Archive mensuelle de avril 2013

CDLXXVI.

Figurez-vous que j’ai reçu une belle invitation. Quatre couleurs, grande enveloppe, carton fort. C’est pour dimanche. Rendez-vous au Musée de Peinture. Vous devinez pour quoi et qui. Voir des Claude Monet, plus trois ministres et un président de la République. Aux dernières nouvelles, il n’y aura que deux ministres et pas de président. Bref que des vieux tableaux. Sur les murs et dans la salle. Mais bon, on se rabattra sur ce qu’on a. Plus temps de chipoter, il y a urgence. Regardons dans les placards et trouvons quelque chose à se mettre.

Dimanche ! Sinon pour lorgner les personnalités et manger une palanqué de petits fours (Maison Cirette, c’est à jurer) je ne vois pas ce que j’irai y faire. Car pour le reste, pardon, mais à d’autres ! Cette peinture ne m’a jamais trop rien dit. Elle me ramène à mes parents et leurs amis. Ma jeunesse et mon âge mûr m’ont porté à connaître d’autres noms que ceux d’Alfred Sisley, Pierre Renoir ou Camille Pissarro. Un jour, il y a longtemps, j’ai cru revivre en découvrant qu’il existait aussi Kasimir Malevitch, Fernand Léger ou Nicolas de Staël. A vous de voir.

Je n’y peux rien, je suis comme ça. Deux ou trois barques sur l’eau, un ou deux couchers de soleil sur des meules de foin, ça va bien. Plus, l’ennui guette. A la longue, les toiles s’allongent et s’accumulent. Ça vire à la peinture au mètre. Il n’y a que les cadres qui diffèrent. Comme il y a, dit-on, une musique d’ascenseur, il y a une peinture d’ascenseur. Ou de calendrier, comme on voudra. C’est celle-là. Elle plaît aux vieilles dames et aux vieux messieurs. Elle leur paraît compréhensible. Là, devant La Seine à Poissy, ils sont assez intelligents et ça les dispense d’être plus cultivés.

Nous sommes à Rouen, ne jamais l’oublier. Il s’agit, pour l’heure, de ne pas trop faire d’efforts. D’être entre soi, contents et fiers de l’être. Dans quelques jours, après le défilé des happy few, le public lambda consacrera par son nombre une manifestation prévue pour être consensuelle. Quelle exposition ! Quelle belle peinture ! Ces peintres-là étaient plus forts que nous.

Oui, pour une fois, nous serons d’accord et c’est ce qui importe. Si on ne l’est pas, on n’est qu’un grincheux. Un savantasse, un mauvais esprit, un prétentieux. Je connais l’antienne, si vous saviez ! Le seul espace qui reste aux habiles est de déplorer le coût du festival. Pensez, par les temps qui courent ! Avec la crise, le chômage, Petroplus, le déménagement de l’École des Beaux-arts… Et le commerce ! Le Pont Mathilde ! Jeanne d’Arc et les macarons de grand-mère. Quoi encore ?

Autres platitudes. Car enfin, à moins cher et moins fla-fla, seriez-vous si heureux, braves gens ? Si séduits, si mystifiés ? Les instigateurs de la chose vous ont compris. Ils brossent dans le sens du poil. C’est cher ? Oui, mais la vie, faut pas faire trop les difficiles. Bon, point final. Alors, je fais quoi ? J’y vais ou pas ?

CDLXXV.

J’ai, durant quelques années, fréquenté un bar de la rue Martainville. Dans le haut, côté gauche, longeant Saint-Maclou. Façade de bois et rideaux tirés. Bar minuscule, presqu’un couloir, de cette catégorie nommée alors un bar de nuit. Y a-t-il encore des bars de nuit ? Des tas. Celui-là se nommait le Bar Raymond. Pourquoi, comment ? Admettons un fondateur prénommé tel. Aucune importance, du reste. A chacun l’histoire. Lorsque je le fréquentais, il était tenu par Jeannine, femme imposante, mais pas pour en imposer dans ce genre d’endroit.

Cœur sur la main, peu discrète, assez craintive, trop naïve, son horizon se bornait aux bouteilles colorées des étagères. Ça et ses clients, la plupart des habitués, connus depuis cinq lustres. Le reste, pfuitt, le vent de la rue. Je me souviens d’un soir où nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire admettre que le nouveau premier ministre se nommait Pompidou. Non, disait-elle, vous me faites marcher. Retrouvera-t-on des personnages ainsi bâtis ?

J’ai dit femme imposante ; elle affichait chez le pharmacien un quintal métrique et ne se souvenait pas d’avoir été svelte. Vrai aussi qu’elle buvait, chaque soir, son entière bouteille de Byrrh. Le dimanche, se reposait. Le reste du temps, ne faisait rien. Elle ouvrait le Bar Raymond chaque jour vers dix-huit heures. L’heure de l’apéritif. Laquelle était celle des habitués et des représentants de commerce. Un certain R*** poussait-il la porte de la crémerie que Jeannine s’écriait : l’homme de ma vie ! C’est qu’il venait pour le compte de la Distillerie Coopérative Rouennaise, maison experte à diffuser le fameux vin cuit à base de quinquina, tonique et hygiénique.

Ce slogan, semble-t-il mensonger, conduisit la patronne tôt dans la tombe. Son enterrement fut plus pathétique que rassembleur. Le bar déserté et fermé, vendu depuis longtemps, les habitués éparpillés sous d’autres enseignes. C’est que, passée l’heure de l’apéritif, on ne s’attarde guère. Les Jeannine, Simonne, Viviane (d’autres) meurent délaissées. D’autant plus qu’elles ont cessé de boire. Très mauvais pour la santé, tous les médecins vous le diront.

J’ai passé dans ce bar des soirées mémorables. Et je m’aperçois, mais un peu tard, que je suis le seul à m’en souvenir. Pourquoi vous raconter que Jackie, assureur, coiffé d’une bassine en zinc, simulait à merveille une attaque du Viêt-Cong lors de la bataille du Têt ? Pourquoi raconter que Nanar, opticien, mimait, quart Perrier aidant, l’ultime étape du tour de France ? Et le soir où Jean-Charles a fait croire… Etc. Ah, ce qu’on s’est marré, hier ! Oui, mais c’était hier.

De ces amusettes d’autrefois, il m’arrive d’avoir des retours. Je les trouve le plus souvent dans le journal, page des décès. Nous en avons bien profité me disent-ils. Sans doute. Et maintenant ? La mythologie du Bar Raymond doit beaucoup à la complaisance. Celle mise à la construire et celle mise à y perdre notre temps. C’est ce qu’on se disait, certains soirs, lorsqu’un type seul, tout à l’heure accoudé au bar, tournait les talons. Pas très gai, le gars. Non, pas très gai.

CDLXXIV.

Toujours à propos de politique et de patrimoine, je me dois d’évoquer la figure de Jean-Jacques Ménaz (1888-1971). Il tint ici le rôle connu de l’idéologue malchanceux, celui annonçant les mauvaises nouvelles n’arrivant jamais, l’homme qui a toujours raison d’avoir tort. Il était anarcho-syndicaliste et pacifiste intégral. Choses disparues, comme tant d’espèces du même nom : tigre de Mongolie ou Épichette de Nouvelle-Zélande. Désormais plus d’anarchiste, de syndicaliste, ou de pacifiste. Et encore moins d’intégral. Finis, classés. Tous sont dans la nomenclature.

L’intégral ne se trouve plus que dans la farine ou le pain. Du côté des boutiques bio. La Vie Claire par exemple. Mais attention, ne pas confondre, se méfier des imitations, la Vie Claire « canal historique », celle des vrais, lorsqu’elle se trouvait rue de la Savonnerie, du temps où Henri-Charles Geoffroy (1895-1981) présidait à ses destinées.

Il n’y a plus d’anarchistes, du moins actifs. Ceux qui restent sont vieux. Ils organisent des débats sur Elisée Reclus (1830-1905), preuve irréfutable qu’ils sont de vrais anarchistes et qu’ils porteront cette idée jusqu’à leur dernier souffle. Ah, si on les cherche, on les trouve. Où ? Rue Saint-Hilaire, pardi. A noter qu’il est heureux qu’il y ait dans notre ville des irréductibles pour célébrer la mémoire d’un Elisée Reclus.

Y a-t-il encore des syndicalistes ? Quelques-uns, pas beaucoup. On les reconnait à ce qu’ils sont habillés en rouge et or, et porteurs d’ours en peluche (voir Paris-Normandie du 18 avril dernier). Le plus souvent ce sont des enfants : ils croient ce qu’on leur dit. D’où ces couleurs qui furent celles d’une célèbre bibliothèque pour adolescents. Et le doudou ? Ça les protège, oui, mais de quoi ? De la disparition. Totale et définitive. Bientôt viendra l’âge adulte.

Quant aux pacifistes, c’est acquis depuis longtemps. Plus personne n’en voit. Les jeunes s’engagent dans l’armée, l’école ressemble à la préparation militaire, l’opinion devient une bataille qu’il faut perdre ou gagner (la gloire étant à ceux qui la perdent). A ce sujet, revenons sur Henri-Charles Geoffroy, combattant de 14-18, qui survécut aux gaz en prônant l’alimentation saine. Encore un combat de perdu. Mais bon, ce n’est pas le propos.

Mon propos était de vous parler de Jean-Jacques Ménaz. Sa qualité première était l’enthousiasme. Elle était proche de sa totale naïveté, les deux se recouvrant, au choix. Son prénom, donné par sa mère, lui venait de Rousseau. De fait, il habitait rue du Contrat-Social, adresse dont il tirait vanité. Jamais marié, vivant en concubinage, il élevait ses quatre enfants avec autant de désinvolture que de conviction. Sans parler des chiens, chats, et aussi une poule.

A la fin de sa vie, retraité des Postes, ses journées se passaient à rédiger d’interminables tracts que sa compagne dactylographiait la nuit. Au matin, avant l’école, les enfants, à tour de rôle, les dupliquaient sur un épais papier buvard. Y avait-il urgence à manier la Gestetner ? Oui, toujours. Comment imaginer que le sort final du monde pouvait tenir dans un appartement petit si petit ? C’est qu’il me faudra expliquer. Une autre fois.

CDLXXIII.

Je voulais aller voir ce que devenait le couvent des Dominicains, rue de Joyeuse. Là où on prévoit la construction d’une résidence prétendue haut de gamme. Je n’ai rien vu. Certes, on s’y s’active, mais portes closes. A l’arrière, rue Sainte-Marie, côté du grand jardin, rien n’est démarré. A voir l’affaire affichée sur les panneaux apposés aux murs, il faut s’attendre au pire. Des balcons de la résidence, les chers enfants pourront voir les fesses des apollons de la sculpture-fontaine, plus celles d’un taureau et d’un cheval. Il ne faudra pas que les parents se plaignent s’il leur faut répondre à des questions oiseuses.

Je suis passé par le square André-Maurois, lequel semble toujours (de façon perpétuelle) à l’abandon. Sous le péristyle de l’ancienne école de pharmacie sommeillent des chats monstrueux. Ils sont là, protégés de hautes barrières, au milieu de vieux cartons de couchage et de gamelles débordantes de croquettes. André Maurois, polygraphe oublié mais autrefois fameux, n’a-t-il pas écrit Destins exemplaires ? Il doit s’agir de ça.

La rue Beauvoisine, autrefois animée, n’est plus qu’une vieille dame esseulée et tremblotante. Encore quelques années et ça sera fini. Le collège Bellefonds est, paraît-il, fermé. On y attend, là encore, une résidence. Tout le religieux est vendu aux promoteurs. En priorité, dira-t-on. Les sociologues de demain auront à l’expliquer. Et avec autre chose qu’une déchristianisation liée à l’appât du gain.

Il existait autrefois, un artiste incertain donnant des cours de dessin aux jeunes gens. C’était l’académie Lazlo Mindszenty, nom pompeux pour quelqu’un qui ne l’était pas. Les lieux sont devenus une sorte de pub à l’enseigne d’Emporium Galorium. Curieux nom, dira-t-on. Pas tant que ça. On a beau débiter de la bière et accueillir de fracassants concerts (paraît-il) on n’en a pas moins des Lettres.

Ainsi la rue Beauvoisine a-t-elle les faveurs de celui dont on ne doit pas prononcer le nom. Ceci explique cela ? Sans doute. Dépassons ce bouquiniste, célébré pour mettre chaque soir, devant la porte, autant de livres invendus qu’invendables. C’est (parait-il, encore) le rendez-vous d’étudiants lecteurs. La fille de mon aide-ménagère s’y fournit avec un certain bonheur. L’autre jour, de sa besace, elle sort : La Condition ouvrière, Le Maître et Marguerite et Histoire d’O. Qu’auriez-vous dit à ma place ? Rien. Vous avez raison.

A tout prendre, ces titres, laissés à qui les veux, confirment le pacte secret que la rue semble avoir signé (ceci indiqué pour les sociologues). Mais continuons et tournons à la rue d’Ecosse. Encore un couvent résidentiel (ou une résidence conventuelle ?), celle autrefois dite de La Compassion. Puis la rue du Rempart-Bouvreuil (une pensée pour le Home Bouvreuil où j’ai failli finir mes jours, histoire à raconter). Enfin la descente vers le square Verdrel. Là, on s’active autour du prochain événement « vous savez quoi ». Et événement dont je me refuse à prononcer le nom.

Cinq heures ! Il est temps que je rentre. Ma présente promenade quotidienne (indispensable d’après mon médecin) ne m’aura guère été profitable. Oui, si le passé s’y met aussi, je suis foutu.

CDLXXII.

Dans les conditions actuelles, il est malvenu de nous parler d’élections municipales. Supputer chances des uns, malchance des autres, attentisme des troisièmes. Attendons le vrai printemps. Puis l’été, les vacances peut-être ? Allez, disons la rentrée, ce sera suffisant. Vrai, on ne parle que de ça : de politique. Pas le moment de parler d’élections.

Encore que, de ce côté, on ne manque pas d’être surpris. Dînant en ville chez des gens assez nombreux pour être de tous bords, il m’a fallu, quelle surprise, annoncer que des élections municipales auraient lieu l’année prochaine. Ah bon ? Oui, puis de constater que ça n’avait pas une telle importance. Bien moins que ce que nous étions en train de manger. Il s’agissait d’un canard rôti au miel dont le maître de maison a mieux réussi que la dernière fois lorsque les S*** sont venus.

Apprenez que ce cordon bleu, dans le civil professeur de maintien, tient un cahier à spirale où il consigne le menu servi à chaque invitation. Admirable constance gastronomique, déplorable conscience politique. N’empêche, entre la poire et le fromage, nous avons abordé les sujets en cours. Rien ne valait le caramel brûlé du miel. Inutile de s’en faire pour la République ou la Démocratie : la vérité du canard, c’est qu’on le mange. Surtout qu’on en parle.

A ce sujet, avez-vous vu pleurer Gérard Filoche à la télévision ? Voilà quelqu’un qu’on rattachera (un peu) à Rouen Chronicle. Les plus anciens d’entre nous savent que Mai 68 à Rouen, c’était lui. Ou peu s’en faut. A l’époque, il était jeune, pas si gros et ne pleurait pas tant. Il faisait dans le genre « comptez sur moi » ; sur qui, justement, il ne fallait pas compter. Ses camarades le suivaient. Ou le précédaient. Ni les uns, ni les autres, ne croyaient à l’avenir. Du moins celui d’aujourd’hui. D’où ces larmes ? C’est ce qu’on tente de nous faire croire.

Je me souviens avoir dîné à la même table, pas loin de lui, à l’époque des événements. Au Vieux-Marché, Brasserie du Français. Toute une bande croyant que le monde (celui du réel) attendait après eux. Pourquoi étais-je là ? A votre avis ? Toujours est-il que la brasserie en question était grande, bruyante, à petits prix. A l’image de la Révolution majuscule tant prônée ? Aucun regret notez bien : qui n’a pas connu ce temps de gaullisme vieillissant ne peut comprendre ce qui nous animait. Moi, comme les autres. En particulier le camarade Filoche, solide coup de fourchette et doctrinaire hors pair. Il faut croire que ça profite.

Bon, alors, ce canard ? Un peu dur, hein ? Oui, surtout à avaler. Du coup, nos savantes analyses sur le résultat des urnes attendront. On a le temps. Les socialistes locaux (alliés confondus) vont devoir reprendre quelques cours de cuisine. Pourquoi pas imaginative ou mieux créative ? En face, les droitiers centristes (ambidextres et consorts) vont se mettre à la pâte feuilletée. Ah, dites, quelle tarte ! Pas sûr qu’elle soit plus légère que la dernière fois.

CDLXXI.

Il y a peu, je n’ai pas mis en doute l’existence d’un bouquiniste au bas de la rue Cauchoise. Une distinguée lectrice (toutes ne le sont pas) a voulu me prouver que j’avais tort. Elle a fait un portrait si flatteur des lieux que, toutes craintes dehors, j’ai renoncé à m’y rendre.

Sinon les bibliothèques municipales et quelques bouquinistes locaux, je ne fréquente plus les endroits où l’on vend des livres. Pour être exact, je n’en ai pas acheté un (de neuf) depuis 1988. J’en suis resté à L’Exposition coloniale (Eric Orsenna) qui fut le prix Goncourt de l’année. J’ai dû en lire cinquante pages. Ce fut comme une révélation : il faut que j’arrête. Oui, là, fini, je ne lirais plus. Je veux dire : d’autre que du déjà lu. Ou à peu près.

On a beau me dire, vous devriez lire ceci ou cela, on a beau m’offrir les mêmes, tout juste si je lis le prière d’insérer, la quatrième de couverture (lorsqu’il y en a). A chaque rentrée dite littéraire, même rengaine : encore dix-huit ou vingt-deux d’euros d’économisés. Il me suffit de voir les couvertures glacés, les titres abscons, sans parler de la photo de l’auteur. Dire que j’ai donné là-dedans des années durant ! A admirer sans lire, à lire sans admirer. Et aujourd’hui à renier au sortir du jardin.

Jeune, j’avais une passion pour quelques auteurs. Beaucoup. Puis, d’année en année, tous m’ont quitté. Petit à petit, un à un, ou par groupe. Faulkner, Dostoïevski, Guilloux… Les surréalistes, le Nouveau Roman, le structuralisme… Oui, j’avoue, mon père. A chaque fois avec une grande joie. Dire que je me suis efforcé de lire (et en entier) Stanze de Marcellin Pleynet (ou Comme, je ne sais plus). Que de temps perdu !

Il semble me souvenir que c’était par un été radieux, 1972 ou 1973, vers Clères. Une petite maison, genre fermette à restaurer, comme on en restaurait à l’époque. Faire du torchis et briquer des tomettes tout en lisant la prose de la clique Tel Quel, avouez qu’on n’aura pas vécu pour rien. Que sont devenus Pleynet et ceusses de la fermette ?

Je me souviens avoir acheté Absalon ! Absalon ! à la Librairie Universitaire, cette dernière logeant rue Jeanne d’Arc, face au square Verdrel. Avoir acheté, aussi, Les Possédés (en Pléiade, s’il vous plait) chez Forest, au Carrefour du livre, rue Ganterie (ce même Forest, mort il y a peu, qui n’a guère laissé ici de souvenirs). Et, continuons, avoir acheté Le Jeu de patience chez Menuisement (rue Général-Leclerc) ou peut-être, ma mémoire s’effiloche, chez Lestringant, même rue.

Deux librairies dans la même rue ! De quoi terroriser la jeune génération. Inutile donc de mentionner Ponctuation et Imprimatur, ou d’autres, belles et bonnes, ayant fait leur temps. La jeunesse qui, parfois, s’aventure à L’Armitière ou à la FNAC (ce que personne ne croit) ne réclame rien. Elle est gardienne de son avenir. Elle s’attend. Comme il est dit dans L’Exposition coloniale : « Vous avez raison, ce sont des éléphants ».

CDLXX.

Pour qui s’en souvient, il était, autrefois (disait-on) dangereux de déambuler, la nuit, dans rue Damiette. Légende à demi vraie, elle valait pour d’autres rues ou quartiers. Vieil adage, on le sait : chacun voit midi à sa porte. Cela dit, la rue Damiette a changé. Ni en bien, ni en mal. Personne, de nos jours, ne redoute de pénétrer dans les commerces bon chic bon genre bordant désormais cette antiquité de rue.

Que Damiette ait perdu sa réputation n’a rien de réconfortant. Un lieu sans danger n’est pas éloigné d’être un lieu sans vie. Et certes, l’autre soir, sortant du restaurant Le Maharadja, nous avions l’impression d’arpenter les salles d’un musée. Que de vitrines éclairées, que de joyaux exposés ! Et pas plus de visiteurs. Oui, que sont nos Belphégor devenus. Et que j’avais de si près tenu.

Question inutile, ils m’ont oublié. J’ai connu ce quartier il y a bien longtemps. Alors on stationnait au Bon accueil, au Bijou-Bar, au Bar des Amis… Et d’autres, tous dangereux si on le voulait. Dans le premier, près de la place du lieutenant, on mangeait un copieux couscous à un prix sans égal, plus semoule à volonté. A condition de rester le nez dans son assiette, on ne risquait pas un regard de travers (la phrase est admirable). Certes, il ne fallait pas être à cheval sur la propreté. Ou sur le reste ; je me souviens que si on avait envie de pisser, il fallait sortir dans la rue. Dites, heureux temps que ceux-là !

Au Bijou-Bar, régnait Simone, figure déjà évoquée dans ces chroniques. Quel numéro que la grande Simone ! Experte à vous servir autre chose que de la limonade et à vous indiquer des jeunes filles pas chères et disponibles (toutes choses, limonade et jeunes filles, aujourd’hui réprouvées). Elle, Simone me fut rendue, des années plus tard, toujours tenancière et toujours escortée du même vieil amant. Ce dernier hérité de la guerre (chercher laquelle). Dans cette nouvelle époque, Simone se montrait choquée qu’on lui rappelle le cher passé.

Au Bar des Amis, côté Maclou, début de la rue, trônait Claude l’Américain, surnommé comme tel, lui aussi à l’allure trop franche. Et lui aussi faisant, encore et toujours, dans les jeunes filles et la limonade forte. En moins artisanal cependant, son portefeuille multicartes lui donnant ici un statut presque institutionnel. Bref, un type disponible, pas regardant, mais méfiant. Ombrageux, comme on dit dans les romans. Avec vingt kilos de plus, et vingt centimètres de moins, il ressemblait à Eddie Constantine. D’où son surnom ? Admettons.

Je n’ai guère de mérite à me souvenir de tout ça et à le raconter. Dans la vie, il suffit d’être curieux et d’avoir de l’imagination. Le présent se construit autant que le passé, ce qui manque à notre actuelle rue Damiette. Pour l’heure, son pittoresque est encore à naître. Je ne doute pas qu’il se mette en place à son rythme. Peut-être, en ce moment, quelqu’un, à la terrasse du Tavolda Calda (dieu nous pardonne) s’y prépare. Possible, pas certain, probable.




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