. Accueillants et spacieux. Gratuits ou payants, n’importe. Quelque chose qui s’accorde avec le contemporain et pas avec l’archaïque. Du transparent et du libéré. Pas cette honte qu’on a d’être au monde. J’emploie avec précision ces gros mots. Je tente d’éviter votre gaudriole et mon comique. Peine perdue, je le crains.

Ce sujet rejoint, tous municipaux confondus, la question des déjections canines. Si les chien(s) chien(t) sur le trottoir, ils le font à notre place. Pour nous faire honte ? Peut-être. Surtout pour nous absoudre. Mais de quoi, seigneur ? D’être des humains et pas des animaux.

CDLXXX.

Aimez-vous la peinture ? Vous êtes servis. Aimez-vous la lecture ? Déjà moins. Coup sur coup, pour ceux que ça intéresse, on apprend deux nouvelles. D’abord celle de la fermeture pour six mois du Centre André-Malraux et de sa bibliothèque éponyme (ligne T2, arrêt Couperin). Puis, aléas des heurts et des jours, la nouvelle de sérieuses restrictions d’horaires pour la bibliothèque du Châtelet (ligne 5, arrêt Châtelet) laquelle n’ouvrira plus que quelques heures deux jours par semaine.

Pas grave, me direz-vous. Ceux qui aiment lire iront regarder les tableaux (il y a encore de la place, paraît-il). Ou regarder bateaux (dans le froid et sous la pluie, paraît-il aussi). Qu’avez-vous à vouloir lire le Musée Imaginaire ou En marges des marées ! Il suffit de les vivre. C’est bien l’avis de notre municipalité. Il semble en effet que cette dernière commence à se lasser de son fameux réseau de bibliothèques baptisé avec astuce R’n’Bi (ou approchant, sans garantie comme on dit).

Elle s’en lasse depuis que les lecteurs s’en sont lassés. Chose vraie : les lecteurs empruntent de moins de moins de livres, mais fréquentent davantage les bibliothèques. On n’y va plus pour lire mais pour consulter (journal, dico ou Internet). Notez-le, comme chez le docteur : pour consulter et pour lire dans la salle d’attente ; chez le mien, qui consulte à peine, je feuillette Auto-Plus. Inutile de vous dire que j’évite d’être malade.

Donc, à Malraux et au Châtelet, de plus en plus de monde, de moins en moins de lecteurs. Et plus de bibliothécaires. Faut-il y voir la fin avouée (désirée ?) dudit Châtelet ? Amateurs d’opérette, craignez-le. Et puis, enfin, là-haut, n’est-ce pas, ces gens-là, bon. Comme on dit lors des soirs d’élections : tout ça est bien décevant.

J’hésite à vous écrire ce que je pense. Sur ceci et sur cela. Bibliothèques ou élections. Preuve en est que, l’autre dimanche, au Clos Saint-Marc, un groupe oppositionnel (quel jargon !) distribuait de petits papiers noircis de l’argumentaire ci-dessus (en moins bien écrit cependant). Certes, il n’est pas faux de dire que l’ex-future médiathèque Grammont a été coulée sous le bon prétexte de renforcer un réseau de petites boutiques ; il n’est pas faux de dire que le grand bond en avant promis par la victoire de Valérie Fourneyron en mars 2008 n’aboutit à rien, sinon pas grand-chose ; et il n’est pas faux de dire qu’on nous promène chaque jour avec plus de communication que de réalisations. Dame, je voudrais vous y voir.

Il n’empêche, les futurs ex-vainqueurs n’ont rien à perdre. Ils seront bientôt à même de tirer à vue. Leur mauvaise foi n’aura d’égal que la mienne. Ou celle des autres. Comme les fraises d’en ce moment, venues d’Espagne et qui n’attendent pas : allez mesdames, deux barquettes, cinq euros, la troisième gratuite !

Plus tard, vint le temps de faire le tour de la brocante. Chez l’un à cheveux blancs, pour un euro, voici L’Ecornifleur. Jules Renard, bien jauni, bien corné, vieille édition courante. Les livres d’avant, il n’y a que ça.

CDLXXXIX.

Entendu à la radio : Les gens n’ont pas les élections municipales en tête pour l’instant. Comme disent les Britanniques : c’est à craindre. L’autre soir, rencontre fortuite, je parle à N*** de cette vraie-fausse actualité. Réponse étonnée : ah bon, c’est l’année prochaine ? On en conclura qu’il y a toujours de l’espoir. Continuez comme ça, jeunesse, et vous arriverez à Noël sans être plus au courant. Les Fêtes passées, il sera bien temps de vous mobiliser. Trop tard : on aura choisi pour vous. Comme au casino d’Étretat : les jeux sont faits. Inutile de venir vous plaindre.

Jeune ou pas, vous avez vu qu’un animateur politique local (dans le civil plus ou moins anesthésiste) s’est déjà déclaré. Il s’estime être dans la course. Sans doute s’est-il souvenu d’une vieille lecture : Le Lièvre et la tortue. Homme pratique et mesuré, il connaît la fable de A à Z : Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Oui, tout est là. De plus, notre politique malchanceux (opiniâtre, il l’a maintes fois prouvé) possède son Jean de la Fontaine sur le bout des pattes. Comment ça ? Relisez bien ; au vingtième vers, il est dit que le lièvre laisse la tortue aller son train de sénateur.

Ne venez pas dire que vous n’étiez pas prévenus ! Donc voilà, au final, c’est la tortue qui gagne. Et elle est sénateur ou trice. Chez La Fontaine, souvent, parfois, la plupart du temps, tout est bien qui finit bien (façon de dire). Pour l’avenir, une fois la course terminée, gageons que le lièvre et la tortue, réconciliés, siégeront ensemble. De côté-ci, de ce côté-là, à un banc ou à un autre.

Je sais qu’il y a d’autres fables. Et l’on peut toujours se divertir à les invoquer pour tel ou tel candidat, passé ou à venir. D’ici l’année prochaine, on ne manquera pas d’y revenir. Continuant à bavarder avec mon ami N***, il s’estime peu concerné par le grand jeu réputé de l’année à venir. Lui, il est dans le commerce. Ceci explique cela. Ce qui l’intéresse, c’est la ville telle qu’elle est. Il répète toujours qu’il n’y a pas d’absolu, il n’y a que du contingent. C’est une sorte de saint Thomas versé dans le mercantilisme.

Incapable de vous citer trois noms des conseillers municipaux, il déplore l’état des rues, celui de la propreté, de la circulation, des places de parkings, etc. Si on le pousse dans ses retranchements, il sait (par son épouse) que les horaires des bibliothèques sont laborieux et que l’accès aux piscines est aberrant. Que les transports en commun sont ceci et cela. Que l’esthétique de la ville va à vau-l’eau. Et le commerce ! Parlons-en. Ou plutôt n’en parlons pas. Fin du singulier colloque.

D*** et moi, nous nous quittons. Moi de mon côté, lui de l’autre. Insatisfaits. Cette litanie nous ennuyait. A quoi bon ? Qu’on le veuille ou non, il faudra se satisfaire de l’avenir. Fable pour fable : Les Grenouilles qui demandent un roi ? Oui, à peu près.

CDLXXVIII.

Puisque nous en sommes à la peinture-peinture, qui se souvient du peintre Jean Trouvé ? Même pour moi, déjà sa figure s’estompe. Un double mètre, cheveux longs, mine de cachet d’aspirine. Une allure fantomatique, le regard froid, l’ensemble un peu crasseux. Des dents pourries, des fringues récupérées dans les vestiaires protestants. Été comme hiver, des espadrilles aux pieds. Le portrait subtil du clochard qui ne l’est pas. Qui l’est quand même.

Chose à noter : sobre. Jamais un trait d’alcool. Abonné à l’eau et au sirop. Menthe à l’eau ou grenadine, Vichy-fraise, Vichy-citron. Presque par saison. Comme pour la peinture : par périodes. Impressionnant, par ailleurs.

Son atelier se trouvait du côté de l’Hôtel-Dieu, aujourd’hui nouvelle préfecture. Au sommet d’un immeuble. Une seule pièce, très grande, donnant au sud. Immense fenêtre, presque une verrière, qu’il masquait avec de vieux journaux. Lavabo dans un coin, camping-gaz sur une caisse, matelas au sol. Pas de chauffage. Dans mon souvenir, il s’agissait d’un grenier dont le propriétaire ne se servait pas. Temps disparus, inutile de le préciser.

De quoi vivait Jean Trouvé ? Je l’ai toujours connu sans occupation sinon sa peinture. Mais aussi, jamais à quémander un ou deux billets. Il subsistait, autre art subtil et difficile. S’il vendait une toile de temps à autre, c’était comme on gagne au tiercé. Dans l’ordre ou dans le désordre. Le hasard.

Disons tout de suite que ce qu’il faisait, comme peinture, ne ressemblait à rien. De grands formats un peu abstrait, couleurs vaseuses, quelque chose qui ne faisait jamais net. Bref, une peinture qui ne plaisait pas. Faite ni pour plaire ni pour déplaire. Le pire : pas même décorative. Et qu’il exécutait avec obstination. Un peintre dans le genre : un jour, j’y arriverais. C’était suffisant pour être convaincu. A la fois lui et quelques acheteurs. Ici, il exposait (plutôt exposa) ses toiles à la Maison des Jeunes, dans divers centres sociaux-culturels et une ou deux galeries. Des consécrations en forme d’enterrement.

Je dis toiles, mais sur la fin, il peignait sur du contreplaqué ou du carton récupéré dans des poubelles. Ça passait pour un genre. Un côté art brut auquel sa peinture ne ressemblait pas. Du reste, à l’époque, l’art brut n’existait pas. Ou peu.

Un jour, j’y arriverais. Oui, grand mérite. Il y en a tant qui arrivent tout de suite. Experts dans l’art de ce qu’il faut faire. Qui pourra expliquer l’amour local pour la peinture locale ? Ici, ça plait toujours, ça s’expose, ça se vend. Il suffit d’être modeste et de produire dans la continuité. Pas de rupture de stock, il faut assurer l’approvisionnement.

Enfin, un jour, Jean Trouvé mourut. Un peu, puis tout à fait. A l’Hôtel-Dieu, pas loin de chez lui. Une salle ni grande ni petite et la compagnie de maladies indistinctes. Qu’as-tu lui ? demandait-on (comme maladie). Ils ne savent pas. Ce fut suffisant pour nous mener au cimetière de l’Ouest. Puis débarrasser le grenier. Un partage rapide où un ennui léger l’emporta sur le chagrin. On n’est jamais fier dans ces jours-là.

CDLXXVII.

Lors de conversations, propos de table, j’ai mes habitudes : je suis allé au Théâtre des Arts ; j’ai vu ça au Théâtre des Arts ; j’ai rencontré untel au Théâtre des Arts. Face aux générations interpellées, certaines me reprennent : Ah oui, l’Opéra de Rouen. Rome n’est plus dans Rome, voilà qui change tout. Frédéric Roels n’est pas André Cabourg, Jane Peters n’est pas Albert Durieux, Jean-Philippe Holtay n’est plus Jean-Pierre Quinton. Bref, les temps changent.

Et ne changent pas. Ce sont les mêmes, sous un éclairage autre. On a fêté il y a peu les cinq lustres de notre fameux TDA, devenu Opéra de Rouen. Le gâteau d’anniversaire était un peu juste. A la fois en goût et quantité. Il faut croire que dans le secteur, les pâtissiers n’aiment plus guère le chant lyrique. Il est vrai que le quartier, sur ce plan, est assez dépourvu. La boulangerie Osmont, rue Jacques Le Lieur, est excellente, sa pâtisserie aussi, mais de là à fêtes et cérémonie, il y a un monde.

Donc, en décembre 1962, on inaugura notre trop fameux théâtre avec la trop fameuse Carmen. Ça n’était pas grand-chose, mais il s’agissait pour la ville de renouer avec son glorieux passé. On y croyait. Reverra-t-on le temps où Rouen était Rouen. Ninon Valin n’était plus là, Georges Thill non plus (enfin, à peu près). En lieu et place, malgré la pluie, on aurait Cora Cane-Maijer et Albert Lance. Vous direz ce que vous voudrez, ça n’était pas n’importe qui. Ni la première, ni le second.

Ni, du reste, les gens de cette époque. Qui se souvient de Louis Noguéra, Robert Dyrassen, Sauveur Buhagiar ? Et le père Ponthieu, Maurice Gouellain, Lucien Vanypre ? Tout ça ne dit plus rien. J’ai parlé, plusieurs fois ici, d’Hélène Claudine, de Paul Ethuin et de Béatrice Mosena. Le nombre de commentaires que j’ai reçu dit assez quels souvenirs vivants ou nostalgiques, ils ont laissé. Pas toujours pour les bonnes raisons.

Loi du genre : tout passe et tout lasse. On voit où je veux en venir. Que deviendront ceux qui nous ont succédé ? Et ceux qui nous précéderons ? Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir (citation à retrouver). C’est le même flot continu. Celui qui nous emportera. Il paraît, rumeur locale, qu’on prévoit, un de ces jours, un nouvel opéra. Là-bas, loin, près de la Seine souveraine et en aval.

Alors, Nathalie Dessay et Juan Diego Florès (simple exemple) seront vieux. Ils ne chanteront plus. Alors, régneront sur les scènes Constance De Cecco et de Zakarya Oubassour. Jouera-t-on encore Carmen ? C’est à craindre. Bien sûr, la nouvelle inauguration alimentera la polémique. A-t-on besoin d’un nouvel opéra ! Par les temps qui courent ! Comme le répétait autrefois Félix Phellion : la crise, le chômage, Petroplus, le déménagement de l’École des Beaux-arts… Félix qui ? Non, vous connaissez pas. En tout cas, quelqu’un qu’on regrette. Un type. Tiens, aujourd’hui, c’est lui qui vous dirait votre fait sur le nouvel opéra. Ah lui, y rigolait pas, ça non.

CDLXXVI.

Figurez-vous que j’ai reçu une belle invitation. Quatre couleurs, grande enveloppe, carton fort. C’est pour dimanche. Rendez-vous au Musée de Peinture. Vous devinez pour quoi et qui. Voir des Claude Monet, plus trois ministres et un président de la République. Aux dernières nouvelles, il n’y aura que deux ministres et pas de président. Bref que des vieux tableaux. Sur les murs et dans la salle. Mais bon, on se rabattra sur ce qu’on a. Plus temps de chipoter, il y a urgence. Regardons dans les placards et trouvons quelque chose à se mettre.

Dimanche ! Sinon pour lorgner les personnalités et manger une palanqué de petits fours (Maison Cirette, c’est à jurer) je ne vois pas ce que j’irai y faire. Car pour le reste, pardon, mais à d’autres ! Cette peinture ne m’a jamais trop rien dit. Elle me ramène à mes parents et leurs amis. Ma jeunesse et mon âge mûr m’ont porté à connaître d’autres noms que ceux d’Alfred Sisley, Pierre Renoir ou Camille Pissarro. Un jour, il y a longtemps, j’ai cru revivre en découvrant qu’il existait aussi Kasimir Malevitch, Fernand Léger ou Nicolas de Staël. A vous de voir.

Je n’y peux rien, je suis comme ça. Deux ou trois barques sur l’eau, un ou deux couchers de soleil sur des meules de foin, ça va bien. Plus, l’ennui guette. A la longue, les toiles s’allongent et s’accumulent. Ça vire à la peinture au mètre. Il n’y a que les cadres qui diffèrent. Comme il y a, dit-on, une musique d’ascenseur, il y a une peinture d’ascenseur. Ou de calendrier, comme on voudra. C’est celle-là. Elle plaît aux vieilles dames et aux vieux messieurs. Elle leur paraît compréhensible. Là, devant La Seine à Poissy, ils sont assez intelligents et ça les dispense d’être plus cultivés.

Nous sommes à Rouen, ne jamais l’oublier. Il s’agit, pour l’heure, de ne pas trop faire d’efforts. D’être entre soi, contents et fiers de l’être. Dans quelques jours, après le défilé des happy few, le public lambda consacrera par son nombre une manifestation prévue pour être consensuelle. Quelle exposition ! Quelle belle peinture ! Ces peintres-là étaient plus forts que nous.

Oui, pour une fois, nous serons d’accord et c’est ce qui importe. Si on ne l’est pas, on n’est qu’un grincheux. Un savantasse, un mauvais esprit, un prétentieux. Je connais l’antienne, si vous saviez ! Le seul espace qui reste aux habiles est de déplorer le coût du festival. Pensez, par les temps qui courent ! Avec la crise, le chômage, Petroplus, le déménagement de l’École des Beaux-arts… Et le commerce ! Le Pont Mathilde ! Jeanne d’Arc et les macarons de grand-mère. Quoi encore ?

Autres platitudes. Car enfin, à moins cher et moins fla-fla, seriez-vous si heureux, braves gens ? Si séduits, si mystifiés ? Les instigateurs de la chose vous ont compris. Ils brossent dans le sens du poil. C’est cher ? Oui, mais la vie, faut pas faire trop les difficiles. Bon, point final. Alors, je fais quoi ? J’y vais ou pas ?

CDLXXV.

J’ai, durant quelques années, fréquenté un bar de la rue Martainville. Dans le haut, côté gauche, longeant Saint-Maclou. Façade de bois et rideaux tirés. Bar minuscule, presqu’un couloir, de cette catégorie nommée alors un bar de nuit. Y a-t-il encore des bars de nuit ? Des tas. Celui-là se nommait le Bar Raymond. Pourquoi, comment ? Admettons un fondateur prénommé tel. Aucune importance, du reste. A chacun l’histoire. Lorsque je le fréquentais, il était tenu par Jeannine, femme imposante, mais pas pour en imposer dans ce genre d’endroit.

Cœur sur la main, peu discrète, assez craintive, trop naïve, son horizon se bornait aux bouteilles colorées des étagères. Ça et ses clients, la plupart des habitués, connus depuis cinq lustres. Le reste, pfuitt, le vent de la rue. Je me souviens d’un soir où nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire admettre que le nouveau premier ministre se nommait Pompidou. Non, disait-elle, vous me faites marcher. Retrouvera-t-on des personnages ainsi bâtis ?

J’ai dit femme imposante ; elle affichait chez le pharmacien un quintal métrique et ne se souvenait pas d’avoir été svelte. Vrai aussi qu’elle buvait, chaque soir, son entière bouteille de Byrrh. Le dimanche, se reposait. Le reste du temps, ne faisait rien. Elle ouvrait le Bar Raymond chaque jour vers dix-huit heures. L’heure de l’apéritif. Laquelle était celle des habitués et des représentants de commerce. Un certain R*** poussait-il la porte de la crémerie que Jeannine s’écriait : l’homme de ma vie ! C’est qu’il venait pour le compte de la Distillerie Coopérative Rouennaise, maison experte à diffuser le fameux vin cuit à base de quinquina, tonique et hygiénique.

Ce slogan, semble-t-il mensonger, conduisit la patronne tôt dans la tombe. Son enterrement fut plus pathétique que rassembleur. Le bar déserté et fermé, vendu depuis longtemps, les habitués éparpillés sous d’autres enseignes. C’est que, passée l’heure de l’apéritif, on ne s’attarde guère. Les Jeannine, Simonne, Viviane (d’autres) meurent délaissées. D’autant plus qu’elles ont cessé de boire. Très mauvais pour la santé, tous les médecins vous le diront.

J’ai passé dans ce bar des soirées mémorables. Et je m’aperçois, mais un peu tard, que je suis le seul à m’en souvenir. Pourquoi vous raconter que Jackie, assureur, coiffé d’une bassine en zinc, simulait à merveille une attaque du Viêt-Cong lors de la bataille du Têt ? Pourquoi raconter que Nanar, opticien, mimait, quart Perrier aidant, l’ultime étape du tour de France ? Et le soir où Jean-Charles a fait croire… Etc. Ah, ce qu’on s’est marré, hier ! Oui, mais c’était hier.

De ces amusettes d’autrefois, il m’arrive d’avoir des retours. Je les trouve le plus souvent dans le journal, page des décès. Nous en avons bien profité me disent-ils. Sans doute. Et maintenant ? La mythologie du Bar Raymond doit beaucoup à la complaisance. Celle mise à la construire et celle mise à y perdre notre temps. C’est ce qu’on se disait, certains soirs, lorsqu’un type seul, tout à l’heure accoudé au bar, tournait les talons. Pas très gai, le gars. Non, pas très gai.

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