CDLXXV.

J’ai, durant quelques années, fréquenté un bar de la rue Martainville. Dans le haut, côté gauche, longeant Saint-Maclou. Façade de bois et rideaux tirés. Bar minuscule, presqu’un couloir, de cette catégorie nommée alors un bar de nuit. Y a-t-il encore des bars de nuit ? Des tas. Celui-là se nommait le Bar Raymond. Pourquoi, comment ? Admettons un fondateur prénommé tel. Aucune importance, du reste. A chacun l’histoire. Lorsque je le fréquentais, il était tenu par Jeannine, femme imposante, mais pas pour en imposer dans ce genre d’endroit.

Cœur sur la main, peu discrète, assez craintive, trop naïve, son horizon se bornait aux bouteilles colorées des étagères. Ça et ses clients, la plupart des habitués, connus depuis cinq lustres. Le reste, pfuitt, le vent de la rue. Je me souviens d’un soir où nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire admettre que le nouveau premier ministre se nommait Pompidou. Non, disait-elle, vous me faites marcher. Retrouvera-t-on des personnages ainsi bâtis ?

J’ai dit femme imposante ; elle affichait chez le pharmacien un quintal métrique et ne se souvenait pas d’avoir été svelte. Vrai aussi qu’elle buvait, chaque soir, son entière bouteille de Byrrh. Le dimanche, se reposait. Le reste du temps, ne faisait rien. Elle ouvrait le Bar Raymond chaque jour vers dix-huit heures. L’heure de l’apéritif. Laquelle était celle des habitués et des représentants de commerce. Un certain R*** poussait-il la porte de la crémerie que Jeannine s’écriait : l’homme de ma vie ! C’est qu’il venait pour le compte de la Distillerie Coopérative Rouennaise, maison experte à diffuser le fameux vin cuit à base de quinquina, tonique et hygiénique.

Ce slogan, semble-t-il mensonger, conduisit la patronne tôt dans la tombe. Son enterrement fut plus pathétique que rassembleur. Le bar déserté et fermé, vendu depuis longtemps, les habitués éparpillés sous d’autres enseignes. C’est que, passée l’heure de l’apéritif, on ne s’attarde guère. Les Jeannine, Simonne, Viviane (d’autres) meurent délaissées. D’autant plus qu’elles ont cessé de boire. Très mauvais pour la santé, tous les médecins vous le diront.

J’ai passé dans ce bar des soirées mémorables. Et je m’aperçois, mais un peu tard, que je suis le seul à m’en souvenir. Pourquoi vous raconter que Jackie, assureur, coiffé d’une bassine en zinc, simulait à merveille une attaque du Viêt-Cong lors de la bataille du Têt ? Pourquoi raconter que Nanar, opticien, mimait, quart Perrier aidant, l’ultime étape du tour de France ? Et le soir où Jean-Charles a fait croire… Etc. Ah, ce qu’on s’est marré, hier ! Oui, mais c’était hier.

De ces amusettes d’autrefois, il m’arrive d’avoir des retours. Je les trouve le plus souvent dans le journal, page des décès. Nous en avons bien profité me disent-ils. Sans doute. Et maintenant ? La mythologie du Bar Raymond doit beaucoup à la complaisance. Celle mise à la construire et celle mise à y perdre notre temps. C’est ce qu’on se disait, certains soirs, lorsqu’un type seul, tout à l’heure accoudé au bar, tournait les talons. Pas très gai, le gars. Non, pas très gai.

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