CDLX.

En quelques jours, sinon quelques heures, la ville s’est couverte d’avis de recherche. Il s’agit d’une disparition. Un homme jeune, sortant d’un bar, un soir, le 31 janvier dernier. Depuis, plus de nouvelles. On tient avec ça. Il se prénomme Emmanuel. Son portrait, presque un instantané, montre un visage passe-partout, à la mode. A s’y attacher, je ne peux m’empêcher de lui trouver une figure inquiète. Pour ce qu’on en colporte, ce garçon était sans histoire. L’expression, usuelle dans les faits divers, concerne toujours ceux qui, justement, en ont une.

Celle d’Emmanuel, qui sortait d’un bar de la rue de Fontenelle, semble se résumer à ce portrait rouennais croisé dans l’abondance à chaque coin de rue. Est-il bon, est-il méchant ? Cette gueule d’ange, ce regard qui fuit… Cet exempla à la sauce contemporaine, que signifie-t-il ? Nous sommes à Rouen, cité où le romanesque n’est jamais loin. Hélas, notre contemporain manque d’imagination. Il préfère le tangible et le prosaïque.

Il est à craindre qu’Emmanuel (Dieu est avec moi) ne doive se ranger à cette moderne discipline. Ces affichettes sont là pour obtenir une explication raisonnable. Bon gré, mal gré, il faut qu’on sache. Et qu’on ne soit pas surpris. Car, autre crainte, ce qu’on apprendra ne surprendra pas. Ça ne m’étonne qu’à moitié dira-t-on. Et tout rentrera dans l’ordre. L’heure vient toujours de passer à autre chose. Un roman achevé, un autre commence. C’est ce qu’on se dit à la fin du dernier chapitre : Dommage, ça commençait à être intéressant.

Autre chose ? Oui, à peine. Il s’agit de cet homme, logé à vie rue du Gros-Horloge, y passant ses journées en compagnie d’un chien et d’un lapin. Il est mort (dit-on). Le chien aussi. Si le lapin subsiste, ce sera avec difficulté. L’étrange est de voir l’opinion publique s’emparer de l’objet. En peu d’heures, un deuil rouennais s’est mis en place. Pourquoi ? On n’en sait rien. Parce que c’est triste. Et que ça suffit pour l’être.

Hommes, chiens et lapins meurent chaque jour. Seulement voilà, ce sinistre clochard inspirait. On ne sait quoi, mais c’était assez. Il rassemblait aussi. Il ne faisait pas de mal ai-je entendu. Ça aussi, ça semble suffisant. Comme disait mon marchand de journaux, l’autre matin : Y leur faut pas grand-chose, aux gens. Comment ne pas acquiescer ? Professionnel de la presse, son avis est d’autorité. J’ajoute que cela ne concernait pas ce qui précède.

L’homme se nommait Claude. Dit-on. Sa seule fonction était d’être connu. De dormir et de ne rien faire. Avec chien et lapin. Bref, d’être au monde et d’y rayonner (façon de dire). Comme les saints du paradis. Peut-être priait-il ? Dame, on a ceux qu’on mérite. A dix pas de la cathédrale, entre trois croissanteries et deux soldeurs, avec chien et lapin, ce moderne François d’Assise se chargeait de nos péchés. D’où cette fausse affliction en vue d’une vraie rédemption. Les prêtres se croisent les bras et les clodos font recette. Y voir une des raisons de la démission du pape n’a rien d’excessif.

2 Réponses à “CDLX.”


  • François Henriot

    Vous allez vous faire mal voir, à prendre ainsi certaines distances vis-à-vis des émotions de nos con.citoyens.fr.

  • Clopine Trouillefou

    « Il préfère le tangible et le prosaïque. » = ça, mon pauvre Félix, c’est tout de la faute à Flaubert. Ce type-là a accolé à toute son oeuvre ces deux adjectifs, que nous portons dorénavant étiquetés dans nos dos courbés…

    Tous les drames, de la mort d’Emma à la disparition d’Emmanuel, seront donc marqués de cet esprit si indissociable, désormais de l’image imaginaire mais si réelle de la « bonne ville » de Rouen…

    Et le pire, c’est qu’on ne peut ni le déplorer, ni s’en réjouir. Rouennais, rouennaises, Madame Bovary, pour l’éternité, c’est désormais nous.

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