CDLXX.

Pour qui s’en souvient, il était, autrefois (disait-on) dangereux de déambuler, la nuit, dans rue Damiette. Légende à demi vraie, elle valait pour d’autres rues ou quartiers. Vieil adage, on le sait : chacun voit midi à sa porte. Cela dit, la rue Damiette a changé. Ni en bien, ni en mal. Personne, de nos jours, ne redoute de pénétrer dans les commerces bon chic bon genre bordant désormais cette antiquité de rue.

Que Damiette ait perdu sa réputation n’a rien de réconfortant. Un lieu sans danger n’est pas éloigné d’être un lieu sans vie. Et certes, l’autre soir, sortant du restaurant Le Maharadja, nous avions l’impression d’arpenter les salles d’un musée. Que de vitrines éclairées, que de joyaux exposés ! Et pas plus de visiteurs. Oui, que sont nos Belphégor devenus. Et que j’avais de si près tenu.

Question inutile, ils m’ont oublié. J’ai connu ce quartier il y a bien longtemps. Alors on stationnait au Bon accueil, au Bijou-Bar, au Bar des Amis… Et d’autres, tous dangereux si on le voulait. Dans le premier, près de la place du lieutenant, on mangeait un copieux couscous à un prix sans égal, plus semoule à volonté. A condition de rester le nez dans son assiette, on ne risquait pas un regard de travers (la phrase est admirable). Certes, il ne fallait pas être à cheval sur la propreté. Ou sur le reste ; je me souviens que si on avait envie de pisser, il fallait sortir dans la rue. Dites, heureux temps que ceux-là !

Au Bijou-Bar, régnait Simone, figure déjà évoquée dans ces chroniques. Quel numéro que la grande Simone ! Experte à vous servir autre chose que de la limonade et à vous indiquer des jeunes filles pas chères et disponibles (toutes choses, limonade et jeunes filles, aujourd’hui réprouvées). Elle, Simone me fut rendue, des années plus tard, toujours tenancière et toujours escortée du même vieil amant. Ce dernier hérité de la guerre (chercher laquelle). Dans cette nouvelle époque, Simone se montrait choquée qu’on lui rappelle le cher passé.

Au Bar des Amis, côté Maclou, début de la rue, trônait Claude l’Américain, surnommé comme tel, lui aussi à l’allure trop franche. Et lui aussi faisant, encore et toujours, dans les jeunes filles et la limonade forte. En moins artisanal cependant, son portefeuille multicartes lui donnant ici un statut presque institutionnel. Bref, un type disponible, pas regardant, mais méfiant. Ombrageux, comme on dit dans les romans. Avec vingt kilos de plus, et vingt centimètres de moins, il ressemblait à Eddie Constantine. D’où son surnom ? Admettons.

Je n’ai guère de mérite à me souvenir de tout ça et à le raconter. Dans la vie, il suffit d’être curieux et d’avoir de l’imagination. Le présent se construit autant que le passé, ce qui manque à notre actuelle rue Damiette. Pour l’heure, son pittoresque est encore à naître. Je ne doute pas qu’il se mette en place à son rythme. Peut-être, en ce moment, quelqu’un, à la terrasse du Tavolda Calda (dieu nous pardonne) s’y prépare. Possible, pas certain, probable.

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