CDXLVIII.

J’ai évoqué la rue Percière, son bar Le Club, sa tenancière (une certaine Édith) et les joyeuses soirées qu’on y passait. Ces soirées, plus d’un d’entre nous les trouveraient aujourd’hui sinistres. N’empêche, je me dois d’être conforme à ces souvenirs. Aux miens, en l’occurrence. Le Club était un bar d’habitués, de nuit, à filles. Ni plus, ni moins.

Les lieux étaient sombres, genre bois et cuir, avec un juke-box en constituant presque tout l’éclairage. Dans l’appareil, toujours jouant en sourdine, les multiples rengaines d’une variété française alors en vogue. Derrière le bar, la petite Marcelle, la grande Jacqueline, Odette la blonde, serveuses au grand cœur, à l’emballement facile et à la discrétion assurée. Hauts tabourets, lourds rideaux, cendriers publicitaires.

La clientèle se composait d’hommes seuls, mariés ou pas, à portefeuille ouvert. Ils venaient là, on s’en doute, pour avoir de la compagnie, retrouver l’atmosphère légère qu’il leur manquait dans la journée. Portuaires, assureurs, comptables, concessionnaires automobiles, représentants de commerces, délégués médicaux… ils arrivaient après le travail, à l’apéritif. Déjà huit heures. L’apéritif en question en durait deux. Ou trois. Beaucoup étaient mariés, épouses discrètes, enfants invisibles, situations prospères (les Trente glorieuses). Sérénité d’apparence car cette existence se nimbait d’une insouciance inquiète. Celle-ci s’apaisait au Club, antichambre sans passé, sans lendemain, sans mémoire.

Les filles ? Ça n’était pas ce qu’on croit (un peu tout de même). Certaines avaient un emploi, secrétaires, vendeuses, ouvrières montées en grade… mais veillaient tard. Elles voulaient vivre autre chose. S’amuser, rire, chanter. On trouve toujours. Elles répugnaient aux mariages, aux maternités, multiples contraintes féminines de l’époque. Elles vivaient seules et s’en trouvaient bien (ou pas). Encore et toujours, l’insouciance inquiète. De ceci et cela, les alcools forts et le tabagisme venaient à bout. Un temps. Ça et la rigolade, les cancans, le flirt. L’argent circulant ? Oui, mais pas tant qu’on le croit (un peu tout de même).

J’ai l’impression que ce monde n’existe plus. Ou autrement. Et dans des lieux que je ne connais pas. J’avais trente ans, trente-cinq. Certains des habitués du Club me paraissaient déjà vieux. Au pire, ils avaient le double. Qu’irai-je faire, maintenant, à leur place ? Qui nous dira les accommodements, les différences ?

J’ai connu Édith à la fin des années Cinquante, déjà installée dans son bar. Qu’elle âge avait-elle ? Aucun, celui des femmes qui ont vécu. Et ne vivent plus. Elle se disait du Nord, près de Lille. On croyait la savoir à Rouen après un intense traficotage de fin de guerre. Affaires avec les Américains, histoires de frontière belge, de surplus de l’armée. En changeant un mot ou deux, on pourrait autant en raconter de nos jours. Sa seule qualité : femme d’affaires et femme de tête. Âpre au gain. Le reste : égoïsme, bêtise et prétention. Mais ce n’est pas pour elle qu’on était au Club. C’était pour la chaleur de l’endroit, l’odeur du tabac, la saveur des Martini. Bref, pour la qualité de l’instant. Dites, c’est déjà pas mal. Oui. Dès lors, Édith, comme dit la publicité : quoi d’autre ?

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