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CDLXLIV.

Dans le journal, page des inhumations, annonce de la mort de O***. Messe à Saint-Sever et réunion au cimetière. Encore une belle matinée en perspective ! Je ne suis pas forcé d’y aller, mais enfin, oui, tout de même. De nouveau, je vais être l’anonyme de service. Je me vois mal dire aux enfants : j’ai bien connu votre mère avec laquelle nous avons trompé votre père pendant quelques mois. Pas longtemps, notez bien. Mais enfin, oui, tout de même.

O*** était ouvreuse de cinéma. A l’Éden, puisque vous voulez tout savoir. Rue Jeanne d’Arc. Ce doit être une banque à présent. Ou des immeubles de bureaux. Tous endroits où l’on continue à faire du cinéma, mais d’un autre genre. Au sortir de la guerre (chercher laquelle) ce fut l’une des plus belles salles de la ville. Après l’Omnia et le Normandy, lequel se trouvait rue Écuyère. Il y avait un bar au premier étage. Vous dire ce qu’était le cinéma en ces temps-là !

Et la vie des ouvreuses. Pour qui voulait avoir des liaisons extra-conjugales (quel mot pour quel temps !) le métier était en or. Pour le reste, ça n’était pas si glorieux. Heureusement que j’ai la confiserie ! disait O***. Brave fille, s’il en fut. Un peu collante. Et très popote. Je ne vois pourquoi je ne le dirais pas.

A l’Eden, dans la semaine, l’après-midi ou en fin, existait deux institutions : le Film-Club et le Ciné-club Poustiquet. Il s’agissait pour la jeunesse d’apprendre le cinéma en se distrayant. Pour le peu que j’en sais, voyez comme les temps changent. Le cinéma s’enseigne désormais au lycée, rarement dans les salles. De là à dire qu’on s’ennuie au cinéma, la chose me paraît évidente. S’amuserait-on au lycée ? Allons, Félix exagère toujours !

La mort d’Odile m’amène à dire que j’irai de moins en moins au cinéma. Une fois ou deux par an, une promotion intempestive m’entraîne à l’Omnia (le nouveau, pas l’ancien), aux Saint-Sever (déjà ? encore !) ou au Pathé des Docks. J’en ressors souvent éberlué. Je me perds dans les couloirs, le son est trop fort, tous les films sont en anglais (titre et référence) et je ne comprends rien à ce qu’on me raconte. Sans parler que dans chaque salle, l’après-midi, il n’y que des gens de mon âge. Ou approchant.

Tout ça pour ça ? Autant rester chez soi. Donc mardi, messe à quatorze heures et ciné à quinze ? Une jeune femme me guidera-t-elle avec sa petite lampe Wonder et un paquet de Michoko ? Comme disait Carabine : Comptes-dessus et bois d’l’eau.

Je profite de l’entracte pour vous dire que je suis chagriné de me voir affublée, ça et là, de l’étiquette Monsieur-c’était-mieux-avant. L’ai-je jamais affirmé ? Où voyez-vous de la nostalgie dans Rouen Chronicle ? Ce que je dis : le présent est du passé réchauffé. Resservi. Peut-être moins frais. Ce qui vient n’est que la variation d’anciens commentaires. On les renouvèle au goût du jour (ce pour quoi nous survivons). Notre seule arme, c’est l’oubli.

CDLXLIII.

Ce chien est-il méchant ? C’est la question qui nous occupe. Tous les chiens sont méchants, répond ma voisine. Elle confond méchant avec dangereux. Mais un méchant n’est pas toujours dangereux (j’en sais quelque chose). L’inverse ? Possible. Faut-il se croire en danger si l’on fréquente la place du Vieux-Marché ? Ça dépend des restaurants. Ma voisine (pas celle-là, une autre) dit que non. Mais aussi que oui. Surtout éviter le menu Découverte.

Plus avant, elle n’aime plus ce lieu à l’abandon, ces hâlettes grises et sales, ces poubelles éternelles, ces motos immobiles, ces jardinets grotesques, ces terrasses fatigantes. A-t-elle peur les jeunes qui trainent avec les chiens ? Si l’on pose la question, n’est-ce pas, c’est qu’il faut y répondre. Et la poser, c’est y répondre. Pour le reste, elle n’y craint rien, ni personne. Ce en quoi elle a tort. Toujours se souvenir que tous les dangers sont sur la place, et les méchants au coin des rues.

J’en ai déjà parlé : ces histoires de clochards, avec ou sans chiens, sont ici une antienne. Même avant le déménagement des halles (dites, ça remonte) cette présence dérangeait l’ordre rouennais. Sans faiblir, la presse locale relayait les doléances des commerçants. Et comme à l’époque, presse et municipalité, étaient, sauf vo’ respect, mon cul ma chemise, on avait déjà de quoi tourner en rond.

Qui se souvient qu’un maire de cette époque avait résolu la question en faisant embarquer quelques clodos en panier à salade, à charge de les semer dans les campagnes environnantes. Le croirez-vous ? Ils revinrent avant que les agents s’en aperçoivent. Mais je suis trop vieux : je vous parle clochards, halles, panier à salade et presse complaisante ! Les temps changent, pépé, Jean Lecanuet est mort, Roger Parment aussi, et L’Écu de France est devenu je ne sais quoi.

Le drôle de l’histoire, c’est que notre fameux chien méchant se nomme Valium. Il y a tant qui s’appelle Cachou. Et notre adjointe du jour n’est pas journaliste (à peine). Elle est adjointe à la tranquillité publique. Pour être publique et tranquille, elle l’est. Elle n’a pas grand-chose à dire sur les chiens, sur les sans-domicile-fixe, ou sur les commerçants. Elle a à dire ce qu’est l’ordre municipal rouennais. En gros : je fais ce que j’ai à faire, mes dossiers sont complets, je suis dans les clous. Photocopies, agrafeuse, et hop. Pour le reste, faites comme si je n’étais pas là.

Notre adjointe est comme ma voisine (en tout bien tout honneur) : elle ne craint rien, ni personne. Et se fiche du monde, ce en quoi elle a raison. Car enfin, sinon pour la malheureuse embrasseuse irraisonnée, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Une variante des chiens écrasés ? La place du Vieux-Marché est un lieu sinistre. Les restaurants y sont vulgaires, les clochards pitoyables, les touristes ignorants (tous les adjectifs sont interchangeables). Il n’y a que les chiens à être ni les uns, ni les autres. Y compris Valium qui désormais a intérêt à être résigné. J’en sais quelque chose.

CDLXLII.

Il paraît que la rue d’Amiens est devenue, le soir, une rue animée avec restaurants, bars et vie aussi bruyante que nocturne. Possible et même probable puisque ça se dit. Si oui, c’est un tour de force. Il n’y eut jamais, rue d’Amiens, rien qui attire le promeneur. Une rue où l’on passe. Où tout y semble tranquille. Trop ? Sans doute. Peut-être, hypothèse, parce qu’on attend d’aller vers Amiens ? Mais pourquoi, je vous le demande, irait-on vers Amiens ?

Il y avait autrefois, en début, partant de la place du Lieutenant-Aubert, les très officiels locaux du PMU. A l’extérieur, les joueurs malchanceux jetaient ce qui restait de leurs espérances. C’était la simplicité des désespoirs mineurs. Il y avait, plus loin, même trottoir, un antiquaire amusant. Puis une laverie automatique. Ensuite, le Bar parisien. De ce dernier, on a fait une légende. A se demander pourquoi.

Au coin de la rue Victor-Hugo (Les Contemplations) se trouvait un photographe. Avec fierté, l’artiste exposait en vitrine les épreuves de son savoir-faire. C’est ainsi qu’on put longtemps y admirer, la photo de mariage de D***. Un beau matin, celle-ci entra dans la boutique pour la faire enlever : elle était divorcée depuis quatre ans.

Plus loin, le Chien qui fume et de l’hôtel Saint-Christophe, enseignes qu’on n’inventera plus. Qui se souvient de Luzy, le pharmacien ? On ne nomme plus les pharmaciens par leur nom. Il faut dire que je vous parle d’un temps où une pharmacie, c’était une vie. Et qu’un pharmacien méritait qu’on s’en souvienne. Plus maintenant.

Revenons sur nos pas. Que dites-vous de cette résidence absurde, construite au nord de la rue, sur un terre-plein ? Rien. Ce fut toujours un bâtiment raté. Il le reste. A l’origine, après avoir mal vendus les appartements, ses promoteurs misaient sur la galerie commerciale du rez-de-chaussée. Toujours vide. Je crois me souvenir que les copropriétaires achetèrent pour rien (ou presque) un des appartements laissés pour compte. Ils s’y réunissaient le jeudi pour jouer au bridge. Et dire que je peux vous raconter ça !

J’ai beaucoup fréquenté une tribu de sociologues et d’urbanistes qui occupait les lieux. Fin des années Soixante et les mythes qui en découlent. Si l’extérieur ne vaut pas tripette, l’intérieur est mieux. Du Lods sans en être tout en l’étant. On s’y amusait, buvant et y fumant, mariés ou pas. Et dans la cuisine, D*** qui préparait des poivrons farcis. Mais laissons cela.

Aussi tournerai-je à gauche pour remonter ce qui reste de la rue du Ruissel. Il paraît (encore) que l’on va démolir la résidence pour personnes âgées qui la borde. Pourquoi, comment, je ne sais, mais je lui trouve, même vide, un charme certain. Une simplicité hors d’âge, une existence minuscule, un peu à l’image de ceux qui l’habitaient et qui y sont morts (enfin, pas tout à fait). En passant, une pensée au petit décor d’opérette qui sert ici d’entrée et qu’il est question, aussi, de démolir. Ou de conserver, ce qui ici revient au même. Au final, oui, pourquoi irait-on vers Amiens ?

CDLXLI.

L’autre jour, tôt le matin, téléphonage. Au fil, un certain capitaine Y (nom d’emprunt). De quoi s’agit-il ? La ministre de la Culture, Aurélie Filipetti vient à Rouen ; je suis chargé de vous inviter. Capitaine, c’est une blague. Pas du tout, Madame la Ministre vous connaît, elle lit Rouen Chronique avec régularité ; elle demande à vous voir. Comme disent les jeunes : n’importe quoi ! Traité comme un plaisantin, le militaire insiste et devient menaçant : si vous continuez à faire la mauvaise tête, votre pension de retraite sera révisée à la baisse. Rendez-vous à préfecture à dix heures. Rompez.

Me voilà bien. De plus, plus de cravate à me mettre. N’empêche, à moins le quart, une voiture officielle est à ma porte (têtes des voisins !) Sitôt à la préfecture, on me propulse dans un grand bureau. Là, assis, la mine contrite, le préfet, Valérie Fourneyron et Yvon Robert. Ah, me dit-on, Félix, on est dans la mouise (j’adapte). Quoi ? Figure-toi qu’elle ne veut pas aller voir Pinocchio, pas aller à la cathédrale, ni à Saint-Maclou, et encore moins au musée des Beaux Monet. Mais alors ? Elle veut passer la journée avec toi et que tu l’emmène à Clères voir les kangourous.

Il paraît que j’ai fait la grimace. Le préfet le prend de haut : monsieur, il est de votre devoir, l’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la région, etc. Qu’auriez-vous fait à ma place ? Ni une, ni deux, je réagis : bon, que fait-elle ? Elle boude. Où ? Elle est punie, on l’a mise avec le Cheval majeur (Raymond Duchamp-Villon, 1914). Le préfet : Elle y restera tant que moi, représentant de la République… Valérie : vous ça va ! Bref, ça tournait vinaigre. Il fallait dénouer la situation.

Avec le capitaine Y (de fait, charmant garçon) nous voilà partis à la recherche d’Aurélie. C’est quoi cette histoire de kangourous ? Oh, répond-t-il, une blague, ça la barbait de venir ; déjà ce matin, elle voulait me faire tromper de route et qu’on aille pique-niquer en forêt.

On bavarde, on bavarde, impossible de retrouver notre Cheval majeur. Un couloir, un autre, je pousse une porte. Changement de décor : nous voici au Musée Flaubert, face à face avec le perroquet ! Messieurs, vous cherchez qui ? La ministre de la Culture. Plaisanterie, elle est en visite officielle (il regarde sa montre) à cette heure, elle est en haut des clochetons. Le capitaine s’énerve : oui, c’est ça, et moi je suis le pape !

Sur ce, irruption brusque d’Yvon Robert : allez, tout s’arrange, on file, on est déjà en retard. Et de me serrer la main : merci, cher ami, encore une fois vous étiez-là, je vous revaudrai ça. Il me semble qu’il a ajouté une phrase comme il n’y a que vous qui… mais sans garantie. Le temps de se retourner, les voilà partis au pas de charge. Et moi, laissé en plan.

Il était midi. Le musée fermait. Vous déjeunez où ? m’a demandé le gardien.

CDLXL.

Il fut un temps où, allant de la rue St-Patrice au Vieux-Marché, je traversais la rue Thiers par la rue Étoupée. Il y avait, dans les parages, un magasin vendant du matériel pour aquariophiles : Au Poisson rouge. Vous dire si je parle de temps anciens ! Il n’y a plus de rue Thiers, de poisson rouge et encore moins d’aquariophiles. S’il en reste, gageons qu’ils n’en mènent pas large.

A quelques pas, la Banque de France, en face le Café de la Banque où officiait Madame L***. Vous en ai-je dit trois mots ? Ça ne m’étonnerait pas. Plus loin, sur le même trottoir, un marchand de vaisselle fine, puis l’hôtel Solferino. Quel passé ! Quelle mémoire ! Et quelle vanité à vouloir s’en souvenir, car à quoi bon ?

Le mari de Madame L*** avait été marinier. Ne pouvant plus naviguer (j’ignore pourquoi) le couple avait acheté un café. Ni petit, ni grand, tranquille. A cette époque les employés de banque venaient trinquer et taper le carton. En uniforme, bleu marine de surcroît. Ceci laissant penser que le couple avait de la suite dans les idées.

Il y a bien quarante ou cinquante ans que je n’ai pas mis les pieds au Café de la Banque. Il existe toujours, je crois (mais il s’agit d’une croyance). Qu’irais-je y faire ? Je n’ai plus personne à y attendre. Et surtout pas celle que j’y attendais. On chantait autrefois : Un monsieur attendait / au Café du Palais / la femme qu’il aimait / devant un Dubonnet. On le sait, les femmes (aimées ou pas) sont toujours en retard. D’où le rôle éminent de Madame L***. Avec son tricot et ses oiseaux, elle faisait patienter. Avec ou sans Dubonnet.

Madame L*** avait été un type. Celui, classique, de la belle marinière. Courtisée et courtisane. Naguère, on chantait : La paix niche dans ce mari niais. En matière de femmes, le patron du Café de la Banque n’en connaissait (au sens biblique) que cinq : la sienne et celles de cœur, pique, trèfle et carreau. Si madame L*** y croyait encore, c’était avec moins de succès. Je veux dire : qu’autrefois. Le comptoir, comme la scène, n’est qu’illusion. Il est parfois difficile d’y renoncer.

Je ne suis jamais entré Au Poisson rouge. Qu’aurais-je été y faire ? J’aime les aquariums, mais la sagesse populaire l’affirme : faut s’en occuper. Prendre le temps de s’occuper des poissons rouges, voilà (peut-être) la source d’une vraie sagesse. Une autre. Et une troisième sera de flâner dans cette portion de la rue Thiers menant à la place Cauchoise.

Elle est à ce point vide qu’on y trouve des bagnoles parquées sur les trottoirs. Et aucune sur le macadam. Certain jour, le dimanche par exemple, on se croirait au fin fond d’une ville inexistante. Vide, écrasée. Il me semble qu’il y a dans certains romans du nouveau roman des descriptions qui s’en approchent. Mais qui lit les anciens romans du nouveau roman ? Arrêtons là, trop de questions rue Thiers et pas assez de réponses.

CDLXXXIX.

Avez-vous vu ce projet d’immeuble de bureaux près de la gare ? On a beau être blindé, il y a des moments où le découragement vous prend. Entre les futures Terrasses Sainte-Marie, le Monet-Cathédrale, la caserne ex-Institution Rey, l’affaire de la façade Mondrian, j’en passe, ces trente ou quarante dernières années n’auront été qu’une lente errance. En architecte seule ? Peut-être pas.

Que dire du fameux Quartier Luciline ? De l’Éco-Quartier Flaubert ? Pas grand-chose sinon qu’il n’y a rien à en attendre. Ni en bien, ni en mal. Si quelques-uns d’en nous protestent, c’est la plupart du temps, au nom du goût social moyen, parce ça va faire tâche avec telle antiquité. Ou que c’est tout en béton. Je sais qu’il est inutile de convoquer l’ambition, le courage ou la fantaisie. L’utilitaire est ici seul en cause. Entendez que facile à construire, c’est facile à vendre. Ou plutôt que si c’est facile à vendre, ça doit être facile à construire. Pas mieux ? Surtout pas plus.

En vieillissant, je me surprends à penser (à croire ?) qu’à Rouen, il y a une cinquantaine d’années, le fil était plus d’aplomb qu’aujourd’hui. Moins riquiqui. Notre contemporaine marque de fabrique ? Celle du trouillomètre. J’imagine, qu’à la mairie, on se rassure en signant chaque permis de construire. Au moins là, y pourront rien dire ! Et par ici la monnaie.

Autre chose. Voulez-vous rire ? Lisant le journal (qui lui non plus ne s’arrange pas) j’apprends que la librairie anarchiste de la rue St-Hilaire a un gérant sourcilleux. Autrefois, Auguste Vaillant lançait une bombe à la Chambre des députés. A tort, sans doute, mais c’était dans ses idées. Les Vaillant d’aujourd’hui ne le sont pas tant. Ils récriminent à propos de poubelles, autrement contre les Bunkers Rambaud posés devant leurs boutiques.

Qui n’a pas admiré ces blocs gris trônant dans nos rues, souvent par trois ou deux (au passage, liaison avec ce qui précède). Tout émule de Pierre Kropotkine ou Michel Bakounine qu’on soit, la réalité a le front dur. A l’origine, j’imagine que nos benoîts anarchistes les accueillirent avec bienveillance. Et pas mal de résignation. L’individualisme révolutionnaire doit montrer qu’il fait fi des conventions bourgeoises.

Mais la vérité de la poubelle est qu’elle se remplit. Et trop. Et en désordre (or, l’anarchie, n’est-ce pas, est la plus haute expression de l’ordre). D’où la désolation de notre gérant qui, dans nos colonnes, maugrée contre les amas intempestifs et l’indiscipline du consommateur. Dame, plus qu’à l’idéalisme, c’est l’abondance qui nuit au commerce. Ce qui m’amuse, c’est que cette plainte urbi et orbi (sauf vot’ respect) a du faire l’objet d’un débat interne.

Se plaindre ! Désigner les fauteurs de trouble ! Par le canal de la presse bourgeoise ! Sans parler de la réputation du quartier ! N’est-ce pas là une image de l’anarchisme qui, que, enfin tu nous comprends, camarade… Ah, pauvre gérant, voici venu le temps de ton autocritique. Écris-là en trois mille signes. Et persuade-toi qu’ils sont bien dans leur époque. Au passage, liaison avec ce qui précède.

CDLXXXVIII.

Je reviens sur mon dîner tiramisu. Pour reprendre une série télévisée, c’était un dîner presque parfait. Un de ceux où l’on débat des questions du moment, en particulier des prochaines élections municipales. De celles qui passionnent. Et qui divisent. De fait, il est temps de paraphraser André Maurois (romancier oublié) qui, abordant de pareils sujets, disait avec bonhommie que cela divisait les 500 personnes qui, parce qu’elles se couchent tard, croient mener le monde. Il n’avait pas tort.

Ce vendredi-là, il était entendu (dans l’implicite) qu’entre neufchâtel (venu de chez Olivier) et timisoara (spécial maison, parait-il) on allait régler la question. Autour de la table circulaient autant de prénoms que de supputations en forme de certitude. Pour en être, il faut en être. Donc nous avions Catherine, Valérie, Yvon, Edgar, Bruno, Nicolas… pièces d’échiquier qu’il était bon d’évaluer à leur juste valeur. Aucune préférence là-dedans, nous sommes entre nous, voyons. Ce qu’on discute là, c’est de savoir quel temps il fera demain. On peut préférer le soleil à la pluie, mais du moment qu’on a un imper, nous sommes parés. Et c’était le cas.

Ici, parler politique, c’est cancaner sur la famille. Et en famille. Sans doute, on n’aime pas trop sa belle-sœur, mais c’est tout de même l’épouse de mon frère. Tout est dans le tout de même. Sur ça, vous ne pouvez rien. Et puis, il y a les neveux et les nièces. Vous n’allez pas aller contre, non ?

Dans cette idéologie commune, la note qui donne le ton est celle de l’affectif. J’aime beaucoup Yvon, je sais qu’il est sincère, mais… Vous croyez que Catherine a envie de la mairie ? Bruno est un garçon charmant, mais enfin, bon… Dans ces échanges l’incongru sera d’introduire un nom qui ne serait pas assez, comment dire ? Un peu comme si, n’aimant pas le neufchâtel, on vous disait avec hésitation : une Vache qui rit peut-être ? On sait fort bien qu’on aura toujours à croiser Edgar ou Nicolas. Et à peine Jean-Michel. Ou alors, oui, mais pas ici. Ce dernier ne dîne pas. En ville, j’entends.

Le pire ? C’est que les convives avaient, au final, raison. Rien de plus désespérant que de se dire qu’on restera entre nous. Qu’on aura, la prochaine fois, à dîner ou à déjeuner, Yvon ou Catherine. L’un, l’autre, ou les deux ensemble. Notez qu’on sait ce qu’ils aiment manger, c’est déjà ça. Pour le reste, ce sera une question d’agenda. Le vendredi ? Impossible. Le 12, c’est la veille du 13. Ou ce week-end, pourquoi pas ? Seront-ils libres ? Tant pis, on note vendredi.

De tout cela, l’autre soir, de ce débat entre soi, entre gens du même monde, qu’a-t-on conclu ? Sans trop de controverses et après y avoir réfléchi, tout bien pesé, je vous annonce qu’Yvon (ou Valérie) ont toute chance de l’emporter l’année prochaine. Sans regret ni enthousiasme, devant les assiettes vides et les miettes restantes, la cause paraissait entendue. Vous dire le pourquoi du comment, ce sera pour une autre chronique. Nous avons le temps.

CDLXXXVII.

A croire ou pas, mais jurons que c’est vrai : je viens de jeter mes cravates. Frénésie de rangement, sursaut d’avant-dernière mode, épuisement d’avoir été, tout est désormais à la poubelle. Une seule a échappé à la razzia : une noire, ni large ni étroite, gardée pour les enterrements. Je n’aime pas inhumer mon monde sans faire un brin de toilette. Voilà pour l’intérieur. Pour l’apparence, inauguration, réception, instauration, les personnes de mon âge ne se mettent plus en frais. A d’autres à présent. Mais ceux-là, hélas ou tant mieux, ne s’y mettent guère plus.

Côté fashion, je dois reconnaître que je suis sous surveillance étroite. De Léone, fidèle aide-ménagère, et de sa fille, je ne dirais jamais assez l’extraordinaire sens inné pour la mode. Couleurs et matières, rien ne leur échappe. Si j’ai renâclé (un bref instant, au début) j’ai fini par me laisser convaincre. Oui, elles avaient raison : la cravate, finie.

Sans doute, mais vais-je les jeter ? J’ai tenté un biais : les donner, les offrir ? Beau cadeau de jésuite, en vérité ! Dites-moi Léone, vos frères, vos neveux ? Inutile de s’en formaliser : le Gabonais contemporain ne porte pas de cravate. Ou n’en porte plus. Et les petits copains de sa fille ? On m’a regardé avec commisération.

Soie, laine et rayonne, chacune de mes cravates avait son histoire. Et son origine, parfois lointaine. Vidant mes placards, il a fallu que je m’attarde. Les souvenirs ! Un sac poubelle a englouti une bonne partie de ma vie. Sans regrets ? A peine. Ah, cette bleue ; et cette violette en laine épaisse ; celle rayée crème ; etc. Au final, ce que je regrette, c’est la passion mise à les acheter. Ou à me les faire offrir.

Chaque étiquette au revers me ramenait au passé. Pourquoi ai-je acheté ces trois, la verte, la violette, la jaune, à Paris, rue des Pyramides (1er), chez un certain Frédéric ? Aucun souvenir. Et celle-ci, aux armes de la principauté de Monaco ? Quelle idée ! Et cette autre, vaguement publicitaire, arborant les motifs des dessins de Jacques Tati, éditée à l’occasion de la sortie de Playtime ! Elle date donc de 1967. De celle-là, je m’en souviens mieux, passionné que j’étais, à cette époque, pour ce film.

Plusieurs venaient de chez Auteuil, fournisseur pour messieurs chics. La boutique, élégante et chaleureuse, se trouvait rue du Bec. Au début, sur la droite, venant du Palais de justice. Là officiait Madame Campard, femme ayant du goût et du caractère. Il faut l’un et l’autre pour vendre deux décennies durant des cravates. Non, Monsieur, la pochette ne se fait plus. Après un temps et un soupir, elle ajoutait : Et c’est dommage.

Ah, l’a-t-on assez chanté l’angoisse du commerçant ! Et sa désespérance, surtout celle venue des temps actuels ! Non, Madame Campard, la cravate ne se fait plus. Comme un tas d’autres choses, fort utiles et fort bien faites. Remplacées par d’autres certes, mais qui ne nous sont rien. Aussi, chère madame, comme nos cravates, quittons la scène.

CDLXXXVI.

Vous en ai-je parlé ? Sûr que oui. De quoi ? De l’immeuble de rapport (ça ne se dit plus) construit boulevard de l’Europe. Comme immeuble de rapport marque mal, on nous parle à présent de résidence étudiante. Ça fait plus chic et permet d’augmenter les loyers. Mais là n’est pas la question. Elle est que son architecte (connu ici pour son carnet de commande) a eu l’idée un tiers saugrenue, un tiers paresseuse, un tiers gros malin, d’habiller sa façade de motifs à la manière Piet Mondrian.

Pensez si on en a causé ! Êtes-vous contre, êtes-vous pour ? Chacun y allait de son opinion. La meilleure étant que c’était trop criard. Mondrian criard ? Pensez ! Comme de juste, aux dernières nouvelles, les anti-criards ont gagné. Ni une, ni deux, on a ressorti les pots de peinture et tout a été revu en blanc, un peu en noir, un peu en gris. Trois coups de pinceau, un coup de rouleau, et Piet Mondrian est devenu Daniel Buren ou Jean-Pierre Raynaud (en cas de doute, voyez les dictionnaires).

L’autre prétexte retenu était que le voisinage était contre (notez qu’il l’est souvent). Dans le cas présent, le voisinage, ce sont les détenus de la prison Bonne-Nouvelle. Ça n’étonnera personne : s’il y a des gens qui détestent Mondrian, c’est bien les justiciables. On peut même avancer que si le hasard (quoi d’autre ?) vous menait en prison, ne dites pas que vous aimez Mondrian. Là, je ne donne pas cher de votre peau. A Bonne-Nouvelle, ils sont, au mieux, action painting, au pire, support-surface (en cas de doute…). En dehors, rien, shampoing Dop et Ricoré. Donc, si vous y êtes, motus et bouche cousue. On cantine et on fait sa peine.

Mais il se dit aussi autre chose. Dînez-vous en ville ? Moi non plus, mais pas si souvent. L’autre soir, rue Grand-Pont, la façade Mondrian fut abordée. On en était au dessert, au fameux tiramisu, spécialité de la maison (infect). Après avoir débattu des prochaines municipales (j’y reviendrai) une mauvaise langue (il y en a tant !) posa la question : était-il vrai que… Que quoi ? Qu’un homme politique, ici incontournable, a fait part de son mécontentement. Passant par là et découvrant la folie Mondrian, il aurait dit : virez-moi ça ! Ce genre d’homme a l’habitude d’être obéi (sinon à quoi bon ?). Peu de temps après, fin du Mondrian. Retour à la case départ, sans passer par la prison.

Le personnage en question, on l’aura deviné, aime la vraie peinture. Celle qui dure et colle aux doigts. Et a l’habitude de donner son avis. Du reste, celui-ci est le meilleur. Nous en sommes d’accord. La preuve ? Autour de la table, on se récria. Ah, ce tiramisu, quelle réussite ! Même Aux Gourmets d’Italie, pas mieux (il en venait). A propos d’Italie, des projets pour cet été ? Le Lubéron ? Prendrez-vous du café ? Parce que moi, les conversations de coiffeuses… Un taxi un dimanche, c’est incroyable ! Bernadette, oui, de temps en temps…

CDLXXXV.

Au Soleil de Berkane. C’était, pas loin de chez moi, une épicerie. Et c’est (déjà !) une épicerie d’autrefois ! Sans conteste, elle avait dû succéder à une quelconque Alimentation générale ou Coopérateurs de Normandie. Et avant ? Du temps où les épiceries n’existaient pas, du temps d’avant ? Au fait, où se trouve Berkane ? Wikipédia m’apprends (que ferait-on sans ?) qu’il s’agit d’une ville du Nord-Marocain, qui plus est tirant son nom d’un saint musulman dont le nom signifie (ou à peu près) noir, nom de couleur.

Que de choses pour un lieu où, un temps, j’ai acheté yaourts ou Michoko ! Ces caramels enrobés de chocolat consolent de beaucoup de choses (les yaourts moins). Évoquant les Michoko, nous voici déjà au Japon. Et dire que nous n’avons pas quitté le quartier Saint-Nicolas ! Ce dernier est patron des petits enfants, surtout au moment de Noël. Et patron, parfois, dit-on, des marins. Nous voici déjà à l’Armada pour laquelle ce sera ici ma seule contribution. A une rencontre de quartier à qui je disais que je n’irais pas déambuler voir des bateaux déjà vus et revus, celle-ci me répondit : moi, oui, pour les marins. Je vous épargne son air rêveur.

Grand bien lui fasse. Cet âge lui passera. Viendra celui où il ne lui restera que les Michoko. Lesquels, à force, deviennent un peu écœurants et surtout collent aux dents. Devenu vieux, il faut se méfier des caramels. Et des marins, des petits enfants, et de ce qui s’ensuit. En revanche, il n’y a rien à craindre des épiciers arabes et des yaourts qu’ils s’efforcent de vendre. Leurs neutralités sont à toutes épreuves. Quoique.

De façon permanente, le patron du Soleil de Berkane, dormait. Assis devant la boutique, il paraissait toujours assoupi. Vous fallait-il de la crème Mont-Blanc ou de savoir s’il avait des lames de rasoir de dépannage, qu’on avait l’impression de le réveiller. De l’éveiller ? Il se levait alors avec pesanteur et consentait à vous servir. Encore le faisait-il avec toute l’indifférence et la hauteur d’un sultan en l’absence de son grand vizir. Derrière sa caisse enregistreuse, sa façon de mettre vos achats dans un sac plastique, vous délivrait un message subliminal : Mécréant, moi descendant d’Ibn Ouassoul, je pourrais te faire trancher la tête par mes eunuques.

Et vous rentriez chez vous, pas plus fier. Mais voilà, comme les Michoko, la crème Mont-Blanc console de tout. Ou presque. Des Gentils comme des Méchants. Irai-je jamais visiter Berkane où il n’y a rien ? A moins que mon épicier y soit reparti ? Qu’il y dort encore. Ou toujours ? D’un sommeil éternel, dans les bras d’Ahmed Aberkane dit Le Noir, tout ça au Paradis des Croyants, où tout est douceurs et effluves sucrées ? C’est le moins qu’on puisse lui souhaiter.

Alors que, voilà, nous, il faut continuer. Printemps morose, Armada tapageuse, Impressionnisme lassant… et faire semblant d’y croire. Même de s’en féliciter ! Quelle vie ! C’est à ne pas croire ! Allez, encore un Michoko ? Oui, mais un dernier.

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