CDXL.

Abattu ce qui restait de l’ancienne institution Rey, les archéologues s’activent. Creuser à Rouen est toujours intéressant. De fait, ces jours-ci, la presse locale nous apprend qu’on vient de mettre à jour une sorte de décharge publique. Datant du XVe siècle (ce qui ne nous rajeunit pas) elle constitue, à ce qu’il semble, un témoignage de la vie quotidienne d’alors. Ainsi raisonnent les doctes archéologues. Pourquoi ne pas les croire ?

L’amusant est que cette décharge se trouvait jadis au delà des remparts, autrement dit aux portes de la ville. Pas à l’intérieur. Voilà qui change d’aujourd’hui. La nouvelle à de quoi réjouir notre adjointe à la propreté. Celle qui rit ou qui pleure ? C’est selon. Car enfin, lorsque le 12 juin 1485, au soir d’une journée bien remplie, Guillaumette dit à Gringoire : J’ai cassé le plat de ta mère, va me jeter les morceaux par-dessus le rempart, celui-ci s’exécute. Il a l’habitude. Guillaumette est une brise-tout (patois normand).

Après un saut de plusieurs toises, les débris rejoignent ceux jetés auparavant (os de dinde, cornes de mouton, morceau de cotte de maille… » et autres à ce que nous assurent les scientifiques. Gringoire, redescendant l’escalier menant à la rue Bouquet (j’adapte) se réjouit de penser que ça les occupera en l’an de grâce 2012.

Et lorsque le mardi 4 décembre 2012, Florian dit à Zoé que son écran pourri est mort, celle-ci réplique : Fout-le, en bas, à la poubelle. Florian lui aussi s’exécute. On voit par là que de 1485 à 2012, c’est aux garçons de descendre les poubelles ; qu’ensuite, on s’épargne désormais de faire vingt-trois ou quarante-six pas. Vous me direz : y a pas de rempart. Vrai. Et Christine Rambaud de vous répondre que c’est pas une raison. Elle n’a pas tort.

Après études, les dits archéologues se réjouissent de savoir ce que Gringoire et Guillaumette jetaient ou mangeaient. Tant mieux. En l’an 2539 (mon Dieu !) les mêmes (enfin d’autres) se réjouiront d’apprendre ce que mangeaient et jetaient Zoé et Florian. Autant leur dire tout de suite : des barquettes de frites, des restes de pizza (deux achetées, la troisième gratuite), un canapé clic-clac, une unité centrale passée de mode. Inutile d’avoir « fait archéologie » : il suffit de se pencher à ma fenêtre.

Pendant ce temps, la maison Bouygues attend qu’on lui livre son terrain. Elle a de la patience. Et les malheureux acheteurs de mètres carrés aussi. Où jetteront-ils leurs débris, ceux-là ? Où sera passé le plat cassé de belle-maman (Bernardaud, modèle Louvre, 148 euros !) ? On ne sait pas. Il faudra demander à Nafissatou.

Voilà pourquoi Rouen est sale. Parce que nous sommes Rouennais. De 1485 ou de 2012. Christine Rambaud le sait mieux que quiconque. Ce qu’elle ne sait pas : une ville, ça se nettoie avec des bras et de l’huile de coude. Pas avec des machines et des équipes de bras cassés. Un peu de jugeote aussi. Et de l’imagination. Et de l’autorité peut-être. Eh, attendez, ça fait beaucoup ! Oui, même trop.

6 Réponses à “CDXL.”


  • Allez, zou, une petite anecdote pour vous, Félix, afin de vous donner raison sur les bras et l’huile de coude…

    Elle est authentique, cette anecdote, mais ne sera pas trop précise : normande, je suis donc comme les indiens sioux : prudemment, je reste sur ma réserve…

    C’était donc lors des années droitières dans leurs bottes, ces fabuleuses années 1980 où l’idéologie Tapioquesque (de Bernard Tapie, quoi) commençait à persuader chacun et chacune que les services publics, obsolètes et participant d’une philosophie de l’utilité générale qui faisait hoqueter de rire jusque dans les bureaux moquettés, avaient fait leur temps.

    D’ailleurs, la gestion des fonctionnaires en était une preuve éclatante. Les services de voirie de la Ville le démontraient : un riverain consciencieux n’avait-il pas vu de ses propres yeux (je dis bien « propres »….) deux balayeurs municipaux qui, par un jour glacé, avaient osé prendre un café entre 7 H 12 et 7 h 20 dans un établissement de la place du Vieux Marché, au lieu de continuer à déblayer avec ardeur les pavés de la rue du Gros, comme ils le faisaient depuis 6 h 15, heure de leur prise de service ?

    La dénonciation, aussi prompte qu’anonyme, arrivée en Mairie, avait bien entendu réveillé les ardeurs privatives des élus : pourquoi confier une tâche aussi importante à des agents publics, alors que des sociétés de service, dûment privées, elles, motivées par l’appât du gain et munies d’engins autrement plus impressionnants que les balais fagotés des agents d’entretiens municipaux, pouvaient assurer un service plus rapide, certes plus coûteux mais qui n’obligeraient plus les contremaîtres à descendre dans les rues venteuses vérifier l’emploi du temps de ces salopiaux de balayeurs, qui osaient en plus, les infâmes, être syndiqués et exigeaient d’être payés en supplément, pour leurs travaux dominicaux ?

    On régla vite l’affaire. Un appel d’offres fut lancé, une société retenue qui, elle, ne rechignerait pas à balayer même le dimanche, vu qu’elle mettait sur le pavé (ahahah) une impressionnante machine, munie de balais d’acier tournants et pivotants, d’aspirateurs à déchets et d’arrosoir à eau pulvérisée, qui allait te me vous nettoyer tous les quartiers piétonniers et empavés, tout ça en un rien de temps.

    On était enfin débarrassés des ressources humaines. (car cet admirable euphémisme remplaçait lui aussi, dans le même temps, les désuets services du personnel….)

    oui, mais voilà. La mariée était trop belle. Certes, la machine remplaçait les bras et l’huile de coude. Certes, elle allait trois fois plus vite… Mais les brosses rondes, en acier, si elles nettoyaient à fond les pavés rouennais, avaient hélas une certaine tendance à les desceller du même coup. Les joints, brutalisés par la modernité, se déchaussaient aussi vite que les prémolaires des pensionnaires de maisons de retraite…

    Halte-là ! Hurlèrent donc les services techniques ! Il fallait employer une machine plus douce, car à ce rythme- là, bientôt tous les pavés rouennais battraient la chamade sous les pieds des passants, provoquant dans le meilleur des cas des réminiscences proustiennes (comme les pavés de la Cour des Guermantes), et dans le pire des chevilles endolories…

    Mais c’est qu’une société privée, même pleine de bonne volonté, sait lire un contrat. On l’embauchait pour balayer. Elle balayait donc. Ce n’était pas sa faute, à elle, si les joints des pavés ne tenaient pas le coup ! Et « une machine plus douce », ben ça n’existait pas…

    Ceux qui rigolaient bien, c’étaient les balayeurs dédaignés qui, désoeuvrés et s’appuyant sur leurs manches qu’on leur affectait encore, pour quelques trottoirs éloignés, voyaient de jour en jour les pavés tanguer, au petit bonheur des joints défoncés…

    on dut se résigner à refaire tous les joints. Cela coûta une somme si effarante qu’elle dépassait, et de loin, la paie de tous les balayeurs pendant dix ans, même en tenant compte du glissement vieillesse technicité, de la prime de week-end et du temps perdu en conversations syndicales…

    (et en plus, cela priva les bons citoyens d’un de leurs loisirs favoris : la dénonciation de ces salauds de fonctionnaires…)

    N’est-elle pas croquignolette, ma petite anecdote, mon bon Félix ? J’y repense à chaque fois que l’on ferme, au nom de la rentabilité moderne, des services publics, aussi méprisés de nos jours que les toilettes du même nom, si avantageusement remplacées par les sanisettes Decaux…

  • Alain Terrieur

    Eh bien, chère Cloporte Fouillautrou, zêtes pas si niaises qu’on (que je) aurait pu le penser…

  • Impec! Votre billet brille de partout; ça lui donne même un sacré air de jeunesse. Vous avez changé de traitement?

  • marchal patrick

    felix coucou … vous nous lisez ? votre blog n’est plus un réseau associal mais un salon mondain !

    SCOOP : felix phéllion est mort , d’ailleurs c’est toujours les autres qui meurent … c’est quelqu’un de sa famille qui publie ses écrits posthumes : la preuve , il ne se manifeste jamais le félix et de la haut il se fend la goule avec un verre de calva à la main.
    bon paradis félix vous l’avez bien mérité.
    patrick marchal

  • marchal patrick, votre admiration pour Duchamp (Marcel) vous amène à un nouveau concept , certes intéressant mais néanmoins un tantinet morbide : l’épitaphage précoce… Laissez-nous donc encore un peu Félix, s’il vous plaît. Je suis sûre qu’il saura très bien nous graver une pirouette marmoréenne aussi drôle que celle de notre grand sculpteur local, mais j’espère de tout coeur que cela sera le plus tard possible, et que Félix court encore comme un garenne, l’animal…

    . Quant à mon épitaphe à moi (le mois de novembre est un bon moment pour y penser, je trouve) , c’est déjà décidé : « Ni lue, ni connue », me conviendra très bien.

  • un seul mot « merci » non deux « j’adore »

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