Archive mensuelle de mars 2013

CDLXIX.

Faut-il s’agiter à propos des prochaines élections municipales ? S’agiter à ce point et déjà ? Tant de précipitations, déductions, spéculations et autres tions. La route est encore longue me semble-t-il. Le plus drôle, au fil des vraies-fausses nouvelles est de constater qu’on tire sur les plus grosses (et vieilles) ficelles du métier. C’est ainsi qu’on nous annonce les retours d’anciens maires tels Pierre Albertini ou Valérie Fourneyron. Faut-il rappeler que Georges Métayer est mort et qu’on commémore deux décennies en l’absence de Jean Lecanuet ?

Ailleurs, on feint de croire que rien n’est joué, que tout est possible, qu’il faut voir, qu’il y a du pour et du contre, etc. Sur ce sujet, le bel exemple de la récente visite ici de Jean-Louis Borloo. Est-il si difficile d’annoncer que Catherine Morin-Desailly conduira une liste de rassemblement ? Ou plutôt d’assemblement. Et qu’elle n’aura pas plus d’espoir de l’emporter que celui de la faillite de l’actuelle majorité ? La sénatrice en est là, contrainte d’incarner l’opposition et d’animer une droite locale plus que moribonde. Comme on disait à l’école communale : bien fait pour toi.

A l’encontre (façon de dire), Yvon Robert, maire à répétition, ne dit rien. Il attend qu’on décide pour lui. Qu’on lui fournisse une équipe nouvelle (pas trop tout de même), un plan de conduite et des arguments pour assumer la défaite. En fidèle socialiste et aimable politique, il sera le meilleur pour ce faire. Sa défaite actée, il y gagnera le rôle d’opposant historique. A l’ancienneté, ce poste est assez reposant. Et lui, parfait pour y siéger.

Quoi d’autre ? Entre autre, la vraie-fausse excitation citoyenne des Européens Écologistes Verts (plus les uns que les autres). On se réunit, on partage, on discute. En sortira quoi ? Un projet citoyen (déjà écrit) et, comme d’habitude, un ultime ralliement, modèle ancien et connu. Après le premier tour, constatant les 4 ou 3 % de l’électorat en leur faveur (mais 7 % sur les Hauts de Rouen) on n’aura rien de plus pressé que de barrer la route à la Droite. Etc.

Idem pour une liste Front de gauche et autres avatars (j’y inclus l’inévitable Front national), toutes occasions de mobiliser in-vivo les forcenés du mécontentement autoritaire. Pour les uns et les autres, comptez peu de monde. Ouf !

Mais n’oublions pas la troupe. Combien faut-il de fantassins pour une dizaine de généraux et caporaux ? Une liste faite d’une bonne cinquantaine de zigues. Il les faut représentatifs (un peu), pas trop remuants, assez dociles, et assez naïfs pour croire qu’on les enrôle pour leurs convictions.

Le vrai est qu’on flotte dans un vêtement trop large. En temps et en lieu. En avril ou mai 2014, où en serons-nous ? Où en sera le gouvernement de François Hollande, où en sera la loi sur le cumul des mandats, où en sera le pays, son sentiment d’abandon, et, last not but list, où en sera le ramassage des poubelles rue de l’Hôpital. En attendant, on remplit le cahier des charges : article 1, mobilisons l’électorat. A suivre.

CDLXVIII.

Beaucoup de vies fixes ou mouvantes se rapportent à la rue Cauchoise. Comme Beauvoisine, elle constituait autrefois l’axe pour s’évader. Vers les hauteurs, les campagnes. L’ailleurs qui n’était pas Paris. Bref, nous voici dans des rues historiques et littéraires. Flaubert pour la seconde, Maupassant (à vérifier) pour la seconde. Historiques et littéraires, à Rouen elles le sont toutes. Elles marquent leurs privilèges. A défaut, on invente.

Personne n’imaginera qu’on pouvait passer son existence rue Cauchoise. Avait-on faim, soif, besoin de s’amuser ou d’être consolé, qu’il suffisait de descendre. Trois étages et c’était autant de charcuterie, boucherie, poissonnerie, épicerie en tous genres. Sans oublier les inévitables La Ruche ou Économiques de Normandie dit aussi les Coop. Cette institution a marqué le futur des actuelles générations. N’oublie-pas les timbres ! Ou plutôt, en bon rouennais, Oublie-pas les timbres ! Comme d’habitude, je vous parle de 1954.

Il y avait même une laiterie, dite B.O.F (beurre, œufs, fromage). Dans ce lieu humide et odorant, une forte matrone faisait respecter son statut. Des drogueries, un ou plusieurs cordonniers, une papeterie, un marchand de livres. Ce dernier n’aurait jamais voulu être libraire vu qu’il vendait des journaux. Quoi encore ? Cafés, bars, bistrots, en veux-tu en voilà. Dont, près de la rue de Fontenelle, un, minuscule, tenu par une Madame Pip. Un comptoir comme on en verra plus. Pip, quel nom ! Dans mon souvenir, elle ressemblait au mime Marceau (à cause de Bip ?) et était d’origine russe. A tout prendre, elle était plutôt de la Sarthe, avec un accent appuyé sur les lillettes.

Qui se souvient du Garage cauchoise, du Trousseau cauchois, du Sabot cauchois ? Ce dernier devint, des décennies plus tard, Pains, amours et fantaisies. De la galoche au salon de thé chic et choc (admettons). Toujours est-il que ses muffins ne valaient pas ceux du pâtissier Lafosse (en haut de la rue) qui, off course, n’en fabriquait pas. En revanche (façon de dire) ses Pithiviers n’avaient pas besoin de Vittorio De Sica pour vous forcer à l’admiration.

Et la grande droguerie du milieu de la rue ! Là, près du boulanger faisant angle avec la rue des Béguines, boutique où l’on descendait trois marches. Et les chausseurs, tailleurs, coiffeurs… bazars et quincailleries… la vie même, son mouvement et ses ardeurs. Tout ça disparu, perdu à jamais. Sans retour.

Oui, qui se souvient de L’Electric, de la Gerbe d’or, de Nord Tissus, de Bomelux, de Pierre habille chic et de Meg Chaussures ? Dire qu’il y a des gens qui écrivent des romans ! D’autres qui les lisent ! La rue Cauchoise valait nombre de bibliothèques. Constatons que son présent invite à d’autres spéculations. Attendons soixante ans ; elles auront alors l’épaisseur des souvenirs. Charme et nostalgie.

On m’affirme qu’il existe, au début en remontant, un bouquiniste. Possible. Inévitable, dirais-je. Les rues littéraires finissent toujours par recueillir les livres usagés. Devenus rares parce que seuls. Ce sont des animaux abandonnés. Au refuge, dans l’attente. Comme jadis en page trois de Liberté-Dimanche : Je m’appelle Dick et je cherche un maître.

CDLXVII.

Quelqu’un qui a vieilli, c’est Anny Duperey (quel mufle !) Laquelle ne s’est jamais nommée Duperey, ni Anny. Lorsque nous étions jeunes (elle plus que moi) on l’appelait Annie Legras. Un père photographe, une tante infirmière, la tragédie qui la laissa orpheline, etc. Inutile de rappeler tout ça, elle l’a écrit et bien écrit. Elle a fait une carrière. Pas grande, mais tout de même. Au cinéma, au théâtre, à la télévision, dans la librairie.

On me dit qu’elle joue en ce moment La Folle de Chaillot, pièce de Jean Giraudoux. Les critiques, ajoute-t-on, sont plutôt mauvaises. Enfin, selon la presse parcourue. Admettons.  Il faudrait que j’aille à Paris, là où ça se passe. Au Théâtre des Champs-Élysées. Mais la réputation de Jean Giraudoux, ici ou ailleurs, de nous jours ! Oui, un choix à avoir des histoires.

Ayant bonne mémoire, je revoie Annie Legras danser sur les tables à La Cahotte. C’est vous dire la jeunesse de ce temps ! Annie, un peu échauffée dirons-nous. Mais très jeune fille. Seigneur, qu’elle était belle ! Elle l’est toujours. Avec cependant, dans le regard, quelque chose de moins vif. De plus éteint. L’insouciance d’autrefois aurait-elle disparu ? Elle seule sait pourquoi.

La Cahotte se trouvait rue Beauvoisine, dans le haut, peu après le Muséum. Ça n’existe plus. A présent, d’autres lieux. Pourquoi voudriez-vous qu’il en soit autrement ? Il y a une vingtaine d’années, à l’occasion d’une rétrospective des photos de son père, Lucien Legras, la petite Annie est revenue ici. C’était dans la galerie de la rue de la Chaîne. Ah, me dit-elle, vous êtes toujours là. Elle entendait : vous êtes toujours à Rouen. Oui. Ça sonnait comme un reproche. Vrai qu’il faudrait quitter Rouen lorsqu’il en est encore temps. Après c’est trop tard. Mais avant, c’est quand ?

Rue de la Chaîne, l’assistance, le lieu, tout sentait un peu le cérémonial. Qui plus est, dans un protocole pas mal municipal (ou culturalo-municipal). On ne se tutoie plus ? C’était à se le demander. Mais pourquoi l’aurai-je fait ? Elle, distante, comme ennuyée d’être accaparée par d’autres gens. Tous datant de bien après La Cahotte et de bien après Lucien Legras. De ce dernier, les photographies étaient (sont) à la mesure du temps où il les fabriquait : en noir et blanc, sereines et élégantes, toujours froides. Même ensoleillées, peu riantes. Très rouennaises, en somme, comme on les aime. Enfin, je parle pour moi.

Aussi, à l’époque où La Cahotte existait, on s’amusait avec beaucoup de sérieux. Comme dans La Folle de Chaillot, à tout prendre, pièce longue et bavarde où la salle est souvent longue à chauffer (terme de métier). Si les comédiens y souffrent plus que les spectateurs, c’est leur affaire. Pour en revenir à la jeunesse d’aujourd’hui, celle fréquentant ces fameux autres lieux (qu’on trouve où ?) que fait-elle, rie-elle, s’amuse-t-elle ? Avec assurance, on dira que oui. Autant que celle d’hier ou celle d’avant. Mais pas plus. Dans ce genre, génération après génération, le temps ne fait rien à l’affaire. Enfin, il paraît.

CDLXVI.

Une des dernières antiquités rouennaises est, sans conteste, la petite cahute de gardien à voir encore dans le jardin de l’Hôtel de Ville. Elle est près de l’entrée, au débouché de la rue Abbé de l’Épée. A l’évidence, dans la cahute, plus de gardien. Et depuis longtemps. Encore un emploi de perdu ! Encore une victime de l’ultra-libéralisme, de la mondialisation et du temps qui passe. Qui fut le dernier gardien en place ? Cherchons dans les archives de la mairie.

Seulement voilà, plus d’archives. Je m’en suis aperçu la semaine dernière. J’avais quelque chose à rechercher dans un journal de mars 1963. Pensez, cinquante ans ! Il y a peu, nombre de journaux (surtout locaux) étaient disponibles aux Archives municipales. Certes l’accueil y était souvent rouennais (donc réfrigérant) mais on pouvait au moins y feuilleter les journaux. Ce, à peu près au chaud, tout à loisir et dans une ambiance studieuse. Il parait que c’est fini. Tout ça et le reste. On a fait du rangement et supprimé du personnel. Plus de journaux, plus de gardien. Quoi ? Ne cherchez pas : libéralisme, mondialisation et temps qui passe.

Sans mon renseignement, je me suis retrouvé dans le jardin. Solitaire et glacé. D’où la cahute sans gardien. Et encore moins d’enfants jouant autour du bassin. Il est vrai que la température ne s’y prêtait guère. Faire voguer de petits bateaux par ce rude hiver ne serait pas raisonnable. Mais qui l’est, raisonnable, de nos jours ? A commencer par moi qui aimerais voir se perpétuer gardiens et archives. Au prix où ça coûte, vous n’y pensez pas ! Non, c’est vrai.

Au risque de fâcher quelques lecteurs (il y en a), je voulais retrouver dans les journaux de l’époque ce qui s’était dit (ou écrit) au lendemain de l’exécution du colonel Bastien-Thiry. Pour les jeunes générations, inutile de rappeler qui et quoi à propos dudit. Qu’ils aillent sur l’Internet et se fassent une idée (en admettant que). Ce qui m’intrigue aujourd’hui, c’est de n’avoir lu (ou vu) une allusion quelconque à cette exécution vieille de cinquante ans. Télé, radio, journaux, rien. C’était, dans mon souvenir, au Fort de Vincennes. Condamnation à mort, peloton d’exécution, oubli perpétuel. Il avait trente-six ans.

Mesure-t-on l’incongruité (mot bien laid) de l’affaire ? Pour aujourd’hui s’entend. Certes Jean Bastien-Thiry était un homme peu recommandable. Même pour un emploi de gardien de square ou d’archiviste en mairie. N’empêche. Enfin, inutile de s’appesantir. Ces temps sont trop lointains pour qu’on s’en souvienne. Et pourquoi vous parler de ça, ici et maintenant ?

Aucun rapport avec ce qui précède : dans le jardin de l’Hôtel de Ville, il y aussi (entre autres) deux lions de pierre. Ils viennent de Chine. C’est un cadeau des municipaux de la ville avec laquelle Rouen est jumelée. Ils sont assez laids (les lions, bien sûr). Pour ce qu’on peut savoir, la Chine est un pays où l’on fusille beaucoup. Où il y a pas mal de gardiens et assez peu d’archives. Oui, et alors ? Alors, rien. Le temps qui passe.

CDLXV.

Tous l’ont oublié, mais pourtant. De nos jours, on a des difficultés à croire que la place de l’Hôtel de Ville fut le centre de Rouen. Ou à peu près. On y trouvait, outre la mairie, la caserne des pompiers, l’essentiel des tramways, le siège du grand journal local, le commissariat central de police, une Maison des Jeunes, une ribambelle de bistrots, et pour finir, la majeure partie des enseignes de pompes funèbres. De quoi commencer et de quoi finir.

Quelques fantômes subsistent. Pas tous indispensables. A commencer par la mairie où plus rien ne se passe sinon les différents maires et conseillers. Tous attendent d’y entrer, puis d’en sortir. A ce sujet, l’année qui vient va bien nous occuper (ou nous occupera bien). Pour le reste (tramways, commissariat, bistrots…) comme disait le populaire ç’est plus ce qu’ c’était.

J’ai connu une époque où la place vivait d’une vie propre. On pouvait y lire les journaux, y boire un coup, prendre le 2 ou 10, et conclure que ce monde fonctionnait à merveille. Seules, par ci par là, quelques dissonances… Oui, attendant son bus, regardant l’heure au cadran de la mairie, elles ne manquaient pas (les dissonances) de surgir. Tout était-il si simple devant le kiosque art-déco ? Et devant le siège de l’Humanité ? Devant l’Union ? Un peu de bonne foi, voyons. Souvenez-vous, tout n’était pas si rose. Pas le temps, v’là l’ bus…

Reste que, si le monde reste compliqué (d’apparence) notre fameuse place, elle, s’épaissit de mystère. Un de plus. Les nouveaux aménagements lui ont donné une ambiance qui pousse à la méfiance. Trop blanc, trop net, trop transparent. Ce lieu de passage, en est-il vraiment un ? Ce bus, vers quoi me mène-t-il ? N’importe, il faut le prendre. Marchant de moins en moins, j’allonge mes promenades ligne après ligne. Je vous recommande la 6. Grande chose, la 6. Un long et beau voyage. Ceux qui vont aux Bouttières en reviennent enchantés (sens strict).

Mais ça n’est pas de cela dont je voulais vous parler. J’étais parti pour vous dire un tas de rigolades sur la mairie. Je voulais dire mon avis sur les prochaines élections. Ce qui va se perdre et de ce qui va se passer. J’ai des idées là-dessus. Tant pis, ce sera pour une autre fois. C’est que la place de l’Hôtel de Ville défie toute réflexion raisonnable. Ici, désormais, l’immédiat prime.

Passer outre ? Pourquoi pas. Rouennais impénitent, je m’achemine, quand bien même, vers ce qui reste du péristyle. Je pénètre dans la maison commune. Nous voici en territoire racinien. Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur que tant de mers me séparent de vous… Dans le futur Salon Charles X, nos conseillers rabâchent ces alexandrins. On ne déclame plus, on médite. Genre tragique, genre comique ? L’heure n’est plus au choix. C’est acquis, l’actuelle municipalité perdra les élections. Pour quoi, pour qui ? Peu importe, elle les perdra. Par conviction ? A peine. Surtout par lassitude. Je parle des élus bien sûr, pas des électeurs.

CDLXIV.

Personne ici ne connaît la place du 19 avril 1944. Tout le monde connaît la place des Floralies. Ne cherchez pas, c’est au même endroit. La première, celle qui date, commémore The bombardement of the War. La seconde, un très ancien marché aux fleurs qui se trouvait par-là. Non pas par là, par là. Place des bombardements, il y a un bassin. Au milieu, une statue. Enfin, il y avait, car on vient de l’enlever. Paraît qu’elle était cassée. Ça se voyait à peine. Au vrai, personne ne regardait cette statue. Ou oui, parfois l’été, à la terrasse du susdit bistrot.

Voulez-vous le nom du sculpteur ? Dominique Denry. Il n’est pas connu, mais il est Rouennais. Un bon point. S’il était connu, il ne serait pas rouennais. Et vive versa. Ici on n’aime pas les sculpteurs connus. De toute façon, on n’avait guère le choix ; c’était Dominique Denry ou Jean-Marc De Pas. A ma place, qu’auriez-vous fait ?

Du temps qu’elle était sur là, la sculpture en question s’intitulait Au bout de l’errance. Me dit-on. Pour voisiner avec un bistrot, ce choix s’imposait. Les meilleurs d’entre nous ajoutent qu’elle symbolisait la victoire de la vie sur la mort (mettre des majuscules à victoire, vie et mort). Au comptoir, cela n’angoissait pas le philosophe. Regardant le fond de son verre, il sait toujours qui vaincra.

On s’en doute, pour un tas de raisons, on n’a pas tardé à chercher noise à cette sculpture. Une pichenette, un coup bas, une entourloupe. D’errance en errance, l’œuvre s’est retrouvée grand mutilé de guerre. Sa carte tricolore prévoit un retapage à l’identique. Tant mieux pour elle, ça ne sera pas le cas pour nous.

Dans un vieux journal (il ne jette rien) j’ai retrouvé l’histoire racontée au jour de l’inauguration. D’après l’article, la sculpture représente une famille quittant les ruines. Le père, le premier, regarde loin devant. Il sait que la reconstruction sera longue. L’adolescent semble l’imiter. La mère regarde derrière. Elle pense au passé. Elle embrasse l’enfant qu’elle porte dans ses bras. Cela lui redonne courage. Cet enfant est l’espoir d’un avenir meilleur. Fin de citation. Si vous trouvez plus niais, je suis preneur.

Pourquoi s’acharner, par écrit ou par force, sur une sculpture ? Pour un tas de raisons. A commencer par celle du tarif des apéritifs. Aussi pour des critères esthétiques, ces derniers à prix tout autant prohibitif. En fait, ce malheureux sculpteur (ou sculpteur malheureux) est là pour faire diversion. Comme à la chasse au canard, c’est un leurre.

Sur la place, fallait-il un bassin ? Au milieu du bassin, fallait-il une sculpture ? La statue est cassée, faut-il la réparer ? Et en combien de temps ? Au lycée Saint-Saëns, mon poivrot philosophe, par ailleurs professeur, débute son cours. A détailler ces chers élèves, il s’en convainc : c’est eux qu’on cassé la statue, j’suis sûr. Jours de printemps, jours d’avril. Il distribue le sujet. Vous avez une heure. Mais ce bachotage ranci rase la jeunesse. Elle ne répondra pas. Je sèche, m’sieur. Et moi donc !

CDLXIII.

Trois chroniques sur Jean Lecanuet, est-ce trop ? Tout dépend de l’âge du lectorat. Si je m’appesantissais sur le déménagement de l’École des Beaux-arts, l’intérêt serait plus immédiat. Ce même Jean Lecanuet qui, au tournant des années soixante-dix, tonnait contre les étudiants d’icelle. Et pourquoi donc ? Parce que ces godelureaux, escholiers d’un autre siècle, saucissonnaient dans l’Aître. Quand je dis saucissonnaient ! L’époque était à autre chose.

Dirigeant alors une agence d’architecture, j’étais bien placé pour connaître les plaisirs menus de nos stagiaires. Jean Lecanuet lui, ne voyait pas si loin. Ce qui chiffonnait le cher homme, ça n’était pas tant la fumée du haschich s’élevant dans les airs ; c’est que celle-ci prenait naissance au pied du calvaire qui en ornait le centre.

Ce genre de diatribe mal venue, Jean Lecanuet en était coutumier. Encore ignorait-il l’essentiel ! Comment ai-je pu savoir que les soirs de bizutage, on enfermait dans un étroit vestiaire, un gars et une fille bien nus. L’un était barbouillé de jaune, l’autre de bleu ; les deux devaient ressortir en vert et pas plus habillés. Le pire est qu’on trouvait ça rigolo. Comme tout ce qu’on faisait.

Et comme tout ce que ne faisait pas Jean Lecanuet. Lui, administrait sa ville. Son département. Ou les deux. Il traitait avec désinvolture une opposition inexistante et prétentieuse (plus l’une que l’autre). A y réfléchir, il avait beau jeu d’être un despote au petit pied : ses adversaires avaient la pointure en dessous. Cantonnés dans les villes ouvrières, les élus communistes pantouflaient du 1er mai au 30 avril. Aux élections, on envoyait un Victor Blot (vive Totor !) et on s’amusait de la déconfiture du PSU ou des divers Gauche.

Rouen imprenable ? Oui, des décennies durant. Pas un des futurs cadors nationaux du PS ne s’y risqua. Au vrai, c’était confortable. On blablatait et vos mains restaient plus blanches que propres. Affronter Jean Lecanuet réclamait autre chose que des convictions. Il suffit de passer le pont ? Da, da, rien à faire. Il aurait fallu causer avec des gens qu’on ne connaissait pas. Ou de réputation. Gens de gauche oui, mais pas tout à fait. De ceux qu’on ne fréquente pas. Ah, non, moi, jamais.

Savez-vous pourquoi Jean Lecanuet a perdu la mairie en 1995 ? Parce qu’il est mort en 1993. Vous verrez qu’au Jugement dernier, au moment de la Résurrection des corps, y repassera !

Bon, et les étudiants des Beaux-arts ? Notez qu’ils ne rigolent pas mieux avec Yvon Robert. Plus de jaune, plus de vert, pas de fumette (si, un peu) et l’obligation de décamper bientôt. Ah, les vestiaires de Jean-Giraudoux n’auront pas le charme ancien. Brr… que ces jeunes gens sont sérieux. Et savants. C’est qu’ils étudient dans le Supérieur, dans le Troisième cercle. Bientôt ils seront en Résidence, ils s’épuiseront dans le 1%, ils s’inaugureront dans le Fonds d’art contemporain. Ça et le reste. A la fin, on les trouvera plus solennels que les deux précédents. Alors, viendra le temps, pour les députés-maires, de faire dans la fantaisie.

CDLXII.

Retour sur la commémoration des 20 ans de la disparition de Jean Lecanuet. Vrai, au national, l’homme ne rappelle plus grand-chose. Sinon à faire admettre qu’ayant fusillé le Centrisme pour longtemps, il accompagna les réformes de Valéry Giscard d’Estaing avec plus de retenue que de conviction. Force est de se reporter sur son rôle d’élu local. Et encore ! Ici on est plus ignorant que sévère. Ce cumulard ne fut que l’homme de son temps, celui où la fonction politique s’apprenait et se perpétuait. Ne s’improvisait pas. De nos jours, tout le monde est consultant ou restaurateur. Pas trop de technique, beaucoup d’aplomb.

La politique de ce temps ne réclamait que du savoir-faire. Jean Lecanuet passait pour expert. Ajoutons-y une entière disponibilité. Oui, il ne fallait avoir que ça à faire. Chose impossible aujourd’hui. Mais la question est ailleurs. N’ai-je pas lu (ou entendu) qu’on lui reprochait le tunnel de la Grand-Mare, celui de Saint-Herbland ou le Pont Mathilde ? On y ajoute du bétonnage à tout va, frénésie faisant suite aux passages de furieux bulldozers. Certes, déploration légitime. Pour une part (ultra-minoritaire) elle l’était déjà il y a quarante ans.

A-t-on bien regardé les résultats des élections municipales de 1971, de 1977 ou 1983 ? Alors Jean Lecanuet l’emportait (et je vous passe le score). C’est vous dire que le Rouennais d’alors n’était pas mécontent de voir se bâtir les Fronts de Seine, la salle Lionel-Terray, le Centre Saint-Sever ou le parking de la Pucelle. Vous voulez circuler, vous voulez vous garer, je fais avec ce que j’ai. Et avec votre assentiment. Sous vos applaudissements.

Pour faire bon poids, il imposa les voies piétonnes. Idée venue d’Allemagne de l’Ouest, conseillés qu’il fut par Bernard Canu et Pierre Garcette (Quand j’en serai au Déluge, vous m’arrêterez). Le futur a dit ce qu’il fallait penser de l’innovation, instituée pour lutter contre l’invasion automobile. Et plébiscitée par le commerce industriel, la consommation compulsive et la dilapidation organisée. Une pièce de John Arden (non, ne cherchez pas) s’intitule Vous vivrez tous comme des cochons. Ça se monte encore ?

Si oui, pas à cause de Jean Lecanuet, qui sut toujours choisir ses adjoints à la culture parmi les moins reluisants du moment (allons, allons). Le soir, en ce couchant, il se répétait : De ce côté, je suis tranquille. De la mairie, il constatait que tous les cultureux rouennais s’assemblaient rive gauche. Chez les communistes. Et trop satisfaits d’y être, rive gauche et communistes.

Les mêmes, cultureux et rouennais, vivaient alors dans les Lods de la Grand’ Mare. Grand bien leur fasse disait Jean Lecanuet. Il avait ainsi champ libre pour raser les quartiers Est et alentours. Faucille ou marteau ? Non, à la masse et au feu ! XVIIe et XVIIIe siècles ! En veux-tu, en voilà ! Allons-y les amis, ayez pas peur. Je le sais, j’y étais.

Tiens, c’est vrai, on ne les a pas vus à la cérémonie mortuaire des vingt ans. Que des vieux centristes, pas de vieux gauchistes. A moins que… Mais non, mais non.




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