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Archive mensuelle de juillet 2013

CDLXLIX.

Rejeton de portuaires, j’ai fréquenté (un peu) deux bars des quais : Le Cadran et Le Marégraphe (d’autres bars aussi, mais plus tard). Disons tout de suite que sur les quais ne signifie rien (ou plus grand-chose). Seuls ceux d’avant-guerre peuvent écrire sur les quais. Après, ce fut un temps autre. Temps qui, lui aussi, passa. Aujourd’hui, on peut (on pourrait) le redire. Dire, oui : hier, je suis allé au Marégraphe, sur les quais. Le dire sans le dire. Ce ne sont plus les mêmes, ni quais, ni marégraphe.

Le Marégraphe le vrai, était un grand café, appelé (pour l’exactitude) Café du Marégraphe. Plus grand que Le Cadran (dit lui aussi Café du Cadran). Et pour tout dire, mieux fréquenté. Le premier surtout par les dockers ; le second par les portuaires, soit les gens du port. Alors, portuaires ne se disait pas et encore moins usagers du port. On parlait de transitaires, terme vague mais suffisant.

Dans d’autres sphères (et d’autres bars) évoluaient les marins. Sans les capitaines. Et encore moins les armateurs. Enfin si, mais bon. Tout ça est loin. Que reste-t-il des cafés du port, des dockers et des marins ? Du loisir et du culturel. Il suffit de flâner sur les nouveaux quais et constater que les petits-fils des dockers sont juchés sur patins à roulettes. Ils virevoltent sans souci de succéder à leurs aïeux. Admettons qu’ils n’aient pas tort.

Pour trouver les labeurs d’antan (sans ressemblance) il faudrait se rendre plus loin, vers les quais de Stalingrad ou de Danemark. Là, dans des bureaux sinistres et climatisés, de jeunes chinoises parlant norvégien envoient de mails sur mails à Georgetown ou Luanda. Au déjeuner, s’attablent-elles au Marégraphe newlook ? Il est à craindre que non. Qu’iraient-elles y faire ou attendre ? Quel apprenti boxeur de Biskra viendrait les y rejoindre ? Hélas, les stagiaires de Ningbo sont sages. Un peu espionnes oui, mais moins naïves qu’il n’y parait.

Ce n’est pas qu’elles s’amusent à Rouen, notez bien. Il s’en faut. Le dimanche, elles déambulent par deux dans les allées du clos Saint-Marc. Elles découvrent les poivrons farcis, les tracts centristes et le l’accordéon forcené d’Erika. Quel pays enchanté que la France ! Tout y est sans importance. Personne ne croit à rien et ne sait ce qu’il faut penser. Et elles ne diront rien de ces immondes fromages.

Bon alors, et Le Cadran ? Qu’en ai-je à raconter qui vaille le bel aujourd’hui ? Peut-être ceci : un soir de février 1962, un Américain baraqué y fit une brusque entrée. Avec force, il réclama une dépanneuse, à défaut l’US Army. Venait d’Evreux, était chauffeur, avait un pneu crevé et un patron impatient. Dans ce genre, le quai Gaston-Boulet n’a jamais manqué de ressources, surtout à l’heure de l’apéritif.

C’est ainsi que Thierry (dit Titi) employé chez Transcap, changea la roue d’une Chevrolet Corvette bleu métallisé. Pendant ce temps, Robert Kennedy (frère de précédent) et son chauffeur, abrités de la pluie, trinquèrent au vin rouge avec l’assistance. Toutes choses qu’on apprit trois jours plus tard.

CDLXLVIII.

Les gens sont extraordinaires. L’autre jour, j’évoquais la figure, plus ou moins célèbre ici, d’un ancien conseiller municipal. Il venait de disparaître dans le pur anonymat. Pour la presse locale : inconnu au bataillon, aucune mention, ce que je déplorais (sans trop de ferveur). Pour parler le rouennais sans peine : voilà t’y pas que je me suis fait incendier par la famille. Je n’avais pas à mentionner l’homme en question et surtout à en dire quelque chose. Bref, à en faire des figures de style. Le message récriminant s’achevait par : le connaissiez-vous vraiment ?

La belle affaire ! Comme si, sans connaître ou en connaissant, on pouvait dire quoi que ce fut ! Comme disait je ne sais plus qui : tes trucs, c’est de la poésie. Il parlait de Rouen Chronicle. Il n’avait pas tort. Une parole de sympathie est aujourd’hui prise pour une moquerie ; beau monde que celui-là ! La faute à qui ? J’ai ma petite idée : les gens ne lisent plus, ils regardent les images. L’empire des signes ? Oui, si vous voulez.

L’affaire du conseiller municipal rejoint celle d’un boulanger dont la disparition navrante m’avait forcé à une chronique. Pas un pli, ses enfants ou alliés sont venus ici m’agonir. Leurs commentaires n’étaient pas tendres. Je m’étais appliqué pourtant. Dans un sens, ils avaient (ont toujours) raison. Si cela me rend triste pour eux, tant pis pour moi.

Rassurez-vous, ça ne dure pas. Je me reprends vite. J’ai davantage de bêtes noires que de bêtes blanches. Vrai aussi que je me concentre. Tout ça pour dire que batailler avec ses lecteurs n’a guère de sens. Un auteur n’a pas d’adversaires sinon, en l’occurrence, un clavier capricieux (sans parler de l’orthographe). Tenez, puisque nous y sommes, aucune idée du nombre de mes lecteurs. On m’a (mon neveu Jérôme) plusieurs fois expliqué le système, mais cela dépasse mon entendement. J’ai, parait-il, des hits et des visites.

Il semble que les premiers soient préférables aux seconds. J’aurai cru le contraire. C’est d’ailleurs un de mes défauts favoris : croire le contraire. Pourtant, une visite, même brève, est mieux qu’un hit ? Non. Ce qu’il faut, c’est un clic, lequel ne dure pas. Certaines visites s’éternisent. Ainsi, l’autre jour… Mais passons.

Jérôme, toujours lui, m’a certifié que la chronique la plus cliquée (visitée ?) est celle où j’avais mentionné je ne sais plus à quelle occasion, un pape naguère célèbre. Diable ! Sur la toile, à quoi tient la renommée ! Sur le tard, écrira Wikipédia, il entama une carrière d’écrivain catholique. J’aurai des difficultés à démentir. Notez que j’ai de l’avenir. Avez-vous noté comme tout ce qui est religieux est d’actualité ? Sur la toile et ailleurs.

Bon, revenons à le connaissiez-vous vraiment ? Que dire ? Ben, oui. Pour ajouter aussitôt : mais pas tant que ça. Connais-toi toi-même dit le philosophe. La citation complète, parait-il, aurait une suite : … et tu connaîtra l’univers et les dieux. Déjà mes voisins ! Alors les conseillers municipaux et le boulanger, pensez !

CDLXLVII.

D’après ce qu’on lit, ça ne s’améliore pas. Je veux dire, du côté de l’ancien passage de la Cour des Comptes. Cet espace, autrefois public, devenu à demi-privatisé (avidité de promoteurs), l’est désormais tout à fait par la fantaisie des copropriétaires. On nous a offert là une belle illusion. Nos municipaux en premier, qui vendent depuis des décennies la ville aux plus offrants ; ensuite les décideurs locaux (pas ceux auxquels on pense) qui se moquent du tiers comme du quart de Rouen et ses entours.

Pourvu que leurs emblèmes politiques soient au diapason, rien n’y résiste. D’où l’affaire dudit passage. De nos jours, un copropriétaire est plus fort qu’un politique. Dame, il est dans son droit, certifié et papier timbré, il a payé pour. Tandis que l’autre, allez-y voir ! J’imagine que pour faire enlever l’antivol de la grille et laisser le passage au passage, il va falloir réunir un tribunal ecclésial. Chanoines et avocats s’en frottent (d’avance) les mains. Ira-t-on à l’arbitrage ?

Autre fermeture qui me navre, celle de prétendu parc inauguré sur la presqu’île Rollet. A peine ouvert, déjà fermé. Lui aussi doit être enchaîné la nuit (on devine pourquoi). Une fois qu’on aura jugé de l’efficacité de la mesure en nocturne, elle sera étendu au diurne. Fermé un jour, fermé toujours. Croyez-moi, le métier de serrurier, aussi sophistiqué soit-il, a de l’avenir.

Nouveauté ? Plus ou moins. Lorsque j’étais gamin, le gardien du square Solferino fermait les grilles à la tombée de la nuit. Il vous attendait en criant on ferme et agitait une cloche. J’ai connu ça. Les nuits sont faites pour dormir, pas pour se promener dans les jardins. Je dis : se promener, on me comprendra à demi-mot. Notre contemporain n’aime pas les parcs, ni les jardins. Il préfère l’espace vert. Seuls les amateurs du XVIIIe siècle comprendront la nuance.

Pour en revenir aux politiques, notons que ceux que nous élisons (façon de dire) confondent leur fonction avec celle d’agent immobilier. Pour eux, administrer la ville revient à en vendre bâtiment, mobilier ou espace. On l’a fait, autrefois, avec l’espace voué aux gigantesques parkings. Ceux-ci étant passés de mode, nos municipaux ont continué avec les supermarchés. Puis vinrent les galeries commerciales. Quoi encore ?

Peut-être la rue. Ainsi, le parcage des bagnoles rapportant moins, on vend chaussée et trottoirs aux bistrots. Qui n’a pas sa terrasse ? Le piéton, profil bas, doit désormais se glisser entre les tables. Excusez-moi, messieurs mesdames de regarder dans vos assiettes. Cette ostentation à être dehors, n’a qu’un mot : l’exhibition. Tout est public, rien n’est privé. Et pour finir, le monde nous appartient.

Sauf le passage de la Cour des Comptes, la presqu’île Rollet, et deux ou trois choses dont on nous réserve la surprise. Ah, dites, vous avez votez pour. Moi, non ? Mais si, vous avez voté pour être fidèle à vos idéaux. Pour qu’on ne vous reproche rien. Pour conserver vos amitiés. Le reste, pfuitt, pas mon affaire, qu’ils se débrouillent. Bon, puisqu’il n’y a plus de tiramisu, donnez-moi un café gourmand.

CDLXLVI.

Désolé d’interrompre vos vacances, mais la nouvelle vient de tomber et elle est d’importance : le Front de gauche présentera une liste aux prochaines municipales de 2014. Oui, je sais, ce n’est pas une nouvelle nouvelle, mais bon, il fallait que vous soyez prévenus. Maintenant, vous pouvez reprendre votre lecture. Pour ceux que ça intéresse, voir ce qui suit.

Alors là, nous y sommes. Une liste Verte, une autre genre Pirate, le NPA, Lutte ouvrière et quelques autonomes sans autonomie, le carnet est bien rempli. Y aura-t-il une liste du communiste ancien ? C’est plus que probable. A dix, nous ferons une croix.

Ah mon ami, Vonvon est cuit ! Pas un pli. Pensez, tout ça groupé, uni dans l’affrontement et la détermination, je ne donne pas cher du conglomérat socialiste sortant. Badaboum ! Quel château de cartes ! Dans ce tableau, la seule chose qui importe (un détail) lesquels arriveront en tête ? Les Verts, les Frontistes de gauche, les trotskystes nouveaux ? Là, les paris sont ouverts. On sait l’électeur rouennais frondeur, plutôt teigne, un brin vindicatif, qui plus est versatile. Tout est possible. Or à la mairie, on dort. Je serais le cheval de Napoléon, je m’inquiéterais.

Ça ne vous fait pas rire ? Moi si. Il ne me tarde pas de voir ce qui va suivre ; Yvon Robert et la Sénatrice seront dans un mouchoir, l’un avant l’autre, et ce sera réciproque. Au premier tour, ces deux-là auront gagné. Rue de la République ou rue Alsace-Lorraine, champagne ! (plutôt Crémant). Au matin du lundi, il faudra, calculette en main, se concentrer pour le second tour. Pourra-t-on compter sur les opposants d’hier soir ? Sûr que oui. D’autant que, mais bref.

Du côté socialiste (et apparenté) tous drapeaux contestants remisés, on se comptera. L’euphorie sera au réalisme. On les entend d’ici. Non, tu comprends, on est de gauche tout de même. Yvon Robert, il est ce qu’il est, mais on vote pas à droite. Ce sera un soutien critique, vigilant. Nous, on lâchera rien, il faudra qu’il compte avec nous. Tous unis, camarades. Pas de chèque en blanc à Mitterrand ! D’autant qu’on brandira le spectre connu des douteuses concessions verbales du clan adverse en faveur du grand méchant loup. Alors là, moi je dis stop. No pasaran ! Et hop, tout sera dit.

Oui, désolé de noircir vos vacances avec mes petites histoires. Elles sont sinistres. Je vous imagine à la mer, à la montagne, à la campagne. En famille, heureux, détendu, pas trop dépensier. Vous devez y être, car mes promenades en ville sont creuses. Rien de neuf, quelques magasins disparus, d’autres apparus, des boulangeries fermées. Bref, la routine. En rentrant, vous trouverez Rouen inchangée. Y compris moi, toujours là, fidèle.

Juillet, août ? Non, je ne pars pas. Pas trop les moyens. Oui je sais, il y a le Secours populaire qui s’est proposé de m’emmener. Je vois ça d’ici : car au Boulingrin, sandwiches emballés, Yport et ses galets. Merci bien !

Quel snob ! C’est bien un mec de droite.

CDLXLV.

Revenons aux poubelles grises. Il y a peu de temps, j’ai attribué leur instauration à notre première adjointe. On ne prête qu’aux riches. Il paraît (c’est même certain) que ces horreurs qui encombrent certaines de nos rues ne sont pas de son fait. Vrai, cette conseillère (plus municipale que conseillère), femme aux multiples responsabilités, semble avoir le dos large. La vérité est que nous serions redevables de ces monstrueux containers aux seuls créationnistes. Pas vus, pas pris, ces peu aimables fonctionnaires (le sont-ils, au fait ?) échappent à tous contrôles et toutes critiques. D’autres paient pour eux.

Il est à craindre en effet que quoique nous votions en mars prochain (pour ma part, j’hésite encore) nous aurons les mêmes piochant dans les mêmes copieux catalogues. Quand le mobilier urbain va, tout va. Cette permanence et cette stabilité seront jugées rassurantes par certains. Ils auront raison. Que nous reste-il de vraie croyance ? Celle de se dire que dans des bureaux larges et clairs, on œuvre pour notre bien-être. Oui, qui sont ces hommes et ces femmes de bonne volonté (relire Jules Romains) s’acharnant (avec lenteur et persévérance) au choix de bancs, de panneaux, de barrières, que sais-je ? Obscurs d’entre les obscurs, tout ignorés qu’ils soient, qu’on les considère à l’égal de leur modestie.

Mais revenons à Christine Rambaud. Il m’arrive de la croiser, le dimanche matin, au Clos Saint-Marc. Pourquoi est-elle si triste ? Du moins, pourquoi en a-t-elle l’air ? Elle a le pouvoir et la gloire, pourtant. Oh, je sais : quel pouvoir, quelle gloire ? D’où ce sentiment (tout personnel) qu’elle n’est pas à sa place. Ni ici, ni ailleurs. Qu’elle cherche à être autre chose que son image (laquelle manque d’un certain relief). Cette femme est-elle heureuse ? Peu le sont. L’adage est connu : les hommes sont des salauds (j’en sais quelque chose).

Bon, mais est-ce la question ? Non. La question (le constat) est qu’on peut être astreinte à des fonctions et penser à autre chose. De fait, ce que vivent chaque jour ceux et celles qui choisissent les poubelles dans les catalogues. Eux aussi aimeraient être ailleurs. Nous les contraignons à choisir pour nous. Ils aimeraient courir les bois en compagnie de cerfs, de biches et de faons. Ou repeindre une chapelle délaissée. Ou aller à la plage.

Le travail municipal est ingrat. Collègues, employés, électeurs, personne n’est là pour dire : nous sommes ensemble. Tes poubelles, on va dire que c’est celle-là. La grise ? Oui. Maintenant qu’on a choisi, on va au Clos Saint-Marc, là où il y tant de beaux et de vrais amis. Mais voilà, ces histoires-là sont celles qu’on se raconte le soir, lumière éteinte, lorsqu’on attend le sommeil et qu’on regarde les chiffres qui clignotent. Vous savez, le moment vrai, celui où la certitude commence. Je vais dormir.

Mais en bout de rue, dans le lointain, on entend un bruit de moteur. Il se rapproche, il grandit, bientôt il clignote. Dans le noir, quelqu’un dit : c’est à cette heure-là qu’elles passent les poubelles !

CDLXLIV.

Dans le journal, page des inhumations, annonce de la mort de O***. Messe à Saint-Sever et réunion au cimetière. Encore une belle matinée en perspective ! Je ne suis pas forcé d’y aller, mais enfin, oui, tout de même. De nouveau, je vais être l’anonyme de service. Je me vois mal dire aux enfants : j’ai bien connu votre mère avec laquelle nous avons trompé votre père pendant quelques mois. Pas longtemps, notez bien. Mais enfin, oui, tout de même.

O*** était ouvreuse de cinéma. A l’Éden, puisque vous voulez tout savoir. Rue Jeanne d’Arc. Ce doit être une banque à présent. Ou des immeubles de bureaux. Tous endroits où l’on continue à faire du cinéma, mais d’un autre genre. Au sortir de la guerre (chercher laquelle) ce fut l’une des plus belles salles de la ville. Après l’Omnia et le Normandy, lequel se trouvait rue Écuyère. Il y avait un bar au premier étage. Vous dire ce qu’était le cinéma en ces temps-là !

Et la vie des ouvreuses. Pour qui voulait avoir des liaisons extra-conjugales (quel mot pour quel temps !) le métier était en or. Pour le reste, ça n’était pas si glorieux. Heureusement que j’ai la confiserie ! disait O***. Brave fille, s’il en fut. Un peu collante. Et très popote. Je ne vois pourquoi je ne le dirais pas.

A l’Eden, dans la semaine, l’après-midi ou en fin, existait deux institutions : le Film-Club et le Ciné-club Poustiquet. Il s’agissait pour la jeunesse d’apprendre le cinéma en se distrayant. Pour le peu que j’en sais, voyez comme les temps changent. Le cinéma s’enseigne désormais au lycée, rarement dans les salles. De là à dire qu’on s’ennuie au cinéma, la chose me paraît évidente. S’amuserait-on au lycée ? Allons, Félix exagère toujours !

La mort d’Odile m’amène à dire que j’irai de moins en moins au cinéma. Une fois ou deux par an, une promotion intempestive m’entraîne à l’Omnia (le nouveau, pas l’ancien), aux Saint-Sever (déjà ? encore !) ou au Pathé des Docks. J’en ressors souvent éberlué. Je me perds dans les couloirs, le son est trop fort, tous les films sont en anglais (titre et référence) et je ne comprends rien à ce qu’on me raconte. Sans parler que dans chaque salle, l’après-midi, il n’y que des gens de mon âge. Ou approchant.

Tout ça pour ça ? Autant rester chez soi. Donc mardi, messe à quatorze heures et ciné à quinze ? Une jeune femme me guidera-t-elle avec sa petite lampe Wonder et un paquet de Michoko ? Comme disait Carabine : Comptes-dessus et bois d’l’eau.

Je profite de l’entracte pour vous dire que je suis chagriné de me voir affublée, ça et là, de l’étiquette Monsieur-c’était-mieux-avant. L’ai-je jamais affirmé ? Où voyez-vous de la nostalgie dans Rouen Chronicle ? Ce que je dis : le présent est du passé réchauffé. Resservi. Peut-être moins frais. Ce qui vient n’est que la variation d’anciens commentaires. On les renouvèle au goût du jour (ce pour quoi nous survivons). Notre seule arme, c’est l’oubli.

CDLXLIII.

Ce chien est-il méchant ? C’est la question qui nous occupe. Tous les chiens sont méchants, répond ma voisine. Elle confond méchant avec dangereux. Mais un méchant n’est pas toujours dangereux (j’en sais quelque chose). L’inverse ? Possible. Faut-il se croire en danger si l’on fréquente la place du Vieux-Marché ? Ça dépend des restaurants. Ma voisine (pas celle-là, une autre) dit que non. Mais aussi que oui. Surtout éviter le menu Découverte.

Plus avant, elle n’aime plus ce lieu à l’abandon, ces hâlettes grises et sales, ces poubelles éternelles, ces motos immobiles, ces jardinets grotesques, ces terrasses fatigantes. A-t-elle peur les jeunes qui trainent avec les chiens ? Si l’on pose la question, n’est-ce pas, c’est qu’il faut y répondre. Et la poser, c’est y répondre. Pour le reste, elle n’y craint rien, ni personne. Ce en quoi elle a tort. Toujours se souvenir que tous les dangers sont sur la place, et les méchants au coin des rues.

J’en ai déjà parlé : ces histoires de clochards, avec ou sans chiens, sont ici une antienne. Même avant le déménagement des halles (dites, ça remonte) cette présence dérangeait l’ordre rouennais. Sans faiblir, la presse locale relayait les doléances des commerçants. Et comme à l’époque, presse et municipalité, étaient, sauf vo’ respect, mon cul ma chemise, on avait déjà de quoi tourner en rond.

Qui se souvient qu’un maire de cette époque avait résolu la question en faisant embarquer quelques clodos en panier à salade, à charge de les semer dans les campagnes environnantes. Le croirez-vous ? Ils revinrent avant que les agents s’en aperçoivent. Mais je suis trop vieux : je vous parle clochards, halles, panier à salade et presse complaisante ! Les temps changent, pépé, Jean Lecanuet est mort, Roger Parment aussi, et L’Écu de France est devenu je ne sais quoi.

Le drôle de l’histoire, c’est que notre fameux chien méchant se nomme Valium. Il y a tant qui s’appelle Cachou. Et notre adjointe du jour n’est pas journaliste (à peine). Elle est adjointe à la tranquillité publique. Pour être publique et tranquille, elle l’est. Elle n’a pas grand-chose à dire sur les chiens, sur les sans-domicile-fixe, ou sur les commerçants. Elle a à dire ce qu’est l’ordre municipal rouennais. En gros : je fais ce que j’ai à faire, mes dossiers sont complets, je suis dans les clous. Photocopies, agrafeuse, et hop. Pour le reste, faites comme si je n’étais pas là.

Notre adjointe est comme ma voisine (en tout bien tout honneur) : elle ne craint rien, ni personne. Et se fiche du monde, ce en quoi elle a raison. Car enfin, sinon pour la malheureuse embrasseuse irraisonnée, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Une variante des chiens écrasés ? La place du Vieux-Marché est un lieu sinistre. Les restaurants y sont vulgaires, les clochards pitoyables, les touristes ignorants (tous les adjectifs sont interchangeables). Il n’y a que les chiens à être ni les uns, ni les autres. Y compris Valium qui désormais a intérêt à être résigné. J’en sais quelque chose.

CDLXLII.

Il paraît que la rue d’Amiens est devenue, le soir, une rue animée avec restaurants, bars et vie aussi bruyante que nocturne. Possible et même probable puisque ça se dit. Si oui, c’est un tour de force. Il n’y eut jamais, rue d’Amiens, rien qui attire le promeneur. Une rue où l’on passe. Où tout y semble tranquille. Trop ? Sans doute. Peut-être, hypothèse, parce qu’on attend d’aller vers Amiens ? Mais pourquoi, je vous le demande, irait-on vers Amiens ?

Il y avait autrefois, en début, partant de la place du Lieutenant-Aubert, les très officiels locaux du PMU. A l’extérieur, les joueurs malchanceux jetaient ce qui restait de leurs espérances. C’était la simplicité des désespoirs mineurs. Il y avait, plus loin, même trottoir, un antiquaire amusant. Puis une laverie automatique. Ensuite, le Bar parisien. De ce dernier, on a fait une légende. A se demander pourquoi.

Au coin de la rue Victor-Hugo (Les Contemplations) se trouvait un photographe. Avec fierté, l’artiste exposait en vitrine les épreuves de son savoir-faire. C’est ainsi qu’on put longtemps y admirer, la photo de mariage de D***. Un beau matin, celle-ci entra dans la boutique pour la faire enlever : elle était divorcée depuis quatre ans.

Plus loin, le Chien qui fume et de l’hôtel Saint-Christophe, enseignes qu’on n’inventera plus. Qui se souvient de Luzy, le pharmacien ? On ne nomme plus les pharmaciens par leur nom. Il faut dire que je vous parle d’un temps où une pharmacie, c’était une vie. Et qu’un pharmacien méritait qu’on s’en souvienne. Plus maintenant.

Revenons sur nos pas. Que dites-vous de cette résidence absurde, construite au nord de la rue, sur un terre-plein ? Rien. Ce fut toujours un bâtiment raté. Il le reste. A l’origine, après avoir mal vendus les appartements, ses promoteurs misaient sur la galerie commerciale du rez-de-chaussée. Toujours vide. Je crois me souvenir que les copropriétaires achetèrent pour rien (ou presque) un des appartements laissés pour compte. Ils s’y réunissaient le jeudi pour jouer au bridge. Et dire que je peux vous raconter ça !

J’ai beaucoup fréquenté une tribu de sociologues et d’urbanistes qui occupait les lieux. Fin des années Soixante et les mythes qui en découlent. Si l’extérieur ne vaut pas tripette, l’intérieur est mieux. Du Lods sans en être tout en l’étant. On s’y amusait, buvant et y fumant, mariés ou pas. Et dans la cuisine, D*** qui préparait des poivrons farcis. Mais laissons cela.

Aussi tournerai-je à gauche pour remonter ce qui reste de la rue du Ruissel. Il paraît (encore) que l’on va démolir la résidence pour personnes âgées qui la borde. Pourquoi, comment, je ne sais, mais je lui trouve, même vide, un charme certain. Une simplicité hors d’âge, une existence minuscule, un peu à l’image de ceux qui l’habitaient et qui y sont morts (enfin, pas tout à fait). En passant, une pensée au petit décor d’opérette qui sert ici d’entrée et qu’il est question, aussi, de démolir. Ou de conserver, ce qui ici revient au même. Au final, oui, pourquoi irait-on vers Amiens ?




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