Archive pour la Catégorie 'past and present'

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III.

Au fil des souvenirs, de mai 68 à Arretche, puis aux brasseries fréquentées, j’oubli le réel d’aujourd’hui. Par Paris-Normandie (jeudi 6 décembre 2007) on apprend, pour les prochaines municipales, le retrait politique de Laure Leforestier, adjointe au tourisme et militante MoDem, c’est-à-dire, localement, le nouvel habillage de la vieille Udf. Ayant voté François Bayrou au 1er tour des présidentielles et m’étant abstenu au second tour, puis ayant voté MoDem au 1er tour des législatives et m’étant, de nouveau, abstenu au second, je partage son désenchantement. N’empêche, la tournure prise (on m’a pourtant prévenu) est surprenante. A mon âge, encore si naïf ? Probable. Les discours et la propagande électorale sont une chose, la politique une autre. Ayant été, bon mitterrandiste, j’ai retenu sa sentence : « La politique est faite pour gagner les élections », moralité suivie d’une autre, signée Raymond Aron : « En politique il faut gagner, ou ne pas en faire. »

Toujours est-il que ce retrait de la course doit réjouir Valérie Fourneyron ; voilà 1500 voix de plus pour sa liste et, en moins, le souci d’avoir à négocier avec elle au second tour. Ce même retrait doit réjouir Pierre Albertini : voila les autres 1500 voix pour lui et, en moins, une opposition remuante dans son camp. Ce retrait doit attrister Jean-Michel Beregovoy (Verts) : c’est un levier en moins pour négocier, au 2e tour, le maximum de places sur la liste Fourneyron. Ce retrait doit soulager le Pcf, voilà des places en plus sur la même liste (il est à craindre qu’on s’y bouscule !) et ainsi le prolétariat nostalgique n’aura pas à « pactiser avec la droite ». Ce retrait doit conforter les partisans d’Olivier Besancenot dans leur doxa : « On vous l’avait dit, le centre, c’est la droite ». Bref tout est en place et pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Reste qu’il faut voter. Ayant commencé à ma majorité, alors à 21 ans, je cherche quand et pour qui j’ai voté pour la première fois ? Toujours « à gauche » en tous cas, ou à peu près ; une ou deux fois communiste, pour des désistements. Toujours contre de Gaulle en tous cas. L’âge avançant, je me suis rangé du côté des sociaux-démocrates, n’y reconnaissant jamais toutefois les gens de l’Udf ou Giscard. Je me rappelle avoir beaucoup cru au Parti Radical de Mendès-France, puis à celui de Servan-Schreiber, et, du reste, avoir eu le même genre de désillusion qu’aujourd’hui avec son ralliement à Giscard. C’est en 1974. De là à prédire le même destin au Béarnais… Il me faudrait parler aussi de mon bref passage au Psu.

Ce journal (blog me répugne) commence, hasard du calendrier, entre deux campagnes électorales ; pour ce qui est des municipales, à Rouen, les choses ont commencé à m’intéresser du temps de Jean Lecanuet. Auparavant, c’était la gestion « père de famille » de la Reconstruction. La politique est venue temps de l’Union de la gauche. Qui se souvient aujourd’hui du Docteur Crutel, de Victor Blot, du docteur Hélaine, premier véritable espoir ? Mais le rouleau compresseur de Lecanuet écrasait tout. J’y reviendrai.

II.

  Je parlais du Bar Parisien, au Vieux-Marché, et de Colette Magny. Celle-ci est morte en 1997 (Internet me l’apprends) ; je ne l’ai jamais revue. En revanche (ce n’est pas la bonne expression) j’ai continué à fréquenter le Parisien jusqu’à sa fermeture (impossible de me souvenir de la date, probablement vers 1972 ou 73). Magny, oubliée, est vénérée de quelques uns. Elle morte d’insuffisance respiratoire. Je ne m’étais donc pas trompé, mais parait-il, c’était des Gitanes « Le docteur ne veut pas que je fume, mais faudra bien que j’crève un jour ». Pour ma part, je maintiens qu’il s’agissait de Gauloises.Qu’est devenue la fille perdue aux cheveux gras du Cirque ? Et le Cirque, démoli en 1974 ? Et le Parisien ? A une époque j’y ai dîné plusieurs fois par semaine. Là ou Chez Gentil, presque en face, deux enseignes qui servaient tard et dont, si on était courageux, on pouvait, une fois qu’elles avaient baissés les rideaux, à deux heures du matin, attendre dehors la réouverture, vers quatre heures. C’était la grande époque de la place du Vieux-Marché avec ses halles, ses grossistes, ses marchands… un Ventre de Paris au petit pied mais qui suffisait à l’ambiance et l’ambition. Il n’aura fallu que quelques mois pour voir disparaître halles, marchands, brasseries, tous remplacés par des ersatz. Personne aujourd’hui ne peut imaginer cette place, vers onze heures ou minuit, au regard de ce qu’elle est aujourd’hui.

L’édifice d’Arretche est une réussite, mais ses abords et ses destinées ultimes font partie prenante du saccage des lieux. L’église est invisible, indiscernable, noyée par le tourisme de masse, la convoitise commerciale des restaurants, les détritus, les parkings sauvages. Arretche a construit au final un abri pour vélos cassés, cartons de rebut, papiers gras, tourniquets de cartes postales.

J’en parle d’autant que j’ai collaboré (un peu) avec lui, vers 60 ou 61, lorsqu’il devint urbaniste-conseil de la municipalité et travailla sur l’aménagement du centre historique. Autant ses projets jouaient sur l’épure, autant la réalisation se muait en complexités suscitées par la voirie, la circulation, les urgences publiques… Voir à ce sujet la place de la gare et celle de l’Hôtel de Ville.

Ai-je dîné au Parisien avec Arretche ? Aucun souvenir. Sûrement pas au Parisien, plus populaire, peut-être Chez Gentil, plus chic. Le premier conserva longtemps son décor des années d’après-guerre avec ses tables en Formica beige veiné, ses banquettes de skaï rouge, son carrelage de mosaïque à trois couleurs, ses luminaires Atomium. La carte jouait surtout sur les plats à petits prix, sans originalité, mais n’entravant pas la discussion entre convives. On y servait tout au long du jour et presque de la nuit. Gentil, c’était plus le genre d’avant-guerre, avec grands miroirs, barres de cuivre, percolateur assourdissant et menu de six pages dactylographiées, courrier gras, corps 11 sans interligne : un interminable alignement de harengs marinés, poule au riz, tête de veau, escargots de Bourgogne, crêpes Suzette, vieux calvados…

I.

Dernièrement, dans Paris-Normandie, long entretien d’Arnaud Faugère avec Pierre Albertini au sujet de « Destin rouennais », son livre-témoignage sur son enracinement. Le bouquin relate, selon l’auteur, « une partie de mon engagement, de mon lien avec Rouen, dû totalement au hasard, mais qui remonte déjà à 45 ans… » Livre édité à compte d’auteur (2000 exemplaires, 6500 euros) et qui sera (ou non) inclus dans les comptes de campagne. Apparemment, Albertini s’y livre peu et ses premiers lecteurs (son épouse et ses enfants) ont trouvé que : « ça manquait de chair ». Rien d’étonnant lorsqu’on connaît le bonhomme réputé inapte à se déboutonner (mais donnant l’impression du contraire).

Apparemment disserte beaucoup sur Rouen, ceux qu’il y a connus et fréquentés (Raymond Barre et Jean Lecanuet), de la religion (Jeanne d’Arc), de Rouen autrefois, et au passage, de mai 68 : « Il y avait beaucoup de générosité dans le mouvement, c’est aussi pour ça que je ne suis pas sarkozyste. Lorsque De Gaulle a dit « Je dissous », il y a eu le fameux défilé, et 10.000 personnes dans la rue à Rouen. Je me suis dit : c’est inversement proportionnel à la trouille qu’ils ont eue, d’où l’image des carabiniers qui arrivent après la bagarre… » Voilà ce qui s’appelle tirer contre son camp et qui – j’en témoigne – conforme à la vérité. Mai 68 ici, à Rouen, une histoire à raconter.

Mais où sont les témoins ? Pour ce qu’il m’en souvient, j’avais déjà dépassé la trentaine, il n’y en a plus guère. Les vieux sont morts et les jeunes ont oublié. Certes on a des photos… la faculté de lettres et le cirque municipal occupés, une grande manifestation Cégétiste place de l’hôtel de ville… et les tergiversations de Pierre-René Wolf dans ce même Paris-Normandie, la peur des commerçants, la manifestation « réactionnaire » du 30 ou 31 mai, à la suite de celle de Paris, la bourgeoisie rouennaise ou ce qu’il en restait… puis finalement la rentrée dans les rangs, lors pour le week-end de la Pentecôte lorsque l’essence fut revenue dans les pompes. C’était à ne pas croire. Et c’est plutôt curieux de voir aujourd’hui Albertini – alors classé à l’extrême-droite – moraliser (avec raison, somme toute) à ce propos.

Pour ma part, observateur attentif, en retrait comme d’habitude et vu mon tempérament de froussard, participant à rien. A moins de parler de ce meeting au Cirque, orateurs et décideurs auto-proclamés, parole démagogique au peuple (ce qui me faisait vomir), et pour final, tour de chant de la pachydermique Colette Magny que j’allais voir « dans sa loge » alors que s’écoulait au dehors la foule, celle-ci attentive (ou pas) aux cris de relance des vendeurs de l’édition locale de L’Enragé.

Gauloises sur gauloises, Magny eut l’aplomb de me parler de Fidel Castro sous le regard enfumé d’une jeune fille à demi ou tout à fait camée. Nous avons tous terminé au Vieux-Marché, au Parisien. Je n’en jurerais pas, mais j’ai du payer l’addition, du reste minime, frites et bières pour tout le monde.

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