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Archive mensuelle de février 2013

CDLXI.

Avec une nonchalance guindée, on commémore le vingtième anniversaire de la mort de Jean Lecanuet. Pour la circonstance, celui qui eut longtemps une stature nationale, est ramené à la portion locale. Réunion réfrigérante sur sa tombe, meeting éteint à la Halle aux toiles et messe à Ste-Jeanne d’Arc. Pour le cinquantenaire, que fera-t-on !

Ce n’est pas à moi de le dire, mais bon, un peu : je n’ai jamais été un partisan de Jean Lecanuet. De façon paresseuse, je l’ai toujours vu comme un répulsif. Anticommunisme ultra, cléricalisme affiché, ralliements trop souvent prévisibles, je jugeais ces postures politiques avec la plus grande sévérité. Et sans nuance.

Pour l’Histoire, il est incroyable de constater que Jean Lecanuet fut à ce point brocardé par des gens (moi) qui, par ailleurs, célébraient Waldeck Rochet ou Gaston Deferre. Aujourd’hui la mesure pourrait l’emporter. Beaucoup de valeurs auxquelles je me dis (ou crois) être attaché furent celles prônées par Jean Lecanuet. Comme on dit : trop tard. J’ajoute : tant mieux. Mais voilà, les politiques chenus, convoqués à la cérémonie mortuaire, ne s’intéressent à plus rien de réel.

La célébration a négligé l’essentiel et conservé l’accessoire. Classique. A quoi sert d’être anticommuniste ? Tout le monde l’est. A quoi sert d’être démocrate ? Personne de l’est. Force est de se rabattre, pour souffler les bougies, sur un vieux maire de Rouen. On a entendu ou lu de fortes paroles contemporaines. Tel étudiant, interrogé, avoue que Jean Lecanuet n’était pour lui qu’un nom de rue ; tel autre, dénombrant l’héritage, constate qu’il est en ruine, puisqu’on vient d’abattre le parking des Emmurées. Ô mémoire des hommes !

J’ai assez d’âge pour ne plus prendre les choses trop à cœur. N’empêche. On nous assomme à redire qu’il fut, lors de la présidentielle de 1965, le Kennedy français ; qu’il fit une campagne avec pom pom girls et tutti quanti. Quelle imagination ! Comme dit la chanson : ils ont des visions de cinéma. Personne ne rapporte qu’on le surnommait alors Mister Gibbs (le candidat souriant sans relâche, le sobriquet faisait référence à une publicité pour dentifrice). On persiste à nous vendre le Roi Jean, vocable né dans la tête d’on ne sait qui ; ici, Jean Lecanuet, était Jeannot. Guère plus. C’était déjà beaucoup.

Mais foin de mémoire, restons contemporains. Et sans pitié. On a demandé à un conseiller municipal Vert ce qu’il pensait du grand homme. En tant que fils de Michel Bérégovoy (1931-2011) ce garçon se doit d’avoir un avis. Le voici sans détour : mon père a été le principal concurrent de Jean Lecanuet pendant des années. Le principal, ah bon ? Je me souviens surtout qu’en juin 1981, au soir des législatives, Jean Lecanuet, pas mal défait, commentait le raz-de-marée socialiste. Les résultats tombant les uns après les autres, on lui annonça bientôt qu’il venait d’être battu à Rouen par Monsieur Bérégovoy… légère incertitude du journaliste… le secrétaire général de l’Élysée… Jean Lecanuet sursaute, puis, éclair de férocité dans l’œil, réplique : Non Bérégovoy l’autre ; celui-là, c’est le vrai.

CDLX.

En quelques jours, sinon quelques heures, la ville s’est couverte d’avis de recherche. Il s’agit d’une disparition. Un homme jeune, sortant d’un bar, un soir, le 31 janvier dernier. Depuis, plus de nouvelles. On tient avec ça. Il se prénomme Emmanuel. Son portrait, presque un instantané, montre un visage passe-partout, à la mode. A s’y attacher, je ne peux m’empêcher de lui trouver une figure inquiète. Pour ce qu’on en colporte, ce garçon était sans histoire. L’expression, usuelle dans les faits divers, concerne toujours ceux qui, justement, en ont une.

Celle d’Emmanuel, qui sortait d’un bar de la rue de Fontenelle, semble se résumer à ce portrait rouennais croisé dans l’abondance à chaque coin de rue. Est-il bon, est-il méchant ? Cette gueule d’ange, ce regard qui fuit… Cet exempla à la sauce contemporaine, que signifie-t-il ? Nous sommes à Rouen, cité où le romanesque n’est jamais loin. Hélas, notre contemporain manque d’imagination. Il préfère le tangible et le prosaïque.

Il est à craindre qu’Emmanuel (Dieu est avec moi) ne doive se ranger à cette moderne discipline. Ces affichettes sont là pour obtenir une explication raisonnable. Bon gré, mal gré, il faut qu’on sache. Et qu’on ne soit pas surpris. Car, autre crainte, ce qu’on apprendra ne surprendra pas. Ça ne m’étonne qu’à moitié dira-t-on. Et tout rentrera dans l’ordre. L’heure vient toujours de passer à autre chose. Un roman achevé, un autre commence. C’est ce qu’on se dit à la fin du dernier chapitre : Dommage, ça commençait à être intéressant.

Autre chose ? Oui, à peine. Il s’agit de cet homme, logé à vie rue du Gros-Horloge, y passant ses journées en compagnie d’un chien et d’un lapin. Il est mort (dit-on). Le chien aussi. Si le lapin subsiste, ce sera avec difficulté. L’étrange est de voir l’opinion publique s’emparer de l’objet. En peu d’heures, un deuil rouennais s’est mis en place. Pourquoi ? On n’en sait rien. Parce que c’est triste. Et que ça suffit pour l’être.

Hommes, chiens et lapins meurent chaque jour. Seulement voilà, ce sinistre clochard inspirait. On ne sait quoi, mais c’était assez. Il rassemblait aussi. Il ne faisait pas de mal ai-je entendu. Ça aussi, ça semble suffisant. Comme disait mon marchand de journaux, l’autre matin : Y leur faut pas grand-chose, aux gens. Comment ne pas acquiescer ? Professionnel de la presse, son avis est d’autorité. J’ajoute que cela ne concernait pas ce qui précède.

L’homme se nommait Claude. Dit-on. Sa seule fonction était d’être connu. De dormir et de ne rien faire. Avec chien et lapin. Bref, d’être au monde et d’y rayonner (façon de dire). Comme les saints du paradis. Peut-être priait-il ? Dame, on a ceux qu’on mérite. A dix pas de la cathédrale, entre trois croissanteries et deux soldeurs, avec chien et lapin, ce moderne François d’Assise se chargeait de nos péchés. D’où cette fausse affliction en vue d’une vraie rédemption. Les prêtres se croisent les bras et les clodos font recette. Y voir une des raisons de la démission du pape n’a rien d’excessif.

CDLIX.

Rouen était naguère une ville de rumeurs. Combien en avons-nous connues ! Et commentées. Des un peu vraies, quelques-unes souvent fausses. Toutes alimentant les conversations de bistrot. On en tire aujourd’hui de solides études sociologiques. Il y fallait avant tout du sexe, de l’argent, de la notoriété. Au delà, rien qui vaille. Certaines semblent avoir la peau dure. D’autres ont fait long feu. Mais il semble que les jeunes générations s’en soient détournées. Peut-être ne vais-je plus assez dans lesdits bistrots. Le cas échéant, j’en alimenterais d’autres. Des nouvelles que je ne connais pas.

Ou des anciennes remises au goût du jour. Que j’ai connu autrefois et qu’on me resservirait sous de nouvelles couleurs. Admettons que rien ne change. Sur ce plan et sur d’autres. Et puis, une bonne rumeur ne doit servir qu’une fois. Savant dosage. Très subtil souvent. Mais faut-il s’occuper autant les méninges ? Si rumeurs rouennaises il y avait, elles devaient tout à l’air du temps. Ce dernier nous occupait jadis. Plus trop, maintenant.

Qu’un homme politique (ou un sportif) pique dans la caisse ou couche avec sa belle-fille, qui s’en préoccupe ? Ces écarts (la chose est toute relative) se sanctionnent au quotidien dans les tribunaux. Presque à huis-clos. Et pas pour les susdits. Pour d’autres. Ceux qu’on nomme les moindres. Les pas malin-malin. Qui se sont fait prendre. Pas de chance, le monde appartient aux habiles, magistrats y compris.

Lisez-vous les faits-divers ? Ils ne sont ni drôles, ni intéressants. La plupart du temps, ils sont sinistres. Comme le monde. Il me semble qu’autrefois… Mais dis, puisque c’était tellement bien, retournes-y à ton autrefois. Vous n’avez pas tort. Qu’on le veuille ou non, le passé est du présent de second plan. Mais il finit toujours par arriver.

Chaque matin, ce passé (ni présent, ni passé) est à chercher dans notre cher journal. Le plus souvent dans ses anciens numéros. A les feuilleter, on y lit le meilleur des nouvelles fraîches. Celles-ci nous sont plus immédiates, car elles nous disent déjà quelque chose. Vrai que pour ce qui est du présent, il ne fait pas d’effort, ce fameux journal. Il nous entretient surtout de ce qui va advenir. Quand ? Lorsque le journal paraîtra. S’il paraît !

Mais il paraît toujours. Chaque matin. C’est sa force. Son seul avantage. Tenez, hier ou avant-hier, il m’annonce que les élections municipales se préparent. Qu’on se met en ordre de marche. Et que déjà, c’est acquis, la ville bastionnée à Gauche est imprenable. Si on en discute, c’est histoire de dire. A plus d’un an, ça ne mange pas de pain d’en discuter. Le vrai journal est celui de demain.

Aujourd’hui (et demain ?) les prochaines municipales, ça intéresse qui ? Pas trop les lecteurs. Un peu les habitants. Beaucoup les politiques. En somme, le contraire des rumeurs. Et l’encontre de ceux qui alimentent les faits-divers. Il est loin le temps où il faudra s’y intéresser. Je vous parie qu’alors, il sera trop tard. Ah bon, c’est les municipales ? Mais non, voyons, c’était dimanche dernier.

CDLVIII.

Ce qui disparaît, ce sont les gens. Si leur souvenir reste, que dire de la voix, des attitudes, du visage ? Passe encore du caractère ou des anecdotes, et des phrases revenues. Qui nous reviennent. Aussi les photos et les réminiscences. Celles-ci, durables ou fortuites. Chacun connaît ça : pourquoi ai-je pensé à Untel ou Unetelle ? Tiens, j’ai rêvé de lui ou d’elle ! L’amusant est d’en chercher le cheminement. Mais là, on s’épuise.

Ces chroniques, écrites au fil des semaines, s’arrangent de mes souvenirs. Le vrai est que j’en dis moins que je voudrais. Si je cède (souvent) à la facilité, c’est par pudeur (oui, oui). Ou retrait. Je ne te crois pas ! Combien de fois ai-je entendu cette phrase. Pourtant je disais la vérité. Enfin, à peu près. Celle qui fait plaisir. Qui dérange le moins.

Dînant avec Éva, notre bavardage ramène trois noms à la surface. Ceux des premières speakerines de la télévision régionale, à savoir Françoise Duriez, Jacqueline Alexandre et Danièle Chaumeil. Voilà une chose oubliée (sans parler de l’inutilité à s’en souvenir). Que sont-elles devenues ? On m’affirme qu’avec Internet, je le saurais. Ou à peu près.

Guère envie. D’un souvenir l’autre, ce sont ces trois noms qui importent. Les parques régionales assemblées. Enfin, pour ce qu’il en reste ! Il n’y a plus de speakerines. Comme il n’y a plus, à la radio, de speaker. Et bientôt plus de télévision, ni de radio. Des ondes, des ondes, des ondes. Rien d’autre. Ça suffira à notre intime calendrier.

Éva bat et rebat les sujets du jour. Cela va de la vraie-fausse tête de L’Origine du monde à la démission de Benoît XVI, en passant par les lasagnes à la viande de cheval. Elle n’oublie pas (et moi donc !) le déménagement de l’École des Beaux-arts ou le ramassage des poubelles de sa rue. De fait, le tri est difficile. Même sélectif, on hésite.

Les parques filaient le cours de nos jours. De temps à autre, elles cassaient le fil. Tant que la trame avance, on se dit qu’il en reste bien assez. Comme pour la télévision. Ce perpétuel tissage ne saurait s’arrêter. Certains soirs, la tentation est grande ne pas éteindre. Il le faudrait pourtant. Oui, aller se coucher. Mais ne va-t-on pas manquer le neuf de demain ? Les speakerines d’autrefois apparaissaient à cette heure tardive. Elles disaient bonne nuit. Puis c’était la mire (durant laquelle il ne se passait rien).

Mais voilà, on éteint plus. On attend que Benoît XVI revienne sur sa décision ; que les chevaux se révoltent d’être pris pour des bœufs ; que les Beaux-arts vont rester là où ils sont, etc. Bref, sans speakerines, le monde est incertain. Il continue. Demain, dans la salle de bains, qu’apprendra-t-on ? Rien.

Oui, que sont devenues nos parques régionales. Occupées à tisser ailleurs ? Si nous pensons à elles, pensent-elles à nous ? Sommes-nous de bons ou de mauvais souvenirs ? Vaine question. Elles nous ont oubliés. Pas nous ? Non, pas nous. Enfin, pas tout à fait.

CDLVII.

Encore une chose oubliée : la venue ici de René Goscinny et d’Albert Uderzo. Séance de dédicace. Cela se passait dans le hall de Paris-Normandie (à l’époque, place de l’Hôtel de Ville). 1965 ou 66 ? Sans aller plus loin, n’était-ce pas à l’occasion de la sortie d’Astérix chez les Normands ? Que les amateurs nous écrivent, ils auront gagné.

Si je me souviens de cet épisode local, c’est qu’oeuvrant (plus ou moins) au journal, l’événement passait pour d’importance. Bref, on en parla. Pour quelle raison me suis-je retrouvé à promener les deux auteurs en soirée ? Aucun souvenir. Reste qu’il fallut (qu’il me fallut) les raccompagner à la gare, tard. Du moins l’un des deux, car l’autre était parti dans l’après-midi. L’un des deux, mais lequel ?

Avec des gens « des ventes », nous avons dîné à l’Hôtel de la Poste (rue Jeanne d’Arc). Son restaurant se nommait Le Relais Fleuri. Vœu pieux car l’endroit n’avait rien d’un relai, et était encore moins fleuri. On y mangeait mal, à l’ancienne, avec de vieux ou de trop jeunes serveurs, escortés de maîtres d’hôtel en habit. Bizarrerie venue dont ne sait où, la vaisselle avait été dessinée par Jean Effel. La Création du monde ! Toute une époque.

Cette signature fut remarquée de l’illustre convive. J’en conclus qu’il s’agissait d’Albert Uderzo. Cela dit après vérification, car d’Uderzo à Goscinny, à qui doit-on Astérix ? Je n’ai jamais trop su. Il me semble que son dessin est plus populaire que sa littérature.

Pourquoi le Relais Fleuri ? Le directeur des ventes d’alors (il est mort) croyait que ça faisait chic. Et le journal avait les moyens. De nos jours, où emmènerait-on un best-seller de bande dessinée ? Pas chez Gill, réputé trop ceci, trop cela. Dans un endroit moins dispendieux, plus à la mode ?

Que d’interrogations pour une éventualité. Le cas échant, ladite vedette serait aujourd’hui l’invitée de la seule Armitière. Et le restaurant (à supposer que) ne serait qu’un pis-aller. Cela dit sans vérification, car on m’affirme que notre librairie traite (parfois, pas toujours) ses invités avec une courtoisie toute parisienne. Hélas, si on a les moyens, on n’a guère le temps. Et si on a le temps, on n’a guère les moyens. Là aussi, question d’époque.

Les mauvais repas rendent mélancoliques. Ce soir là, chose acquise, notre dessinateur convive s’ennuyait ferme. Alors j’avais autre chose en tête qu’à assurer la conversation. Et les autres donc ! D’où peut-être l’attachement d’Albert Uderzo à admirer le joyeux canard ornant le rebord des assiettes. Ah, se disait-il, c’est ainsi que j’aurai dû dessiner, comme ce petit canard jaune (citation comprise dans l’addition).

Il est singulier de constater que Jean Effel griffa la vaisselle d’un pseudo-palace. Sa réputation fut excellente du côté du Parti Communiste Français. Il en reçut même un prix Lénine. Certes, tout arrive, mais un communiste peut-il recevoir le prix Uderzo ? Qu’on se le dise : rien n’est acquis lorsqu’on dessine. Ni lorsqu’on écrit. Voilà pourquoi, si on vous invite au restaurant, il ne faut jamais refuser.

CDLVI.

Aimez-vous le théâtre ? Moi, beaucoup. Enfin autrefois car je n’y vais plus guère. Mes goûts ne sont plus d’aujourd’hui. Mon enthousiasme non plus. Et puis, les théâtres jouent si peu. A peine annoncées que les représentations s’achèvent. Ou qu’elles affichent complet. Ainsi ai-je voulu aller voir Une Odyssée, spectacle d’Irina Brooks (c’est la fille). C’était au Deux Rives (haut de la rue Louis-Ricard). Téléphonage. Complet aujourd’hui, complet demain. Aussitôt, vous vous dites à quoi bon. Rester chez soi, devant la télé. Où, c’est à noter, j’ai pu voir le spectacle projeté.

Vous me direz, et vous aurez raison : c’est pas la même chose. Le théâtre parlant est mieux que le cinéma parlant. Ou que la télévision parlante. Laquelle parle beaucoup, voire trop. En revanche (façon de dire) il fait toujours froid au cinéma et au théâtre. C’est peut-être moi ? J’ai froid partout. Devant la télé, vous n’avez pas froid. Si les salles remontaient le chauffage, la fréquentation augmenterait. Comme sous l’Occupation.

Mais pourquoi augmenter la fréquentation, puisque c’est toujours complet. Ainsi les théâtreux d’aujourd’hui remplissent-ils leur cahier des charges : abonnés contraints et scolaires de l’année. Les dossiers de demandes de subventions s’en remplissent avec facilité. On coche là, puis là. Il suffit de mettre dans les chiffres dans les cases. Tant de spectateurs, tant de subventions.

L’élu dispensateur (est-ce le mot ?) en est comme ragaillardi. Ce faisant, il s’imagine œuvrer pour l’avenir. Illusion ! A-t-il oublié sa jeunesse ? Par exemple, lorsqu’on mademoiselle Leblond le traînait, lui et ses congénères, aux Jeunesses Musicales de France. Les lycéens d’aujourd’hui sont taillés de la même étoffe. Ah non, ça m’a assez barbé au lycée.

On vient d’enterrer, dans l’indifférence, le vieux Bernard Dhéran (1926-2012). Il fut comédien renommé et enfant rouennais. Conservatoire, Comédie française, cinéma, théâtre, télévision. Une longue carrière qui ne laisse pas grand-chose à dire. Plaisant fantôme, il apparait (et apparaîtra), quelque soir échéant, aux séances du Ciné Club (celui de la télévision, bien sûr).

Son grand-père fut pâtissier. Ai-je goûté de ses gâteaux ? Oui, lorsqu’il était encore installé rue du Bec, puis rue aux Juifs. Lui ou ses successeurs ? Aucune importance, cela n’intéresse plus personne. Côté comédiens locaux, je pense avec sympathie (de temps à autre) à Bertrand et Bérangère Bonvoisin. Le premier est mort. Lui aussi. Et bien jeune. Sa sœur, qui fait une carrière certaine, subsiste. On parle de réussite. La mère fut député et conseillère municipale. Un caractère.

Mais à dénombrer les comédiens locaux, on n’en finirait pas. La réalité est qu’ils n’aiment pas trop rester ici. Ils ont leurs raisons. Lorsqu’ils sont à Paris, ils aiment dire qu’ils sont de Rouen. Lorsqu’ils sont à Rouen, ils disent qu’ils n’aiment pas Paris.

Les autres restent. Ils jouent un rôle dans une nouvelle imitée de Balzac, Les Comédiens de province. Ils arpentent Rouen à la recherche d’un local pour répéter. Et d’un peu de considération. Ce récit, fort court, est celui de la jeunesse. Par exemple celle de Bernard Dhéran ou de Bertrand Bonvoisin. C’est l’éternel récit du désenchantement.

CDLV.

Nos municipaux ont le projet arrêté de transférer l’École des Beaux-arts. Il va s’agir, pour étudiants et professeurs, de monter à la Grand-Mare. Adieu l’Aître Saint-Maclou, bonjour le collège Jean-Giraudoux. Ses locaux sont, paraît-il, vides. La Guerre de Troie aura-t-elle lieu ? On s’en doute, étudiants et professeurs refusent de jouer la pièce. Pourquoi ? Ils ne veulent pas le dire. Ou plutôt : ils ne peuvent guère le dire. Donc, trouvons des prétextes. Davantage que plausibles, quelques uns sont amusants.

On s’effraie des sommes colossales que représentent l’aménagement des locaux ; on redoute les difficultés des transports en commun ; on déplore la baisse de fréquentation des cours du soir ; on se chagrine d’avoir à quitter le Clos Saint-Marc. Comme les imperméables Valentin, ces arguments sont réversibles. Le vrai du vrai est ailleurs.

Pourquoi rechigner à monter là-haut ? Surtout : où trouver le courage de le dire ? Dire le vrai ? Vous n’y pensez pas. Plus même : vous ne le pensez pas. Donner les raisons de ce refus serait s’exposer. Or, disent les étudiants, c’est nous qui exposons. L’affaire, anecdotique ou pas, illustre la société dans laquelle il nous faut vivre. Dire les choses ou les faire. Jamais faire, toujours dire. Être ce qu’on fait, être ce qu’on dit. Etc.

Un argument recevable serait de dire qu’on ne veut pas aller là-haut parce que la municipalité s’y est illustrée de façon magistrale. Comment ? En détruisant les immeubles construits par Marcel Lods. Elle montre là le cas qu’elle fait de l’invention, de la clarté et de la discrétion. Mais il est vrai que nous sommes à Rouen. On pourrait dire aussi (cela se vaut) qu’on n’aime pas Jean Giraudoux. Qu’on lui préfère Georges Braque (collège à deux pas). Que lui, au moins, est peintre. Qu’il est du bâtiment. Oui ? Non ? Débattant dans le Salon Robespierre, quelqu’un aurait dit : Ils iront quand même. On reconnaît là l’implacable fermeté du Comité de Salut public.

Dans ma jeunesse, l’École des Beaux-arts (qui ne portait pas ce nom) se trouvait place de la Haute-Vieille-Tour, sur le côté de la Halle aux toiles. On y montait par un grand escalier extérieur. Dans trois salles voûtées, de vieux messieurs y donnaient des cours de dessin et de modelage. Il y faisait froid et sombre. Mais je parle par ouï-dire, ne l’ayant jamais fréquentée.

Des décennies plus tard, l’École (qui alors portait ce nom) se plaçait sous la protection d’une danse macabre. Vrai, les lieux sont sublimes. Dame, XVIe siècle ! Je crois me souvenir que dans ce qui restait de l’hôtel d’Aligre (XVII!) les étudiants donnaient des fiestas à tout casser. Et cassaient tout. Mais la vie était belle. Pensez, XXe siècle !

Nous voici déjà au XXIe ! Déménageons. Ne rabâchons pas. Ce sera donc Jean Giraudoux ou rien. Plutôt rien car on va s’empresser d’effacer le nom de l’auteur d’Intermezzo, pièce légère où paraissent droguistes, maires, contrôleurs, spectres… Vous dire si ces temps sont finis. Oui, il est temps de passer à autre chose.




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