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Archive mensuelle de janvier 2013

CDLIV.

Côté anniversaire, on va commémorer les vingt ans de la mort de Jean Lecanuet. Vingt ans ! Quel bail ! Que reste-t-il, ici de Jeannot ? Pas grand-chose, j’ai l’impression. Une sourde rancœur, un peu diffuse. Certes, quelques badernes vont se réunir et se tenir au garde-à-vous. Ce sera surtout histoire de se congratuler. De se faire une petite bouffe. On parlera de choses et d’autres. D’élections futures ? Probable. Pour dire quoi ?

Pas grand-chose non plus. On est bien cinq ou six à vouloir y aller, mais après ? Notez qu’une petite dizaine, c’est suffisant. Après, on trouvera une quarantaine de noms de la société civile. Pas compliqué. Les gens sont toujours flattés d’en être. Une fois élu, on siège. On s’invite. On réceptionne. On donne son avis. Pour ce que ça sert ! Honorifique ? Parfois.

Donc allons-y. Ou n’y allons pas. Tout comme. Passe encore d’un Jean Lecanuet qui fut tant de choses, sur l’étendue ou à la fois. Mais les autres ? On a enterré il y a peu, Xavier Camillerapp. Qui fut qui, qui fut quoi ? Conseiller municipal (et un tas d’autres choses). Sa trace ici ? Comme dit le patron du Pari Mutuel Urbain : Pas un mot dans le journal. On a fêté, il y a peu, le cinquantenaire du Théâtre des Arts. Sur scène, des godelureaux à peine majeurs (au sens intellectuel). On s’est félicité, on s’est aimé, on s’est embrassé. Fallait-il rappeler le souvenir du premier directeur ? Oui, vous savez, André Cabourg. Jamais entendu parler !

A ce propos, dit le patron du PMU, Ourazi est mort. Ah ça, oui, pour un bon cheval, c’était un bon cheval. Lorsque je vais au Musée de peinture, je croise le fantôme d’Olga Popovitch. Qui fut qui, qui fut quoi ? Directrice. Et navrée de voir sa boutique servant à n’importe quoi. Elle n’en pouvait mais. Oui, ce temps disparu où le musée servait pour vin d’honneur, exposition horticole, canine, féline et remise de décoration. Tenez, c’était le temps des Camillerapp et Cabourg. Trouvez quelqu’un de plus indépendant que moi.

N’empêche, les morts sont morts. Jean Lecanuet le premier. Viendra le tour – le plus tard possible, c’est entendu – de nos actuels municipaux. Un par un. Ou tous en même temps. Je ne serais plus là pour vous en parler. Dommage. Comme dit la chanson : Ça nous aurait fait rire un peu.

Donc, déjà les listes pour 2014. Verts, Démocrates, Communistes, Droitiers et Droitistes. A l’heure de l’apéritif, on en parle au comptoir. Des pronostics ? Bof, depuis qu’Ourazi est mort ! N’empêche, à défaut de jouer gagnant, on peut toujours jouer placé. Mais, voyons, les politiques ne sont pas des chevaux ! Il en faut même de beaucoup. Pour certains, c’est indéniable.

Parlons peu, parlons bien : on aura beau dire et beau faire, on ne reverra plus Jean Lecanuet maire de Rouen. On aura même des difficultés à retrouver l’équivalent. Je veux dire : pour la longévité. Car pour le reste, seigneur, tout se discute.

CDLIII.

Les médecins d’aujourd’hui sont d’aimables fantoches. Leur idéal est qu’on s’agite, qu’on coure, qu’on marche. Ils veulent sauver votre corps comme d’autres votre âme. Jadis, à Saint-Patrice, l’abbé vous engageait à dire trois Pater et six Ave. Ici et maintenant, nos modernes Knock nous forcent au sport et au mouvement. Vous voulez le Ciel ? Adhérez au Critérium ! Le salut par Décathlon, en quelque sorte.

Pourtant, que de plaisir à rester chez soi ! Un bon livre, un vieux canapé (un vieux livre, un bon canapé). S’imaginer qu’il y a au dehors des gens qui randonnent ou qui nagent (parfois les deux). Alors que, le silence, la méditation, l’idée d’être disponible, dernières qualités rares. Même ce léger vague à l’âme et au corps. Celui qu’on nomme l’ennui. Autrefois, les médecins conseillaient le repos. Plus aucun toubib ne s’y résout. Au pire, Diafoirus vous arrête. Tout est dit. Quel moderne médecin vous ordonne de rester au chaud, grog en mains, enveloppé d’épaisses couvertures ?

Qu’est devenu le temps où le commissaire Maigret, grippé et grognon, moite, somnolant, trouvait la figure de l’assassin au fond du lit ? Son épouse le menaçait de cataplasmes. Lui ne rêvait que de blagues à tabac. Dehors, le temps était gris et maussade. Il pleuvait. Les autos roulaient au ralenti. De nos jours, les assassins se méfient ; ils n’attendent pas et se carapatent. La faute aux antibiotiques ?

Qu’est devenu ce temps, celui de l’enfance. Vous êtes fiévreux et couché. Grand-père vous offre Les Tribulations d’un chinois en Chine ? Ce livre, dans une rare édition bleue, est illustré par Max Pietschmann. Il l’a acheté rue Beauvoisine. A la Croix de Malte (il y a encore l’étiquette). Comme il a acheté, cette fois là ou une autre, au Bazar Moderne (même rue) un petit moulin de fer peint. Lorsqu’on remonte le mécanisme, ses ailes tournent.

Y a-t-il, de nos jours, des enfants malades ? Disons : de maladies pour rire. Maladies faites pour les cadeaux et les quatre volontés. Un matin : Le petit n’est pas bien. On vous posait la main sur le front. C’est chaud disait-on. On faisait venir le docteur. Je préférerais que vous le gardiez au chaud.

Il y a des lustres que j’ai lu les Tribulations. Toujours eu l’impression que ce n’est pas tout à fait un livre pour enfant. Comme tous les Jules Verne, du reste. Qualité chez un auteur : être dévoré dans l’enfance, compris dans l’âge adulte. Bon, ça n’est ni le lieu ni l’endroit de vous faire un cours sur ce vieux bonhomme.

Oui, qu’est devenu le temps d’autrefois, celui des enfants souffrants ? Et des grands-pères disponibles ? Et des médecins réfléchis ? Y a quelqu’un ? demandait-on en entrant dans au Bazar Moderne. On attendait. Non, personne. Tout le monde est au sport.

Des maladies pour ne pas aller à l’école ? Pensez-vous ! On n’a pas le temps, vous avez le patinage, le foot, la danse, le tennis, le cheval… Sans oublier, n’oubliez-pas, en revenant, de passer par la pharmacie.

CDLII.

On a davantage de lecteurs lorsqu’on fait rire. Sourire, on en a déjà moins. Si l’on est sérieux, on entre dans une troisième catégorie, celle des pas l’ temps de lire. Avant de commencer cette énième chronique, je pensais amuser. Je ruminais des blagues à propos de la mairie et du changement de nom du fameux Salon Louis XVI. Facile. Comme on dit, j’aurais mis les rieurs de mon côté. Mais voilà, je n’ai pas envi de rire. Enfin, plus beaucoup.

Parfois, la bêtise vous coupe bras et jambes. On renonce devant. De débaptiser ledit Salon et le renommer République, dépasse le sens commun. Faut-il rappeler (oui, il le faut) que si le Salon Louis XVI se nomme ainsi, c’est pour sa décoration et de son ameublement. Depuis quand au fait ? Aucune idée. Plutôt récent, il me semble. Lorsque j’étais jeune (moins vieux) on ne parlait pas de Salon Louis XVI. Ni de Salle des Mariages, du reste. Heureuse époque que celle où on ne donnait aucun nom à ce qui n’en a nul besoin.

La bêtise municipale (car hélas) est contagieuse. Ne voilà-t-il pas, qu’à l’occasion du futur mariage gay (autre perte de temps) certains et certaines revendiquent de convoler dans la Salle des Mariages et du Pacs. Allez donc ! A quand, dans les toilettes publiques, une troisième porte ? Propos d’un vieil homme dépassé sans doute. Mais résister, c’est parfois (souvent) la seule chose qui reste. Résister à quoi ? A être solennel.

Adopter un ton mélancolique ne sied pas. On entre là dans les subtilités que notre temps réprouve. Esquisse, vitesse, et résultat immédiat. Exemple, comment savoir depuis quand le Salon Louis XVI porte ce numéro. Aux archives municipales, ils doivent le savoir. Il faudrait y aller, leur demander, ou chercher. Cela prendra combien de temps ? Et puis quoi, au final, après tout ?

Ce qui domine à Rouen, toutes heures et tous lieux, se nomme l’Aquoibonisme ! Les questions ou problèmes se traitent selon l’urgence, l’état des lieux ou avec le secret espoir de gagner. Au principal, gagner du temps. Celui de passer à autre chose. Répondre ici, répondre ailleurs. Pas celui d’agir. Ils ont réponse à tout me disait l’autre soir le patron de restaurant. Il parlait du commerce. Du sien et des autres. Il aurait pu parler circulation, propreté, environnement, et autres sujets intéressant l’habitant. Ou le citoyen.

Refrain connu. Mon restaurateur (façon de dire) a tout compris. Et, pour autant, n’a rien compris. Au lieu de s’occuper des problèmes de la ville, il ferait mieux d’affiner sa tête de veau sauce gribiche. Ce serait déjà ça. L’accessoire suivra (l’addition, par exemple).

Allez, une blague avant de vous quitter. Savez-vous la rumeur qui coure dans les couloirs de la mairie ? Tous les employés portant des prénoms d’Ancien Régime vont être placardisés. Non seulement les employés, mais aussi les élus. Lundi, les huissiers changeront les plaques de portes : Germinal Robert, Floréal Rambaud, Messidor Jeandet-Mengual, etc. Il paraît que l’opposition s’étrangle ! Ah, ça, c’est tout la Droite !

CD.LI.

Nous voici au Théâtre des Arts. C’est mercredi. Ce sont les vœux du maire. La demi-salle patiente en regardant d’un œil le film Je suis Rouen. Au fil des passages et repassages, on se surprend à en trouver la bande sonore entêtante. Renseignons-nous. Et apprenons (que ferait-on sans Internet) qu’il s’agit d’un morceau du groupe Mr Lab intitulé Anyway. Admettons-le. Plus loin (que ferait-on sans la presse) apprenons que ledit Mr Lab est le groupe préféré de Valéry Fourneyron. Sans doute. De toute façon, avait-elle le choix ?

Musique pour musique, la vraie débuta avec un quatuor de Mozart. En live, bien sûr. Un Koechel quelque chose (le 465 pour être savant). Rien à en dire, sinon que la couleur de la soirée était donnée : laborieuse, monotone, irréprochable. Quelques réglages plus tard, le chef d’orchestre, le maire en personne, est au pupitre. Ne pouvant diriger sans l’orphéon, il invite toute la troupe à monter sur scène. Seigneur, que de figures affligées ! C’était à regretter le casting de Je suis Rouen. Au réel, préférons la fiction ? Mais laquelle est laquelle ?

Aux premiers mots du discours, on pressent que ce sera long. Ce le fut. Citer, remercier, énumérer, faire savoir, faire croire, faire accroire. L’exercice le réclame. Il me faut tout lire semblait croire le maire. Certes, cette nomenclature de projets ou de réalisation a son utilité. Sinon, pourquoi être là ? Mais, comment dire le vrai ? C’est des choses que c’est pas la peine. Parfois, voulant faire trop vite, Yvon Robert sautait des mots, trébuchait sur d’autres. A ses côtés et derrière lui, du second rôle au figurant, l’adhésion était totale. Ah, tant pis, fichu pour fichu, autant rester digne. Comme dit toujours le Lord-maire : anyway.

Pour l’heure, celui de Rouen (ou Darnétal, Quevilly ou Quincampoix ?) nous invitait à un moment convivial. Le public rendit grâce. Dirigeons-nous vers le buffet. Habitude rôdée, les employés municipaux servirent les invités municipaux. Pour les trois-quarts de l’assistance, pour quelle raison étions-nous là ? Parce qu’on se croit fidèles. Ou intéressés. Ou curieux. Mais avant tout Rouennais, notez-le. Quelquefois socialistes. Démocrates. Les deux ? Que j’habite le quartier, aussi.

L’open-bar a ceci de bon, qu’à naviguer, on écoute les conversations. Qui sont tous ces gens-là ? demandait un monsieur de mon âge. Il pouvait s’interroger. Comme disait l’abonné du Journal de Rouen : personne de connaissance. Pas beaucoup de jeunes, pas mal de vieux. Entre les deux, des gens de théâtre, payés au rabais. Vous, vous jouerez la bourgeoisie rouennaise. Ce sont des amateurs, vous imaginez le tableau. On fait comment ? dit l’intermittent. J’en sais rien moi, c’était autrefois. Même les costumes ne les sauvaient pas du désastre.

En sortant, Eva et moi avons traversé le parvis glacial. Rue de la Champmeslé, rue des Carmes, nous sommes allés dîner au Bar des Fleurs. Période de soldes, vitrines éclairées, elle s’attarde devant les chaussures exposées. J’ai trouvé qu’Yvon avait pris un coup de vieux dit-elle. Oui, et que Valérie est toujours aussi mal fagotée ai-je répondu.

C.D.L.

Une vieille pièce d’un auteur nommé René Fauchois s’intitule Prenez garde à la peinture. René Fauchois est né à Rouen (il y a longtemps). Il est aussi connu pour avoir signé Boudu sauvé des eaux dont Jean Renoir fit un film amusant. René Fauchois a beaucoup écrit. Sans doute trop. J’ignore ce que raconte Prenez garde à la peinture, mais j’aime le titre. On pourrait l’utiliser pour une foule de choses : Prenez garde à la littérature, à la philosophie, à la politique, à l’amour, etc. A partir de là, le canevas suit.

Je ne m’intéresse plus à ce qui se fait en matière de peinture. Mes goûts étaient (sont restés) de troisième ordre. De surcroît, ils ne regardent personne. Si j’ai des tableaux chez moi, ce sont des débris de naufrages. Un Tony Fritz-Villars, donné par l’auteur. Un Maurice Denis, offert par je ne dirai pas qui. Un Pierre Hodé, acheté dans ma jeunesse (pas cher). Deux toiles du XIXeme, venues de brocantes. Un petit format que j’attribue à Georges Braque (c’est un faux). Un dessin d’Albert Marquet (là, acheté cher). Un magnifique Kasimir Malevitch (faux également). Je dois en oublier.

Il existe de nombreuses galeries à Rouen. Je n’y mets jamais les pieds. Pour les expositions, oui. De temps à autre. Ce qu’on nomme l’art contemporain m’indiffère. Pour moi, ça n’existe pas. C’est une posture, une façon d’être. Le peintre, l’artiste, comme l’œuvre, tout est dans la vitrine. De l’art d’étalagiste. Chaque année, ici, je visite le Salon d’Art Normand, puis celui des Indépendants. Inutile de dire que je préfère le second.

Dans le premier, domine le faire valoir. Artiste, on en est ou pas. Si nous y sommes, c’est qu’on en est. C’est de l’art entre nous. Entre nous, c’est de l’art. Le second salon (indépendant prétendu) se voudrait amateur. Il en a la fraîcheur et la prétention à l’être. C’est le salon de ceux qui ne connaissent personne. Encore moins la peinture. Ils sont peintres parce qu’il faut faire quelque chose. Les autres connaissent tout le monde. La preuve : ils font de la peinture.

Restent les goûts locaux. Les Rouennais aiment Daniel Authouart, Dominique Vervisch ou Christophe Ronel. D’autres aussi. Ils les aiment parce qu’ils se vendent. S’ils se vendaient moins, ils ne les aimeraient pas. Sagesse normande. Ils n’ont pas mauvais goût : ils n’ont pas d’argent. Dieu sait ce qu’ils aimeraient s’ils en avaient !

Je me souviens que Daniel Authouart, jadis, obtint le Prix du Salon de Rouen avec une toile intitulée La Bourse. Ça n’était pas mal trouvé. Et prémonitoire. On m’affirme qu’il gagne bien sa vie. Les peintres décoratifs l’ont toujours bien gagnée. Question de métier. Les fauves ou impressionnistes ont souvent payé leur loyer en barbouillant enseignes ou panneaux de boutiques. Y a pas de honte. Mais, de nos jours, quel forain fera appel à Daniel Authouart pour illustrer sa baraque à frites ? D’où sa propension à vendre aux avocats et aux cancérologues. Notez, qu’à sa place et à choisir, je sais ce que je ferais.

CDXLIX.

Durant les fêtes, Yvon Robert, vieux grognard de l’Empire, n’est pas resté les bras croisés. De chevalier, il est passé officier de la Légion d’honneur. La nouvelle a paru au bulletin officiel de la Grande Armée. A quoi notre maire doit-il cette promotion ? On prétend qu’elle émane du ministère impérial de l’instruction publique, signalant ainsi son rôle éminent de professeur et d’inspecteur desdits. Sa carrière s’étant déroulée, pour l’essentiel, sous les abeilles ministérielles (Cambacérès ou Savary ?) l’assertion est douteuse. La réalité est autre.

La nouvelle croix d’Yvon Robert a été obtenue sur ordre de l’Empereur. On sait que celui-ci, perpétuel cavalier, réside à demeure place de l’Hôtel de Ville. Le regard fixé vers le pub O’Kallaghan (sait-on jamais) il ne néglige pas pour autant ce qui ce passe dans son dos. Comment n’aurait-il pas gardé le souvenir de la bataille de Moscowa ? Cette victoire, datée du 7 septembre 1812, a été commémorée dans l’opération Rouen Givrée. Vacances scolaires, fêtes de Noël ? Prétextes ! En fait, Yvon Robert, sourcilleux partisan de l’Empire, ne cesse d’exalter sa passion bonapartiste, d’où patinoire, chalets enneigés et vin chaud.

Autre exemple ? Le nouvel aménagement de la place de l’Hôtel de Ville. On sait Napoléon stratège de première force. Or, le plan de circulation retenu (soi-disant par la Crea) n’est que la réplique au millimètre de la bataille d’Eylau (8 février 1807). Qu’on en juge : enveloppement par la gauche, à l’est recul des positions sur les hauteurs, répartition des grandes batteries, attaque immédiate par le sud, colonnes présentées de flanc, contre-attaque générale, de nouveau enveloppement, et là, vlan, Murat écrabouille les Russes.

Au début, personne n’y croyait. Tergiversations, sursis, atermoiements… Il fallut toute la fermeté d’Yvon Robert pour imposer ce plan audacieux. Si vous voulez prendre la mesure de cette réussite, il suffit d’accéder à la petite esplanade qui borde Le Trois Pièces. De là, on voit avec netteté le plan de la bataille, les forces en présence, les failles de l’ennemi. C’est du reste au Trois Pièces que se déroulera la remise de la décoration. Par qui ? Dans les milieux bien informés, on laisse entendre que l’Empereur, descendu de son cheval…

Bon, assez rigolé. Le Trois Pièces s’appelait autrefois le Château d’O (on sait pourquoi). Il fut brasserie, restaurant, simple café. Il y a une cinquantaine d’années, il existait, au premier étage, une salle de billard. L’été, fenêtres ouvertes, on entendait les tramways aller et venir. L’hiver, lumières allumées, on apercevait silhouettes dansantes et feux électriques. A l’époque, la place vivait encore, cafés, bureaux, boutiques. Tant de choses en son pourtour, inutiles et distrayantes, toutes aujourd’hui disparues. Ce qu’il en reste résiste. Oui, comme Napoléon à Waterloo.

Le présent aménagement de la place a succédé à un autre : celui de la bagnole prioritaire et du parking souterrain. En voici un autre, axé sur les déplacements communautaires. Il a pour forme ce gigantesque giratoire pour bus, éclairé à la façon d’un aéroport. Qu’y faire, qu’en dire ? Piéton rouennais, éternel négligé, tu es devant l’Unique Utilitaire !

CDXLVIII.

J’ai évoqué la rue Percière, son bar Le Club, sa tenancière (une certaine Édith) et les joyeuses soirées qu’on y passait. Ces soirées, plus d’un d’entre nous les trouveraient aujourd’hui sinistres. N’empêche, je me dois d’être conforme à ces souvenirs. Aux miens, en l’occurrence. Le Club était un bar d’habitués, de nuit, à filles. Ni plus, ni moins.

Les lieux étaient sombres, genre bois et cuir, avec un juke-box en constituant presque tout l’éclairage. Dans l’appareil, toujours jouant en sourdine, les multiples rengaines d’une variété française alors en vogue. Derrière le bar, la petite Marcelle, la grande Jacqueline, Odette la blonde, serveuses au grand cœur, à l’emballement facile et à la discrétion assurée. Hauts tabourets, lourds rideaux, cendriers publicitaires.

La clientèle se composait d’hommes seuls, mariés ou pas, à portefeuille ouvert. Ils venaient là, on s’en doute, pour avoir de la compagnie, retrouver l’atmosphère légère qu’il leur manquait dans la journée. Portuaires, assureurs, comptables, concessionnaires automobiles, représentants de commerces, délégués médicaux… ils arrivaient après le travail, à l’apéritif. Déjà huit heures. L’apéritif en question en durait deux. Ou trois. Beaucoup étaient mariés, épouses discrètes, enfants invisibles, situations prospères (les Trente glorieuses). Sérénité d’apparence car cette existence se nimbait d’une insouciance inquiète. Celle-ci s’apaisait au Club, antichambre sans passé, sans lendemain, sans mémoire.

Les filles ? Ça n’était pas ce qu’on croit (un peu tout de même). Certaines avaient un emploi, secrétaires, vendeuses, ouvrières montées en grade… mais veillaient tard. Elles voulaient vivre autre chose. S’amuser, rire, chanter. On trouve toujours. Elles répugnaient aux mariages, aux maternités, multiples contraintes féminines de l’époque. Elles vivaient seules et s’en trouvaient bien (ou pas). Encore et toujours, l’insouciance inquiète. De ceci et cela, les alcools forts et le tabagisme venaient à bout. Un temps. Ça et la rigolade, les cancans, le flirt. L’argent circulant ? Oui, mais pas tant qu’on le croit (un peu tout de même).

J’ai l’impression que ce monde n’existe plus. Ou autrement. Et dans des lieux que je ne connais pas. J’avais trente ans, trente-cinq. Certains des habitués du Club me paraissaient déjà vieux. Au pire, ils avaient le double. Qu’irai-je faire, maintenant, à leur place ? Qui nous dira les accommodements, les différences ?

J’ai connu Édith à la fin des années Cinquante, déjà installée dans son bar. Qu’elle âge avait-elle ? Aucun, celui des femmes qui ont vécu. Et ne vivent plus. Elle se disait du Nord, près de Lille. On croyait la savoir à Rouen après un intense traficotage de fin de guerre. Affaires avec les Américains, histoires de frontière belge, de surplus de l’armée. En changeant un mot ou deux, on pourrait autant en raconter de nos jours. Sa seule qualité : femme d’affaires et femme de tête. Âpre au gain. Le reste : égoïsme, bêtise et prétention. Mais ce n’est pas pour elle qu’on était au Club. C’était pour la chaleur de l’endroit, l’odeur du tabac, la saveur des Martini. Bref, pour la qualité de l’instant. Dites, c’est déjà pas mal. Oui. Dès lors, Édith, comme dit la publicité : quoi d’autre ?

CDXLVII.

Réveillon de la Saint-Sylvestre dit-on. Belle maison du quartier Jouvenet, véranda chauffée, une vingtaine de personnes. L’assistance : fonctionnaires de l’éducation nationale, professeurs, quelques cultureux, un ou deux vieux décatis comme moi. Je m’ennuie mais arrive à le cacher. Les conversations roulent sur les sujets du jour, pas de politique (un peu tout de même), Gérard Depardieu, pauvres riches et riches pauvres, vacances à la neige. La crise est derrière nous. Ou devant, c’est selon.

Curiosité, six des convives ne connaissent pas le Marsala (à cet âge !). Ce qui ne les empêche pas de vider la bouteille. Puis une autre. Et encore une autre. La maîtresse de maison (façon de parler) reste stoïque. Et simple : ledit Marsala vient de Casitalia, rue Armand-Carrel. Les patrons sont super-sympas dit-on. Je confirme.

Bientôt, les enfants sont sur la table (entendez on cause progéniture). De la difficulté de les avoir, de les conserver, de les élever et tutti quanti. Il y a même là une grand-mère de 42 ans. Pas si fière, m’a-t-il semblé. D’autant qu’elle côtoie, à peu de choses près, ayant son âge, des mamans (le vocable semble obligé) ravies de l’être. On échange ses expériences. Je redoute le pot de chambre, lequel finit par être, lui aussi, sur la table. On purge bébé est un classique.

Passons aux caractères. Le mien comme ci, la mienne comme ça. La dominante : chaque enfant est volontaire, buté, impérieux. Pas de calmes, de mous ou de contemplatifs. La coquetterie avouée : les enfants doivent vous en faire baver. Sinon à quoi bon ? Après les caractères, les dons ou les défauts venus du papa ou de la maman. Une de ces dernières s’étend avec complaisance sur un certain Matéo ; ce bambin fameux a je ne sais quelle particularité psychologique qui fait se récrier la table.

Une convive : Ah ça, n’est pas un trait féminin ça ! Et mutine : Le papa il est comment ? Instant de suspend. Tremblement du temps. Avec une grâce éprouvée, la mère du phénomène laisse tomber : En fait, non, je vis avec une femme. L’interrogatrice, croyant faire preuve de tact, dit excusez-moi et avale son verre d’eau d’un trait. Nous sommes dans un milieu où la San-Pellegrino glisse bien. Quelqu’un a-t-il ouvert la fenêtre ? On respire.

Comme me disait autrefois une vieille amie : Félix, tu ne sais pas te taire. Abus du Marsala ? Je n’ai pu résister : Miss, vous ne répondez pas à la question, le père est comment ? J’ai senti un sérieux coup de coude dans mon flanc gauche, sept ou huit paires d’yeux me transperçant et autant de soupirs atterrés. Savez-vous ce qu’est la classe ? En voici un exemple : Cher ami, je n’ai jamais vu le père, pas même son éprouvette ! Ouf de soulagement et rigolade générale.

Mais j’y pense, voilà de quoi commencer à écrire un succès autrefois à la mode : Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations : 100 questions à ne pas poser et 100 réponses adéquates.




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