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CDLXIV.

Personne ici ne connaît la place du 19 avril 1944. Tout le monde connaît la place des Floralies. Ne cherchez pas, c’est au même endroit. La première, celle qui date, commémore The bombardement of the War. La seconde, un très ancien marché aux fleurs qui se trouvait par-là. Non pas par là, par là. Place des bombardements, il y a un bassin. Au milieu, une statue. Enfin, il y avait, car on vient de l’enlever. Paraît qu’elle était cassée. Ça se voyait à peine. Au vrai, personne ne regardait cette statue. Ou oui, parfois l’été, à la terrasse du susdit bistrot.

Voulez-vous le nom du sculpteur ? Dominique Denry. Il n’est pas connu, mais il est Rouennais. Un bon point. S’il était connu, il ne serait pas rouennais. Et vive versa. Ici on n’aime pas les sculpteurs connus. De toute façon, on n’avait guère le choix ; c’était Dominique Denry ou Jean-Marc De Pas. A ma place, qu’auriez-vous fait ?

Du temps qu’elle était sur là, la sculpture en question s’intitulait Au bout de l’errance. Me dit-on. Pour voisiner avec un bistrot, ce choix s’imposait. Les meilleurs d’entre nous ajoutent qu’elle symbolisait la victoire de la vie sur la mort (mettre des majuscules à victoire, vie et mort). Au comptoir, cela n’angoissait pas le philosophe. Regardant le fond de son verre, il sait toujours qui vaincra.

On s’en doute, pour un tas de raisons, on n’a pas tardé à chercher noise à cette sculpture. Une pichenette, un coup bas, une entourloupe. D’errance en errance, l’œuvre s’est retrouvée grand mutilé de guerre. Sa carte tricolore prévoit un retapage à l’identique. Tant mieux pour elle, ça ne sera pas le cas pour nous.

Dans un vieux journal (il ne jette rien) j’ai retrouvé l’histoire racontée au jour de l’inauguration. D’après l’article, la sculpture représente une famille quittant les ruines. Le père, le premier, regarde loin devant. Il sait que la reconstruction sera longue. L’adolescent semble l’imiter. La mère regarde derrière. Elle pense au passé. Elle embrasse l’enfant qu’elle porte dans ses bras. Cela lui redonne courage. Cet enfant est l’espoir d’un avenir meilleur. Fin de citation. Si vous trouvez plus niais, je suis preneur.

Pourquoi s’acharner, par écrit ou par force, sur une sculpture ? Pour un tas de raisons. A commencer par celle du tarif des apéritifs. Aussi pour des critères esthétiques, ces derniers à prix tout autant prohibitif. En fait, ce malheureux sculpteur (ou sculpteur malheureux) est là pour faire diversion. Comme à la chasse au canard, c’est un leurre.

Sur la place, fallait-il un bassin ? Au milieu du bassin, fallait-il une sculpture ? La statue est cassée, faut-il la réparer ? Et en combien de temps ? Au lycée Saint-Saëns, mon poivrot philosophe, par ailleurs professeur, débute son cours. A détailler ces chers élèves, il s’en convainc : c’est eux qu’on cassé la statue, j’suis sûr. Jours de printemps, jours d’avril. Il distribue le sujet. Vous avez une heure. Mais ce bachotage ranci rase la jeunesse. Elle ne répondra pas. Je sèche, m’sieur. Et moi donc !

CDLXIII.

Trois chroniques sur Jean Lecanuet, est-ce trop ? Tout dépend de l’âge du lectorat. Si je m’appesantissais sur le déménagement de l’École des Beaux-arts, l’intérêt serait plus immédiat. Ce même Jean Lecanuet qui, au tournant des années soixante-dix, tonnait contre les étudiants d’icelle. Et pourquoi donc ? Parce que ces godelureaux, escholiers d’un autre siècle, saucissonnaient dans l’Aître. Quand je dis saucissonnaient ! L’époque était à autre chose.

Dirigeant alors une agence d’architecture, j’étais bien placé pour connaître les plaisirs menus de nos stagiaires. Jean Lecanuet lui, ne voyait pas si loin. Ce qui chiffonnait le cher homme, ça n’était pas tant la fumée du haschich s’élevant dans les airs ; c’est que celle-ci prenait naissance au pied du calvaire qui en ornait le centre.

Ce genre de diatribe mal venue, Jean Lecanuet en était coutumier. Encore ignorait-il l’essentiel ! Comment ai-je pu savoir que les soirs de bizutage, on enfermait dans un étroit vestiaire, un gars et une fille bien nus. L’un était barbouillé de jaune, l’autre de bleu ; les deux devaient ressortir en vert et pas plus habillés. Le pire est qu’on trouvait ça rigolo. Comme tout ce qu’on faisait.

Et comme tout ce que ne faisait pas Jean Lecanuet. Lui, administrait sa ville. Son département. Ou les deux. Il traitait avec désinvolture une opposition inexistante et prétentieuse (plus l’une que l’autre). A y réfléchir, il avait beau jeu d’être un despote au petit pied : ses adversaires avaient la pointure en dessous. Cantonnés dans les villes ouvrières, les élus communistes pantouflaient du 1er mai au 30 avril. Aux élections, on envoyait un Victor Blot (vive Totor !) et on s’amusait de la déconfiture du PSU ou des divers Gauche.

Rouen imprenable ? Oui, des décennies durant. Pas un des futurs cadors nationaux du PS ne s’y risqua. Au vrai, c’était confortable. On blablatait et vos mains restaient plus blanches que propres. Affronter Jean Lecanuet réclamait autre chose que des convictions. Il suffit de passer le pont ? Da, da, rien à faire. Il aurait fallu causer avec des gens qu’on ne connaissait pas. Ou de réputation. Gens de gauche oui, mais pas tout à fait. De ceux qu’on ne fréquente pas. Ah, non, moi, jamais.

Savez-vous pourquoi Jean Lecanuet a perdu la mairie en 1995 ? Parce qu’il est mort en 1993. Vous verrez qu’au Jugement dernier, au moment de la Résurrection des corps, y repassera !

Bon, et les étudiants des Beaux-arts ? Notez qu’ils ne rigolent pas mieux avec Yvon Robert. Plus de jaune, plus de vert, pas de fumette (si, un peu) et l’obligation de décamper bientôt. Ah, les vestiaires de Jean-Giraudoux n’auront pas le charme ancien. Brr… que ces jeunes gens sont sérieux. Et savants. C’est qu’ils étudient dans le Supérieur, dans le Troisième cercle. Bientôt ils seront en Résidence, ils s’épuiseront dans le 1%, ils s’inaugureront dans le Fonds d’art contemporain. Ça et le reste. A la fin, on les trouvera plus solennels que les deux précédents. Alors, viendra le temps, pour les députés-maires, de faire dans la fantaisie.

CDLXII.

Retour sur la commémoration des 20 ans de la disparition de Jean Lecanuet. Vrai, au national, l’homme ne rappelle plus grand-chose. Sinon à faire admettre qu’ayant fusillé le Centrisme pour longtemps, il accompagna les réformes de Valéry Giscard d’Estaing avec plus de retenue que de conviction. Force est de se reporter sur son rôle d’élu local. Et encore ! Ici on est plus ignorant que sévère. Ce cumulard ne fut que l’homme de son temps, celui où la fonction politique s’apprenait et se perpétuait. Ne s’improvisait pas. De nos jours, tout le monde est consultant ou restaurateur. Pas trop de technique, beaucoup d’aplomb.

La politique de ce temps ne réclamait que du savoir-faire. Jean Lecanuet passait pour expert. Ajoutons-y une entière disponibilité. Oui, il ne fallait avoir que ça à faire. Chose impossible aujourd’hui. Mais la question est ailleurs. N’ai-je pas lu (ou entendu) qu’on lui reprochait le tunnel de la Grand-Mare, celui de Saint-Herbland ou le Pont Mathilde ? On y ajoute du bétonnage à tout va, frénésie faisant suite aux passages de furieux bulldozers. Certes, déploration légitime. Pour une part (ultra-minoritaire) elle l’était déjà il y a quarante ans.

A-t-on bien regardé les résultats des élections municipales de 1971, de 1977 ou 1983 ? Alors Jean Lecanuet l’emportait (et je vous passe le score). C’est vous dire que le Rouennais d’alors n’était pas mécontent de voir se bâtir les Fronts de Seine, la salle Lionel-Terray, le Centre Saint-Sever ou le parking de la Pucelle. Vous voulez circuler, vous voulez vous garer, je fais avec ce que j’ai. Et avec votre assentiment. Sous vos applaudissements.

Pour faire bon poids, il imposa les voies piétonnes. Idée venue d’Allemagne de l’Ouest, conseillés qu’il fut par Bernard Canu et Pierre Garcette (Quand j’en serai au Déluge, vous m’arrêterez). Le futur a dit ce qu’il fallait penser de l’innovation, instituée pour lutter contre l’invasion automobile. Et plébiscitée par le commerce industriel, la consommation compulsive et la dilapidation organisée. Une pièce de John Arden (non, ne cherchez pas) s’intitule Vous vivrez tous comme des cochons. Ça se monte encore ?

Si oui, pas à cause de Jean Lecanuet, qui sut toujours choisir ses adjoints à la culture parmi les moins reluisants du moment (allons, allons). Le soir, en ce couchant, il se répétait : De ce côté, je suis tranquille. De la mairie, il constatait que tous les cultureux rouennais s’assemblaient rive gauche. Chez les communistes. Et trop satisfaits d’y être, rive gauche et communistes.

Les mêmes, cultureux et rouennais, vivaient alors dans les Lods de la Grand’ Mare. Grand bien leur fasse disait Jean Lecanuet. Il avait ainsi champ libre pour raser les quartiers Est et alentours. Faucille ou marteau ? Non, à la masse et au feu ! XVIIe et XVIIIe siècles ! En veux-tu, en voilà ! Allons-y les amis, ayez pas peur. Je le sais, j’y étais.

Tiens, c’est vrai, on ne les a pas vus à la cérémonie mortuaire des vingt ans. Que des vieux centristes, pas de vieux gauchistes. A moins que… Mais non, mais non.

CDLXI.

Avec une nonchalance guindée, on commémore le vingtième anniversaire de la mort de Jean Lecanuet. Pour la circonstance, celui qui eut longtemps une stature nationale, est ramené à la portion locale. Réunion réfrigérante sur sa tombe, meeting éteint à la Halle aux toiles et messe à Ste-Jeanne d’Arc. Pour le cinquantenaire, que fera-t-on !

Ce n’est pas à moi de le dire, mais bon, un peu : je n’ai jamais été un partisan de Jean Lecanuet. De façon paresseuse, je l’ai toujours vu comme un répulsif. Anticommunisme ultra, cléricalisme affiché, ralliements trop souvent prévisibles, je jugeais ces postures politiques avec la plus grande sévérité. Et sans nuance.

Pour l’Histoire, il est incroyable de constater que Jean Lecanuet fut à ce point brocardé par des gens (moi) qui, par ailleurs, célébraient Waldeck Rochet ou Gaston Deferre. Aujourd’hui la mesure pourrait l’emporter. Beaucoup de valeurs auxquelles je me dis (ou crois) être attaché furent celles prônées par Jean Lecanuet. Comme on dit : trop tard. J’ajoute : tant mieux. Mais voilà, les politiques chenus, convoqués à la cérémonie mortuaire, ne s’intéressent à plus rien de réel.

La célébration a négligé l’essentiel et conservé l’accessoire. Classique. A quoi sert d’être anticommuniste ? Tout le monde l’est. A quoi sert d’être démocrate ? Personne de l’est. Force est de se rabattre, pour souffler les bougies, sur un vieux maire de Rouen. On a entendu ou lu de fortes paroles contemporaines. Tel étudiant, interrogé, avoue que Jean Lecanuet n’était pour lui qu’un nom de rue ; tel autre, dénombrant l’héritage, constate qu’il est en ruine, puisqu’on vient d’abattre le parking des Emmurées. Ô mémoire des hommes !

J’ai assez d’âge pour ne plus prendre les choses trop à cœur. N’empêche. On nous assomme à redire qu’il fut, lors de la présidentielle de 1965, le Kennedy français ; qu’il fit une campagne avec pom pom girls et tutti quanti. Quelle imagination ! Comme dit la chanson : ils ont des visions de cinéma. Personne ne rapporte qu’on le surnommait alors Mister Gibbs (le candidat souriant sans relâche, le sobriquet faisait référence à une publicité pour dentifrice). On persiste à nous vendre le Roi Jean, vocable né dans la tête d’on ne sait qui ; ici, Jean Lecanuet, était Jeannot. Guère plus. C’était déjà beaucoup.

Mais foin de mémoire, restons contemporains. Et sans pitié. On a demandé à un conseiller municipal Vert ce qu’il pensait du grand homme. En tant que fils de Michel Bérégovoy (1931-2011) ce garçon se doit d’avoir un avis. Le voici sans détour : mon père a été le principal concurrent de Jean Lecanuet pendant des années. Le principal, ah bon ? Je me souviens surtout qu’en juin 1981, au soir des législatives, Jean Lecanuet, pas mal défait, commentait le raz-de-marée socialiste. Les résultats tombant les uns après les autres, on lui annonça bientôt qu’il venait d’être battu à Rouen par Monsieur Bérégovoy… légère incertitude du journaliste… le secrétaire général de l’Élysée… Jean Lecanuet sursaute, puis, éclair de férocité dans l’œil, réplique : Non Bérégovoy l’autre ; celui-là, c’est le vrai.

CDLX.

En quelques jours, sinon quelques heures, la ville s’est couverte d’avis de recherche. Il s’agit d’une disparition. Un homme jeune, sortant d’un bar, un soir, le 31 janvier dernier. Depuis, plus de nouvelles. On tient avec ça. Il se prénomme Emmanuel. Son portrait, presque un instantané, montre un visage passe-partout, à la mode. A s’y attacher, je ne peux m’empêcher de lui trouver une figure inquiète. Pour ce qu’on en colporte, ce garçon était sans histoire. L’expression, usuelle dans les faits divers, concerne toujours ceux qui, justement, en ont une.

Celle d’Emmanuel, qui sortait d’un bar de la rue de Fontenelle, semble se résumer à ce portrait rouennais croisé dans l’abondance à chaque coin de rue. Est-il bon, est-il méchant ? Cette gueule d’ange, ce regard qui fuit… Cet exempla à la sauce contemporaine, que signifie-t-il ? Nous sommes à Rouen, cité où le romanesque n’est jamais loin. Hélas, notre contemporain manque d’imagination. Il préfère le tangible et le prosaïque.

Il est à craindre qu’Emmanuel (Dieu est avec moi) ne doive se ranger à cette moderne discipline. Ces affichettes sont là pour obtenir une explication raisonnable. Bon gré, mal gré, il faut qu’on sache. Et qu’on ne soit pas surpris. Car, autre crainte, ce qu’on apprendra ne surprendra pas. Ça ne m’étonne qu’à moitié dira-t-on. Et tout rentrera dans l’ordre. L’heure vient toujours de passer à autre chose. Un roman achevé, un autre commence. C’est ce qu’on se dit à la fin du dernier chapitre : Dommage, ça commençait à être intéressant.

Autre chose ? Oui, à peine. Il s’agit de cet homme, logé à vie rue du Gros-Horloge, y passant ses journées en compagnie d’un chien et d’un lapin. Il est mort (dit-on). Le chien aussi. Si le lapin subsiste, ce sera avec difficulté. L’étrange est de voir l’opinion publique s’emparer de l’objet. En peu d’heures, un deuil rouennais s’est mis en place. Pourquoi ? On n’en sait rien. Parce que c’est triste. Et que ça suffit pour l’être.

Hommes, chiens et lapins meurent chaque jour. Seulement voilà, ce sinistre clochard inspirait. On ne sait quoi, mais c’était assez. Il rassemblait aussi. Il ne faisait pas de mal ai-je entendu. Ça aussi, ça semble suffisant. Comme disait mon marchand de journaux, l’autre matin : Y leur faut pas grand-chose, aux gens. Comment ne pas acquiescer ? Professionnel de la presse, son avis est d’autorité. J’ajoute que cela ne concernait pas ce qui précède.

L’homme se nommait Claude. Dit-on. Sa seule fonction était d’être connu. De dormir et de ne rien faire. Avec chien et lapin. Bref, d’être au monde et d’y rayonner (façon de dire). Comme les saints du paradis. Peut-être priait-il ? Dame, on a ceux qu’on mérite. A dix pas de la cathédrale, entre trois croissanteries et deux soldeurs, avec chien et lapin, ce moderne François d’Assise se chargeait de nos péchés. D’où cette fausse affliction en vue d’une vraie rédemption. Les prêtres se croisent les bras et les clodos font recette. Y voir une des raisons de la démission du pape n’a rien d’excessif.

CDLIX.

Rouen était naguère une ville de rumeurs. Combien en avons-nous connues ! Et commentées. Des un peu vraies, quelques-unes souvent fausses. Toutes alimentant les conversations de bistrot. On en tire aujourd’hui de solides études sociologiques. Il y fallait avant tout du sexe, de l’argent, de la notoriété. Au delà, rien qui vaille. Certaines semblent avoir la peau dure. D’autres ont fait long feu. Mais il semble que les jeunes générations s’en soient détournées. Peut-être ne vais-je plus assez dans lesdits bistrots. Le cas échéant, j’en alimenterais d’autres. Des nouvelles que je ne connais pas.

Ou des anciennes remises au goût du jour. Que j’ai connu autrefois et qu’on me resservirait sous de nouvelles couleurs. Admettons que rien ne change. Sur ce plan et sur d’autres. Et puis, une bonne rumeur ne doit servir qu’une fois. Savant dosage. Très subtil souvent. Mais faut-il s’occuper autant les méninges ? Si rumeurs rouennaises il y avait, elles devaient tout à l’air du temps. Ce dernier nous occupait jadis. Plus trop, maintenant.

Qu’un homme politique (ou un sportif) pique dans la caisse ou couche avec sa belle-fille, qui s’en préoccupe ? Ces écarts (la chose est toute relative) se sanctionnent au quotidien dans les tribunaux. Presque à huis-clos. Et pas pour les susdits. Pour d’autres. Ceux qu’on nomme les moindres. Les pas malin-malin. Qui se sont fait prendre. Pas de chance, le monde appartient aux habiles, magistrats y compris.

Lisez-vous les faits-divers ? Ils ne sont ni drôles, ni intéressants. La plupart du temps, ils sont sinistres. Comme le monde. Il me semble qu’autrefois… Mais dis, puisque c’était tellement bien, retournes-y à ton autrefois. Vous n’avez pas tort. Qu’on le veuille ou non, le passé est du présent de second plan. Mais il finit toujours par arriver.

Chaque matin, ce passé (ni présent, ni passé) est à chercher dans notre cher journal. Le plus souvent dans ses anciens numéros. A les feuilleter, on y lit le meilleur des nouvelles fraîches. Celles-ci nous sont plus immédiates, car elles nous disent déjà quelque chose. Vrai que pour ce qui est du présent, il ne fait pas d’effort, ce fameux journal. Il nous entretient surtout de ce qui va advenir. Quand ? Lorsque le journal paraîtra. S’il paraît !

Mais il paraît toujours. Chaque matin. C’est sa force. Son seul avantage. Tenez, hier ou avant-hier, il m’annonce que les élections municipales se préparent. Qu’on se met en ordre de marche. Et que déjà, c’est acquis, la ville bastionnée à Gauche est imprenable. Si on en discute, c’est histoire de dire. A plus d’un an, ça ne mange pas de pain d’en discuter. Le vrai journal est celui de demain.

Aujourd’hui (et demain ?) les prochaines municipales, ça intéresse qui ? Pas trop les lecteurs. Un peu les habitants. Beaucoup les politiques. En somme, le contraire des rumeurs. Et l’encontre de ceux qui alimentent les faits-divers. Il est loin le temps où il faudra s’y intéresser. Je vous parie qu’alors, il sera trop tard. Ah bon, c’est les municipales ? Mais non, voyons, c’était dimanche dernier.

CDLVIII.

Ce qui disparaît, ce sont les gens. Si leur souvenir reste, que dire de la voix, des attitudes, du visage ? Passe encore du caractère ou des anecdotes, et des phrases revenues. Qui nous reviennent. Aussi les photos et les réminiscences. Celles-ci, durables ou fortuites. Chacun connaît ça : pourquoi ai-je pensé à Untel ou Unetelle ? Tiens, j’ai rêvé de lui ou d’elle ! L’amusant est d’en chercher le cheminement. Mais là, on s’épuise.

Ces chroniques, écrites au fil des semaines, s’arrangent de mes souvenirs. Le vrai est que j’en dis moins que je voudrais. Si je cède (souvent) à la facilité, c’est par pudeur (oui, oui). Ou retrait. Je ne te crois pas ! Combien de fois ai-je entendu cette phrase. Pourtant je disais la vérité. Enfin, à peu près. Celle qui fait plaisir. Qui dérange le moins.

Dînant avec Éva, notre bavardage ramène trois noms à la surface. Ceux des premières speakerines de la télévision régionale, à savoir Françoise Duriez, Jacqueline Alexandre et Danièle Chaumeil. Voilà une chose oubliée (sans parler de l’inutilité à s’en souvenir). Que sont-elles devenues ? On m’affirme qu’avec Internet, je le saurais. Ou à peu près.

Guère envie. D’un souvenir l’autre, ce sont ces trois noms qui importent. Les parques régionales assemblées. Enfin, pour ce qu’il en reste ! Il n’y a plus de speakerines. Comme il n’y a plus, à la radio, de speaker. Et bientôt plus de télévision, ni de radio. Des ondes, des ondes, des ondes. Rien d’autre. Ça suffira à notre intime calendrier.

Éva bat et rebat les sujets du jour. Cela va de la vraie-fausse tête de L’Origine du monde à la démission de Benoît XVI, en passant par les lasagnes à la viande de cheval. Elle n’oublie pas (et moi donc !) le déménagement de l’École des Beaux-arts ou le ramassage des poubelles de sa rue. De fait, le tri est difficile. Même sélectif, on hésite.

Les parques filaient le cours de nos jours. De temps à autre, elles cassaient le fil. Tant que la trame avance, on se dit qu’il en reste bien assez. Comme pour la télévision. Ce perpétuel tissage ne saurait s’arrêter. Certains soirs, la tentation est grande ne pas éteindre. Il le faudrait pourtant. Oui, aller se coucher. Mais ne va-t-on pas manquer le neuf de demain ? Les speakerines d’autrefois apparaissaient à cette heure tardive. Elles disaient bonne nuit. Puis c’était la mire (durant laquelle il ne se passait rien).

Mais voilà, on éteint plus. On attend que Benoît XVI revienne sur sa décision ; que les chevaux se révoltent d’être pris pour des bœufs ; que les Beaux-arts vont rester là où ils sont, etc. Bref, sans speakerines, le monde est incertain. Il continue. Demain, dans la salle de bains, qu’apprendra-t-on ? Rien.

Oui, que sont devenues nos parques régionales. Occupées à tisser ailleurs ? Si nous pensons à elles, pensent-elles à nous ? Sommes-nous de bons ou de mauvais souvenirs ? Vaine question. Elles nous ont oubliés. Pas nous ? Non, pas nous. Enfin, pas tout à fait.

CDLVII.

Encore une chose oubliée : la venue ici de René Goscinny et d’Albert Uderzo. Séance de dédicace. Cela se passait dans le hall de Paris-Normandie (à l’époque, place de l’Hôtel de Ville). 1965 ou 66 ? Sans aller plus loin, n’était-ce pas à l’occasion de la sortie d’Astérix chez les Normands ? Que les amateurs nous écrivent, ils auront gagné.

Si je me souviens de cet épisode local, c’est qu’oeuvrant (plus ou moins) au journal, l’événement passait pour d’importance. Bref, on en parla. Pour quelle raison me suis-je retrouvé à promener les deux auteurs en soirée ? Aucun souvenir. Reste qu’il fallut (qu’il me fallut) les raccompagner à la gare, tard. Du moins l’un des deux, car l’autre était parti dans l’après-midi. L’un des deux, mais lequel ?

Avec des gens « des ventes », nous avons dîné à l’Hôtel de la Poste (rue Jeanne d’Arc). Son restaurant se nommait Le Relais Fleuri. Vœu pieux car l’endroit n’avait rien d’un relai, et était encore moins fleuri. On y mangeait mal, à l’ancienne, avec de vieux ou de trop jeunes serveurs, escortés de maîtres d’hôtel en habit. Bizarrerie venue dont ne sait où, la vaisselle avait été dessinée par Jean Effel. La Création du monde ! Toute une époque.

Cette signature fut remarquée de l’illustre convive. J’en conclus qu’il s’agissait d’Albert Uderzo. Cela dit après vérification, car d’Uderzo à Goscinny, à qui doit-on Astérix ? Je n’ai jamais trop su. Il me semble que son dessin est plus populaire que sa littérature.

Pourquoi le Relais Fleuri ? Le directeur des ventes d’alors (il est mort) croyait que ça faisait chic. Et le journal avait les moyens. De nos jours, où emmènerait-on un best-seller de bande dessinée ? Pas chez Gill, réputé trop ceci, trop cela. Dans un endroit moins dispendieux, plus à la mode ?

Que d’interrogations pour une éventualité. Le cas échant, ladite vedette serait aujourd’hui l’invitée de la seule Armitière. Et le restaurant (à supposer que) ne serait qu’un pis-aller. Cela dit sans vérification, car on m’affirme que notre librairie traite (parfois, pas toujours) ses invités avec une courtoisie toute parisienne. Hélas, si on a les moyens, on n’a guère le temps. Et si on a le temps, on n’a guère les moyens. Là aussi, question d’époque.

Les mauvais repas rendent mélancoliques. Ce soir là, chose acquise, notre dessinateur convive s’ennuyait ferme. Alors j’avais autre chose en tête qu’à assurer la conversation. Et les autres donc ! D’où peut-être l’attachement d’Albert Uderzo à admirer le joyeux canard ornant le rebord des assiettes. Ah, se disait-il, c’est ainsi que j’aurai dû dessiner, comme ce petit canard jaune (citation comprise dans l’addition).

Il est singulier de constater que Jean Effel griffa la vaisselle d’un pseudo-palace. Sa réputation fut excellente du côté du Parti Communiste Français. Il en reçut même un prix Lénine. Certes, tout arrive, mais un communiste peut-il recevoir le prix Uderzo ? Qu’on se le dise : rien n’est acquis lorsqu’on dessine. Ni lorsqu’on écrit. Voilà pourquoi, si on vous invite au restaurant, il ne faut jamais refuser.

CDLVI.

Aimez-vous le théâtre ? Moi, beaucoup. Enfin autrefois car je n’y vais plus guère. Mes goûts ne sont plus d’aujourd’hui. Mon enthousiasme non plus. Et puis, les théâtres jouent si peu. A peine annoncées que les représentations s’achèvent. Ou qu’elles affichent complet. Ainsi ai-je voulu aller voir Une Odyssée, spectacle d’Irina Brooks (c’est la fille). C’était au Deux Rives (haut de la rue Louis-Ricard). Téléphonage. Complet aujourd’hui, complet demain. Aussitôt, vous vous dites à quoi bon. Rester chez soi, devant la télé. Où, c’est à noter, j’ai pu voir le spectacle projeté.

Vous me direz, et vous aurez raison : c’est pas la même chose. Le théâtre parlant est mieux que le cinéma parlant. Ou que la télévision parlante. Laquelle parle beaucoup, voire trop. En revanche (façon de dire) il fait toujours froid au cinéma et au théâtre. C’est peut-être moi ? J’ai froid partout. Devant la télé, vous n’avez pas froid. Si les salles remontaient le chauffage, la fréquentation augmenterait. Comme sous l’Occupation.

Mais pourquoi augmenter la fréquentation, puisque c’est toujours complet. Ainsi les théâtreux d’aujourd’hui remplissent-ils leur cahier des charges : abonnés contraints et scolaires de l’année. Les dossiers de demandes de subventions s’en remplissent avec facilité. On coche là, puis là. Il suffit de mettre dans les chiffres dans les cases. Tant de spectateurs, tant de subventions.

L’élu dispensateur (est-ce le mot ?) en est comme ragaillardi. Ce faisant, il s’imagine œuvrer pour l’avenir. Illusion ! A-t-il oublié sa jeunesse ? Par exemple, lorsqu’on mademoiselle Leblond le traînait, lui et ses congénères, aux Jeunesses Musicales de France. Les lycéens d’aujourd’hui sont taillés de la même étoffe. Ah non, ça m’a assez barbé au lycée.

On vient d’enterrer, dans l’indifférence, le vieux Bernard Dhéran (1926-2012). Il fut comédien renommé et enfant rouennais. Conservatoire, Comédie française, cinéma, théâtre, télévision. Une longue carrière qui ne laisse pas grand-chose à dire. Plaisant fantôme, il apparait (et apparaîtra), quelque soir échéant, aux séances du Ciné Club (celui de la télévision, bien sûr).

Son grand-père fut pâtissier. Ai-je goûté de ses gâteaux ? Oui, lorsqu’il était encore installé rue du Bec, puis rue aux Juifs. Lui ou ses successeurs ? Aucune importance, cela n’intéresse plus personne. Côté comédiens locaux, je pense avec sympathie (de temps à autre) à Bertrand et Bérangère Bonvoisin. Le premier est mort. Lui aussi. Et bien jeune. Sa sœur, qui fait une carrière certaine, subsiste. On parle de réussite. La mère fut député et conseillère municipale. Un caractère.

Mais à dénombrer les comédiens locaux, on n’en finirait pas. La réalité est qu’ils n’aiment pas trop rester ici. Ils ont leurs raisons. Lorsqu’ils sont à Paris, ils aiment dire qu’ils sont de Rouen. Lorsqu’ils sont à Rouen, ils disent qu’ils n’aiment pas Paris.

Les autres restent. Ils jouent un rôle dans une nouvelle imitée de Balzac, Les Comédiens de province. Ils arpentent Rouen à la recherche d’un local pour répéter. Et d’un peu de considération. Ce récit, fort court, est celui de la jeunesse. Par exemple celle de Bernard Dhéran ou de Bertrand Bonvoisin. C’est l’éternel récit du désenchantement.

CDLV.

Nos municipaux ont le projet arrêté de transférer l’École des Beaux-arts. Il va s’agir, pour étudiants et professeurs, de monter à la Grand-Mare. Adieu l’Aître Saint-Maclou, bonjour le collège Jean-Giraudoux. Ses locaux sont, paraît-il, vides. La Guerre de Troie aura-t-elle lieu ? On s’en doute, étudiants et professeurs refusent de jouer la pièce. Pourquoi ? Ils ne veulent pas le dire. Ou plutôt : ils ne peuvent guère le dire. Donc, trouvons des prétextes. Davantage que plausibles, quelques uns sont amusants.

On s’effraie des sommes colossales que représentent l’aménagement des locaux ; on redoute les difficultés des transports en commun ; on déplore la baisse de fréquentation des cours du soir ; on se chagrine d’avoir à quitter le Clos Saint-Marc. Comme les imperméables Valentin, ces arguments sont réversibles. Le vrai du vrai est ailleurs.

Pourquoi rechigner à monter là-haut ? Surtout : où trouver le courage de le dire ? Dire le vrai ? Vous n’y pensez pas. Plus même : vous ne le pensez pas. Donner les raisons de ce refus serait s’exposer. Or, disent les étudiants, c’est nous qui exposons. L’affaire, anecdotique ou pas, illustre la société dans laquelle il nous faut vivre. Dire les choses ou les faire. Jamais faire, toujours dire. Être ce qu’on fait, être ce qu’on dit. Etc.

Un argument recevable serait de dire qu’on ne veut pas aller là-haut parce que la municipalité s’y est illustrée de façon magistrale. Comment ? En détruisant les immeubles construits par Marcel Lods. Elle montre là le cas qu’elle fait de l’invention, de la clarté et de la discrétion. Mais il est vrai que nous sommes à Rouen. On pourrait dire aussi (cela se vaut) qu’on n’aime pas Jean Giraudoux. Qu’on lui préfère Georges Braque (collège à deux pas). Que lui, au moins, est peintre. Qu’il est du bâtiment. Oui ? Non ? Débattant dans le Salon Robespierre, quelqu’un aurait dit : Ils iront quand même. On reconnaît là l’implacable fermeté du Comité de Salut public.

Dans ma jeunesse, l’École des Beaux-arts (qui ne portait pas ce nom) se trouvait place de la Haute-Vieille-Tour, sur le côté de la Halle aux toiles. On y montait par un grand escalier extérieur. Dans trois salles voûtées, de vieux messieurs y donnaient des cours de dessin et de modelage. Il y faisait froid et sombre. Mais je parle par ouï-dire, ne l’ayant jamais fréquentée.

Des décennies plus tard, l’École (qui alors portait ce nom) se plaçait sous la protection d’une danse macabre. Vrai, les lieux sont sublimes. Dame, XVIe siècle ! Je crois me souvenir que dans ce qui restait de l’hôtel d’Aligre (XVII!) les étudiants donnaient des fiestas à tout casser. Et cassaient tout. Mais la vie était belle. Pensez, XXe siècle !

Nous voici déjà au XXIe ! Déménageons. Ne rabâchons pas. Ce sera donc Jean Giraudoux ou rien. Plutôt rien car on va s’empresser d’effacer le nom de l’auteur d’Intermezzo, pièce légère où paraissent droguistes, maires, contrôleurs, spectres… Vous dire si ces temps sont finis. Oui, il est temps de passer à autre chose.

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