CDLXXXVII.

A croire ou pas, mais jurons que c’est vrai : je viens de jeter mes cravates. Frénésie de rangement, sursaut d’avant-dernière mode, épuisement d’avoir été, tout est désormais à la poubelle. Une seule a échappé à la razzia : une noire, ni large ni étroite, gardée pour les enterrements. Je n’aime pas inhumer mon monde sans faire un brin de toilette. Voilà pour l’intérieur. Pour l’apparence, inauguration, réception, instauration, les personnes de mon âge ne se mettent plus en frais. A d’autres à présent. Mais ceux-là, hélas ou tant mieux, ne s’y mettent guère plus.

Côté fashion, je dois reconnaître que je suis sous surveillance étroite. De Léone, fidèle aide-ménagère, et de sa fille, je ne dirais jamais assez l’extraordinaire sens inné pour la mode. Couleurs et matières, rien ne leur échappe. Si j’ai renâclé (un bref instant, au début) j’ai fini par me laisser convaincre. Oui, elles avaient raison : la cravate, finie.

Sans doute, mais vais-je les jeter ? J’ai tenté un biais : les donner, les offrir ? Beau cadeau de jésuite, en vérité ! Dites-moi Léone, vos frères, vos neveux ? Inutile de s’en formaliser : le Gabonais contemporain ne porte pas de cravate. Ou n’en porte plus. Et les petits copains de sa fille ? On m’a regardé avec commisération.

Soie, laine et rayonne, chacune de mes cravates avait son histoire. Et son origine, parfois lointaine. Vidant mes placards, il a fallu que je m’attarde. Les souvenirs ! Un sac poubelle a englouti une bonne partie de ma vie. Sans regrets ? A peine. Ah, cette bleue ; et cette violette en laine épaisse ; celle rayée crème ; etc. Au final, ce que je regrette, c’est la passion mise à les acheter. Ou à me les faire offrir.

Chaque étiquette au revers me ramenait au passé. Pourquoi ai-je acheté ces trois, la verte, la violette, la jaune, à Paris, rue des Pyramides (1er), chez un certain Frédéric ? Aucun souvenir. Et celle-ci, aux armes de la principauté de Monaco ? Quelle idée ! Et cette autre, vaguement publicitaire, arborant les motifs des dessins de Jacques Tati, éditée à l’occasion de la sortie de Playtime ! Elle date donc de 1967. De celle-là, je m’en souviens mieux, passionné que j’étais, à cette époque, pour ce film.

Plusieurs venaient de chez Auteuil, fournisseur pour messieurs chics. La boutique, élégante et chaleureuse, se trouvait rue du Bec. Au début, sur la droite, venant du Palais de justice. Là officiait Madame Campard, femme ayant du goût et du caractère. Il faut l’un et l’autre pour vendre deux décennies durant des cravates. Non, Monsieur, la pochette ne se fait plus. Après un temps et un soupir, elle ajoutait : Et c’est dommage.

Ah, l’a-t-on assez chanté l’angoisse du commerçant ! Et sa désespérance, surtout celle venue des temps actuels ! Non, Madame Campard, la cravate ne se fait plus. Comme un tas d’autres choses, fort utiles et fort bien faites. Remplacées par d’autres certes, mais qui ne nous sont rien. Aussi, chère madame, comme nos cravates, quittons la scène.

2 Réponses à “CDLXXXVII.”


  • Nous sommes d’accord, les cravates ne servent plus à rien.Mais avoir jeté la cravate collector Tati Playtime, aïe, je pense que c’est une erreur !

  • Nonnnnnnnnnnn : ne quittez pas la scène. C’est défendu pour l’instant.
    RESTEZ avec ou sans cravate, mais RESTEZ.

    - La vie : un ordre ?
    - Oui, absolument et qui ne se négocie pas !!!

    Chaleureusement,
    Kattelm

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