CDLXXVIII.

Puisque nous en sommes à la peinture-peinture, qui se souvient du peintre Jean Trouvé ? Même pour moi, déjà sa figure s’estompe. Un double mètre, cheveux longs, mine de cachet d’aspirine. Une allure fantomatique, le regard froid, l’ensemble un peu crasseux. Des dents pourries, des fringues récupérées dans les vestiaires protestants. Été comme hiver, des espadrilles aux pieds. Le portrait subtil du clochard qui ne l’est pas. Qui l’est quand même.

Chose à noter : sobre. Jamais un trait d’alcool. Abonné à l’eau et au sirop. Menthe à l’eau ou grenadine, Vichy-fraise, Vichy-citron. Presque par saison. Comme pour la peinture : par périodes. Impressionnant, par ailleurs.

Son atelier se trouvait du côté de l’Hôtel-Dieu, aujourd’hui nouvelle préfecture. Au sommet d’un immeuble. Une seule pièce, très grande, donnant au sud. Immense fenêtre, presque une verrière, qu’il masquait avec de vieux journaux. Lavabo dans un coin, camping-gaz sur une caisse, matelas au sol. Pas de chauffage. Dans mon souvenir, il s’agissait d’un grenier dont le propriétaire ne se servait pas. Temps disparus, inutile de le préciser.

De quoi vivait Jean Trouvé ? Je l’ai toujours connu sans occupation sinon sa peinture. Mais aussi, jamais à quémander un ou deux billets. Il subsistait, autre art subtil et difficile. S’il vendait une toile de temps à autre, c’était comme on gagne au tiercé. Dans l’ordre ou dans le désordre. Le hasard.

Disons tout de suite que ce qu’il faisait, comme peinture, ne ressemblait à rien. De grands formats un peu abstrait, couleurs vaseuses, quelque chose qui ne faisait jamais net. Bref, une peinture qui ne plaisait pas. Faite ni pour plaire ni pour déplaire. Le pire : pas même décorative. Et qu’il exécutait avec obstination. Un peintre dans le genre : un jour, j’y arriverais. C’était suffisant pour être convaincu. A la fois lui et quelques acheteurs. Ici, il exposait (plutôt exposa) ses toiles à la Maison des Jeunes, dans divers centres sociaux-culturels et une ou deux galeries. Des consécrations en forme d’enterrement.

Je dis toiles, mais sur la fin, il peignait sur du contreplaqué ou du carton récupéré dans des poubelles. Ça passait pour un genre. Un côté art brut auquel sa peinture ne ressemblait pas. Du reste, à l’époque, l’art brut n’existait pas. Ou peu.

Un jour, j’y arriverais. Oui, grand mérite. Il y en a tant qui arrivent tout de suite. Experts dans l’art de ce qu’il faut faire. Qui pourra expliquer l’amour local pour la peinture locale ? Ici, ça plait toujours, ça s’expose, ça se vend. Il suffit d’être modeste et de produire dans la continuité. Pas de rupture de stock, il faut assurer l’approvisionnement.

Enfin, un jour, Jean Trouvé mourut. Un peu, puis tout à fait. A l’Hôtel-Dieu, pas loin de chez lui. Une salle ni grande ni petite et la compagnie de maladies indistinctes. Qu’as-tu lui ? demandait-on (comme maladie). Ils ne savent pas. Ce fut suffisant pour nous mener au cimetière de l’Ouest. Puis débarrasser le grenier. Un partage rapide où un ennui léger l’emporta sur le chagrin. On n’est jamais fier dans ces jours-là.

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