CDLXIV.

Personne ici ne connaît la place du 19 avril 1944. Tout le monde connaît la place des Floralies. Ne cherchez pas, c’est au même endroit. La première, celle qui date, commémore The bombardement of the War. La seconde, un très ancien marché aux fleurs qui se trouvait par-là. Non pas par là, par là. Place des bombardements, il y a un bassin. Au milieu, une statue. Enfin, il y avait, car on vient de l’enlever. Paraît qu’elle était cassée. Ça se voyait à peine. Au vrai, personne ne regardait cette statue. Ou oui, parfois l’été, à la terrasse du susdit bistrot.

Voulez-vous le nom du sculpteur ? Dominique Denry. Il n’est pas connu, mais il est Rouennais. Un bon point. S’il était connu, il ne serait pas rouennais. Et vive versa. Ici on n’aime pas les sculpteurs connus. De toute façon, on n’avait guère le choix ; c’était Dominique Denry ou Jean-Marc De Pas. A ma place, qu’auriez-vous fait ?

Du temps qu’elle était sur là, la sculpture en question s’intitulait Au bout de l’errance. Me dit-on. Pour voisiner avec un bistrot, ce choix s’imposait. Les meilleurs d’entre nous ajoutent qu’elle symbolisait la victoire de la vie sur la mort (mettre des majuscules à victoire, vie et mort). Au comptoir, cela n’angoissait pas le philosophe. Regardant le fond de son verre, il sait toujours qui vaincra.

On s’en doute, pour un tas de raisons, on n’a pas tardé à chercher noise à cette sculpture. Une pichenette, un coup bas, une entourloupe. D’errance en errance, l’œuvre s’est retrouvée grand mutilé de guerre. Sa carte tricolore prévoit un retapage à l’identique. Tant mieux pour elle, ça ne sera pas le cas pour nous.

Dans un vieux journal (il ne jette rien) j’ai retrouvé l’histoire racontée au jour de l’inauguration. D’après l’article, la sculpture représente une famille quittant les ruines. Le père, le premier, regarde loin devant. Il sait que la reconstruction sera longue. L’adolescent semble l’imiter. La mère regarde derrière. Elle pense au passé. Elle embrasse l’enfant qu’elle porte dans ses bras. Cela lui redonne courage. Cet enfant est l’espoir d’un avenir meilleur. Fin de citation. Si vous trouvez plus niais, je suis preneur.

Pourquoi s’acharner, par écrit ou par force, sur une sculpture ? Pour un tas de raisons. A commencer par celle du tarif des apéritifs. Aussi pour des critères esthétiques, ces derniers à prix tout autant prohibitif. En fait, ce malheureux sculpteur (ou sculpteur malheureux) est là pour faire diversion. Comme à la chasse au canard, c’est un leurre.

Sur la place, fallait-il un bassin ? Au milieu du bassin, fallait-il une sculpture ? La statue est cassée, faut-il la réparer ? Et en combien de temps ? Au lycée Saint-Saëns, mon poivrot philosophe, par ailleurs professeur, débute son cours. A détailler ces chers élèves, il s’en convainc : c’est eux qu’on cassé la statue, j’suis sûr. Jours de printemps, jours d’avril. Il distribue le sujet. Vous avez une heure. Mais ce bachotage ranci rase la jeunesse. Elle ne répondra pas. Je sèche, m’sieur. Et moi donc !

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