Archive mensuelle de août 2013

Chronique DIV. Désormais, voyez http://rouen-chronicle.over-blog.com

XX

DIII.

L’Espace du Palais, quatrième et
dernière fois. Que dire qui vaille ? Comment raconter
l’effondrement ? D’un monde rêvé, puis fini, au bout de tant de mois, il
ne reste rien. Les cases sont vides. Tout est en plein vent. Les ruines, leur
charme, plus quelques gardiens. Ces derniers sont désœuvrés. Ils accueillent
les visiteurs avec plus de résignation que de nonchalance. Ils connaissent,
intuition, la date finale de leurs fonctions. Bientôt. Nous voici devant un
formidable ratage. Un de plus.

Une fois fermées les dernières
boutiques et partie la Fédération, que se passera-t-il ? On espérera de
grandes administrations, de grandes écoles, de grandes entreprises. Côté
commerce, on attendra, telles les grenouilles, la grande enseigne réputée locomotive. Bref, on patientera face aux
mirifiques promesses.

Mais j’y pense : la
dernière grande enseigne que la ville ait connue fut, jadis, une lyre
monumentale posée sur le toit des Folies Bergère de l’Île Lacroix. Les
Rouennais dominateurs et sûrs de d’eux-mêmes l’ont mise bas en juin 1967.
C’était au moment de la Guerre des Six jours. A mon humble avis, aucun rapport
mais sait-on jamais ! Toujours est-il qu’aujourd’hui, une étalagiste
contemporaine a voulu raviver ce souvenir par de besogneuses installations en matière
plastique. On nous dit que c’est à cause des bêtises de Rouen impressionnée. Force est de le croire.

Mais je m’égare. Il est douteux que
l’Espace du Palais voit revivre un jour, en lieu et place, les Folies Bergère.
Si oui, je me serai, toute ma vie, trompé du tout au tout. Sur les Municipaux,
sur les commerçants et sur le réalisme de notre société. Non, le plus probable
c’est que ce bâtiment va rejoindre la liste (un peu longue) des ruines
insensibles dont notre ville semble se faire une spécialité.

Sur ce simple sujet, de nouveau
une brève incise, il n’est que de pénétrer dans l’Espace Monet-Cathédrale (grille
ouverte) et de se poster face au nord : à votre gauche, l’arrière du magasin
Hema (publicité gratuite) et à
droite, la façade de l’hôtel Romé (publicité payante). Et là, vous dites à
haute et intelligible voix : tout ça
pour ça !

Je m’égare encore. Vrai qu’à
Rouen, les occasions ne manquent pas. A tous points de vue. Ainsi, constatant la
destruction (future) du présent, je me souviens avec candeur de ce qui existait
avant, encore avant autrefois. Cet endroit qu’on nommait le marché aux fleurs, cette
construction mise en lieu et place de l’hôtel (encore un) des Sociétés Savantes.

Flanqué d’un parking bétonné sur pilotis, c’était un vaste
espace occupé par deux galeries couvertes. Un seul niveau, boutiques se faisant
face, périmètre de verdure. De l’horizontal sans fioriture, de l’utilitaire simple
et durable. Sans doute trop. Et oublié aussi. A point tel que mon évocation rend
mal le charme des lieux. Disons aussi que le parking était plutôt mastoc et
qu’une station-service mobilisait un peu trop le décor. N’empêche, dites, un
marché aux fleurs ! C’est à de tels détails qu’on voit que le monde
moderne ne nous épaissit pas : lorsque la culture remplace l’horticulture.

DII..

L’Espace du Palais, pour une troisième fois. Il semble me
souvenir que celui d’aujourd’hui n’est pas celui d’origine. L’installation de
la centrale des cadres (qui y achètent désormais si peu) modifia de beaucoup le
projet vendu et construit. De quelque chose d’assez simple, encore que mastoc,
l’avide commerce s’arrogea le droit d’arranger ça à sa façon.

Alors, du square Verdrel à Monoprix, la route était courte.
Au fil des saisons et du temps, elle devint de plus en plus triste. Les
municipaux, prompts à l’abandon, fermèrent l’accès à la place Foch. En regard,
les magistrats propriétaires se crurent encore des privilèges et fermèrent le
passage donnant sur la cour du palais de justice. Il y avait là, parait-il,
plus de pirates que de vigies.

Espace ouvert, espace fermé. Qu’en faire ? Allons, cherchez
bien. Ce qui manque ici, c’est un peu d’horizon. Dis, Coco, t’es allé où en
vacances ? Que vous le vouliez ou non, on sera ici sur la Costa Brava. Ou peu
s’en faut. La plage, le soleil, les palmiers, y compris la ferveur mise à y
croire. Passez la monnaie. Oui, monsieur, on prend les chèques-vacances. Une
génération plus tard, que reste-t-il de cette espagnolade ? Des euros
difficiles, guère plus. Par temps d’automne, balayées par la pluie, les
vitrines s’ennuient.

Durant ce temps, ailleurs, la fête battait son plein. Que de
plaisir, que de bonheur ! Ah, on en a dépensé de l’argent au sous-sol ! Mais,
vous le savez, ces choses-là ne durent qu’un temps. Comme dans les églises
d’autrefois, vient le moment d’aller au confessionnal. La contrition, toujours.
Il faut regretter puis expier. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Le palais
vide n’est plus à la mode. L’Espagne ou l’Italie encore moins. Les centres
commerciaux, c’est pour le populo. Lequel on le sait n’a plus guère d’argent
pour de pareilles fadaises. Enfin, c’est ce qu’on dit.

Dans les fossés du château, se posera bientôt la question de
la reconversion. Pas tant matérielle que spirituelle (la contre-réforme, si
vous voulez). Dans des lieux revus à la modestie, il faudra inventer. De
nouveau croire à la bonne étoile. Madame Chalamont le disait : le commerce
devient de plus en plus difficile. Que dirait-elle, aujourd’hui, elle qui, cinq
décennies durant, vendit des parapluies. Rien d’autre ? Non. Alors pensez, des
livres !

En attendant, qui hante le vieux palais ? Des déjà plus et
des pas encore. S’il est un lieu où la mélancolie s’installe avec dureté, c’est
dans ces lieux désertés par la passion. Là, oui, en août 2013, on hésite à
choisir entre l’ennui et l’effroi. Même les impressionnistes du musée ont l’air
plus gai, c’est dire. De fait, les amateurs de peinture sidérante (au sens
strict) peuvent se régaler au sous-sol, face au rendez-vous fédératif. Il y a
là, en précaire, une sorte de galerie sombre où on expose de pathétiques
peinturlureurs.

On aurait tort de rire. Même de sourire. Il faudrait plutôt
y voir un signe de reconnaissance. De quoi ? D’un avenir à la mesure : le
médiocre, l’insignifiant, l’indélébile.

DI…

Oui, que deviendra l’Espace du Palais ? Lorsque les dernières boutiques auront fermé et que la Fnac aura remballé ses cartons, qu’en restera-t-il ? Je sais, il y aura encore la bibliothèque municipale. C’est vrai qu’on ne voit plus personne diront-elles. C’est que déjà, dans le Patio (appellation nouvelle) ça s’égaille (ne pas confondre avec s’égayer). Dame, les marinas-pieds-dans-l’eau, ça ne dure qu’un temps. La plage, la ferme, les animations pour enfants, tout ça ! Vous connaissez les Rouennais comme moi : pas plus changeants, versatiles et de mauvaise foi.

A l’origine, le bâtiment, appartements et parkings, furent vendus pour ce qu’ils étaient : un bon placement. Ah, qu’il ferait bon vivre ici, en centre ville, avec les services à proximité. Il y avait même, au sous-sol, au milieu de trente-six cases commerciales, un supermarché. Je ne suis jamais allé au pays des soviets, mais tout comme. Vers la fin de l’après-midi, les rayons étaient déserts. Clients et marchandises. Pratique quand on cherche des biscottes et du Nescafé. C’est par là disait une vendeuse, au fond. Les boutiques fermèrent (déjà) et on en remballa les paquets de nouilles. Déjà.

Comme d’habitude, l’Espace du Palais, architecture moderniste du temps, plût. Comme plurent les Fronts de Seine, le Champ de Mars, l’Espace Monet-Cathédrale, et quoi encore ? Le Rouennais, dès qu’il s’agit de se loger, ne lésine pas. Les grands moyens. On est pas des moindres. L’emballement et la gloriole. Tout retombe vite et on passe à autre chose. Nous en sommes là.

Pas mal d’habitués du palais de justice se félicitèrent de la construction. Habitués du palais, n’entendez pas justiciables, mais professionnels de la dame à la balance. Logés là, disaient-ils, nous irons plaider en pantoufle (ils le font souvent). Qu’on soit de la magistrature assise ou debout, on avait des digicodes rue de la Poterne. Pensez si c’était chic. C’est cher, oui, mais faut ce qui faut. Allez, on revotera Jean Lecanuet.

Vint le temps où on s’aperçut que ce Palais d’été virait à la Cité interdite. La nuit, le bruit, les coolies à nos portes. La galerie commerciale désertée, les frais de copropriété qui augmentent, sans parler des voisins d’en face. Que va-t-on devenir ? Rue Ecuyère, la Fnac était l’étroit. Déménageons. Chose dite, chose faite. Là où on vendait des conserves, on achèterait des livres (c’est souvent la même chose).

Yvon Robert, fraichement élu, reprit sa calculette. Il déclassa une partie du terrain pour agrandir les rayonnages. A L’Échiquier, on se félicita de son choix. Comme le picon-citron-curaçao du Bar de la Marin : un tiers de commerce, un tiers de béton, un tiers de culture, et un dernier tiers de politique. Sans glace ou avec, les Rouennais, devenus tous de gauche, étaient ravis.

A l’époque, j’avais encore quelques amis, la plupart jeunes architectes (ce n’est pas le bon ordre). Ils ne décoléraient pas. A un premier saccage en succédait un autre. Ce qui consolait, c’est que la Fnac s’agrandisse. Ah, ça, au moins, c’est bien. Comme dit la chanson : La suite lui prouva que non.

D….

Possible que cela arrive. Ou n’arrive pas. Quoi ? Ce dont on nous parle : du déménagement de Fnac du centre-ville. Je pencherais plutôt pour la première occurrence. Et quand on dit déménagement, on lira plutôt disparition. Autant aller dans le sens de l’histoire. Qui lit, qui écoute de la musique ? Achète-on encore des ordinateurs ? Oui. Ou plutôt comme disait Anatole France : enfin, oui, n’est-ce-pas, tout de même. Est-ce que ça rapporte autant ? Guère.

Constatons que la ville se vide de tout magasin d’envergure, à la fois en qualité et en quantité. C’est, quelque part, le retour du petit commerce. Oh, pas l’épicerie de la mère Carrier ou la librairie de mademoiselle Dargent ; celles-là sont mortes, archi-mortes et enterrées. Si résurrection il y a (il y aura) ce sera sous la forme du rare et du cher. Dans l’avenir, les boutiques seront distinguées ou ne seront pas.

Que trouve-t-on ici qu’on ne trouve pas ailleurs ? J’ai connu une époque où les chics Rouennais allaient faire emplette à Paris. Il n’y a là qu’on trouve ça. On parlait de tissu, de vaisselle, de polos estampillés. Rouen alors, c’était encore Le Vieil Elbeuf. Our pour rester dans le ton, La Rôtisserie de la reine Pédauque. Mais assez sur ce sujet impressionniste.

Mais alors quid du palais des courants d’air ? Une fois la centrale d’achats des cadres disparue, que deviendra l’Espace du Palais ? Déjà on le visite comme un musée d’autrefois, avec salles vides, rares visiteurs et gardiens au regard lointain. Les trois ou quatre boutiques qui restent sont comme les défenseurs d’une tradition. Les indiens de la réserve ou peu s’en faut. Du reste, constatez que ces Sioux ne vendent plus que des bijoux ou des colifichets exotiques. Les palmiers suivent.

Pour vous consoler (pas moi, j’ai toujours méprisé ces lieux) il vous suffit de remonter à la surface. Là, c’est un peu mieux. Du moins l’été. On s’y expose autour de verres colorées ou d’assiettes garnies. L’hiver, on prend des mines de réfrigérés devant des boissons chaudes servies dans de grandes tasses blanche. Enfin pas moi, les autres. A ce sujet, je me suis toujours interrogé sur cette loi anti-tabac dans les cafés. A la fin des fin, il s’agit surtout d’une loi pro-terrasse pour les bistrotiers en mal de renouveau. On découvrira un jour qu’il y avait du consortium Pernod-Ricard là-dessous.

Je sais de quoi je parle : ancien fumeur, ancien buveur, et bientôt ancien liseur et ancien auditeur ; que voudriez-vous que j’aille faire à l’Espace du Palais ? Qui se souvient que cette incongruité nous fut vendue comme une des plus importantes opérations immobilières de l’ère Lecanuet. Là, les investisseurs disposeraient du meilleur pour le plus cher. Quarante ans plus tard, revendus et loués en précaire, qu’en reste-t-il ? Comment les riches sont-ils riches ? Ne leur vole-t-on pas leur argent aussi souvent que possible ? Réponse : ils revendent à temps.

Oui, que va devenir L’Espace du Palais ? J’ai ma petite idée. Je vous dirai ça bientôt.




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