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Archive mensuelle de novembre 2012

CDXXXVIII.

Ma mère hantait (sens imagé) les merceries. Boutons, fils, agrafes, elle passait des heures penchée sur le comptoir en compagnie de demoiselles moins expertes qu’elle dans l’art de la reprise, du biais ou du passepoil. Enfant, à peine moins haut que le comptoir, j’étais pétrifié du sérieux des débats. En regard, dans le bureau de mon père, régnait une ambiance aussi légère que joyeuse. Chez l’un, on observait le chargement d’un navire avec moins de sérieux que, chez l’autre, la réussite d’un ourlet. J’avais là, sur le motif, l’illustration de la vieille blague du tailleur conversant avec Dieu : regardez le monde et regardez mon pantalon.

Sur sa fin, j’étais alors loin, ma mère passait ses après-midi dans un petit magasin de la rue Saint-Nicolas, nommée Au Petit Jean-Pierre. Sa vue étant devenue mauvaise, elle ne cousait plus guère. Elle commentait la mode, se rappelait la couture de son enfance, s’étonnait de l’ignorance de la jeunesse, et de toutes les choses qui font que vieillir est un plaisir douloureux. Son interlocutrice, mademoiselle Gaudu, sentiments partagés, faisait les répons. Toutes deux regardaient s’assombrir le jour. Bien, ma chère Marcelle, il va falloir que je rentre.

Parfois, elle revenait porteuse d’un de ces accessoires mystérieux à l’utilité problématique : aiguilles de formes bizarres, coupes fils, découseurs… choses anciennes ou modernes qu’elle rangeait en sachant trop qu’elle ne s’en servirait pas. Plus tard, peut être.

Jeune, elle avait fait partie d’une troupe de théâtre. Une famille chinoise, toute une histoire, déjà (peut-être) racontée. Elle faisait les costumes, dessinait les décors. Pourquoi n’a-t-elle pas continué ? Le mariage, les enfants, le temps, dit-on. On sait que ce ne sont que prétextes féminins. Ou masculins, au choix. On a toujours de bonnes raisons de ne pas faire ce pour quoi on est fait. Et toujours des raisons pour ni faire ni refaire.

Au Petit Jean-Pierre, quelle enseigne ! Inexplicable demoiselle Gaudu. Et étrange. Autant la boutique, boites, rangements, tiroirs me semblaient familiers, autant son mannequin de couturière m’apparaissait menaçant. Rien que de banal : ces mannequins, sans tête, ni bras, ni jambes, des décennies durant, ont hanté les nuits des petits garçons et des petites filles. Raison pour laquelle on n’en voit plus : les enfants d’aujourd’hui m’en ont vengé. Notez qu’à leur tour, les mannequins ont inventé d’autres terreurs. Ainsi le monde continue-t-il de tourner. Et de piquer, au sens des machines à coudre.

Mais assez des souvenirs d’enfance. Revenons au réel qui nous le rend si mal. Qu’on le veuille ou non, la rue Saint-Nicolas garde son mystère, qualité devenant rare. Il y a des rues où s’aventurer n’est pas un acte neutre. Le passant doit être conscient de ce qu’il risque. Et d’autres rues, au contraire : sitôt empruntée, on sait de quoi il retourne. Vous vous en doutez, c’est de l’ordre de l’impalpable : sentiment diffus, fugitive impression… à peine le temps de les éprouver. Bref, c’est comme la couture : épingles et retouches n’y feront rien, le tissu tombe ou pas. Ceci à l’adresse de nos modernes aménageurs.

CDXXXVII.

L’autre jour, musée des Beaux-arts. Encore une inauguration. Une de plus, une de moins. L’assistance habituelle, toujours les mêmes, autant d’amateurs que de professionnels. Cependant, dès l’entrée, je perçois comme une atmosphère particulière. On semble plus souriant, plus vif, plus joyeux. De quoi s’agit-il ? Mon oreille traînante enregistre des bribes : – Oui, c’est une bonne nouvelle. – Au début, je n’y croyais pas. – Moi, je ne venais plus, maintenant je vais revenir. – Espérons que c’est définitif. Etc. Le tout à l’avenant.

Au bout d’un moment, je n’y tiens plus. Apercevant B***, je l’aborde : de quoi s’agit-il ? Il m’explique : comment, cher ami, vous ne savez pas ? C’est officiel, Laurence Tison nous quitte. Et nous en sommes enchantés. Fini les discours interminables, fini les tunnels, fini les phrases alambiquées. On va respirer ! Plus de littérature, retour à la peinture, place à la clarté. Allez, Félix, réjouissez-vous, soyez des nôtres ! Rouen va revivre !

Vrai, les habitués l’auront constaté : Laurence Tison, un discours commencé, ne pouvait s’arrêter. Au bout d’un moment, les personnes âgées cherchaient des chaises ; les autres discoureurs déchiraient leurs notes ; chacun regardait sa montre. De temps à autre, une pause légère… ah, c’est fini… Non, elle reprenait ! Et je ne vous parle pas des étudiants étrangers qui venaient avec un dictionnaire bilingue pour comprendre le sens des mots ! Quand ça n’était pas des traités d’esthétique, Albert Lyotard, Patrick Deleuze, Titi Baudrillard… Un soir, un professeur des Beaux-arts (oui, je sais, mais bon) a cru couver une méningite, on a failli appeler le Samu.

Certes, les faits sont là, mais est-ce une raison pour mettre au chômage une mère de famille ? Vous n’y êtes pas ! Et B*** de m’expliquer que Laurence Tison est casée à Paris, bien au chaud, au ministère de la Culture. Ce serait une blague de Valérie Fourneyron. Elle a persuadé Aurélie Filippetti qu’elle avait sous la main, à Rouen, une experte pour la rédaction de synthèses courtes et précises. Pour une fois qu’on rigole, c’est pas si souvent ! Ceci étant dit, je raconte ça, c’est sous toutes réserves. D’autres versions circulent. Bon, laissons dire, ignorons les causes, revenons aux conséquences.

Une fois dans le Jardin des Sculptures, j’ai mené ma petite enquête. Si, en majorité, le public est enchanté, du côté du personnel du Musée, l’unanimité n’est pas de mise. Certains ne sont pas mécontents de rentrer plus tôt chez eux : la vie de famille, c’est important ! D’autres, au contraire, comptaient sur les heures supplémentaires : vous comprenez, à l’approche de Noël, pour les gosses... En revanche, les serveurs de Cirette-Traiteur, professionnels avertis, sont ravis : on va pouvoir maîtriser le chaud ; éteindre, rallumer, à la longue, ça caramélise ; pour nous ce sera plus facile.

Et côté direction du musée ? Là, pas de surprise, on se couvre. Plutôt ennuyé, plutôt hésitant. Un proche du directeur, en caméra cachée, m’a demandé conseil : à votre avis, Sylvain doit-il prévenir Aurélie ? Ben tiens, à d’autres !

CDXXXVI.

En 1431, quelques Anglois ennuyés, chauffés par l’université de Paris, brûlèrent Jeanne d’Arc. Cela se passait place du Vieux-Marché, au n° 18. Cendres balancées du haut du pont, une partie du contingent rentra chez lui. M’as-tu rapporté du sucre de pomme ? demanda (en vieil english de Norfolk) Margaret à Andrew. Pas eu l’ temps, on a cramé une sainte répondit celui-ci. Tu n’en feras jamais d’autres ! dit Margaret. Elle se remit à son pudding.

Depuis, l’eau a coulé sous le pont (fine allusion). De temps à autre, la reine évoque le sujet ; le referme aussitôt. Bah, dit-elle, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Ses chiens opinent. Sans compter (c’est le prince Charles qui parle) qu’on a fait pire après et ailleurs. Derechef, les chiens… A propos, demande sa majesté, que devient le Musée de ce malheureux Préaux ? Vendu, Majesté. Tout ? Oui, ou à peu près. N’aurions-nous pas pu envisager d’acquérir deux ou trois bricoles ?

Vous aurez remarqué que la Reine s’exprime à la perfection. On a beau dire, l’éducation, ça compte. Il n’empêche, son Premier Ministre est resté inflexible. Pas de dépenses inutiles, pas de fantaisie. Au final, comme à Rouen. Car pas d’illusion : du côté de la mairie, on est ravi de cette fermeture et de cette vente à l’encan.

Oui, plus de musée. C’est déjà ça a-t-on dit à l’Hôtel de Ville. A qui le tour maintenant ? La Tour, vous voulez dire ? A ce sujet, on va construire un immeuble pas loin du fameux donjon. Un quatre étoiles, dites-donc. Pour ce faire, on rasera Tabur-Électricité et on déplacera la maison néo-gothique d’à côté. Pas facile, mais bon. Et puis, du moment qu’on vous dit qu’elle va être reconstruite à l’identique, vous n’y verrez que du feu. Ah, ah, du feu, vous aimez rire ?

Oui, et vous n’imaginez pas à quel point. De fait, quand on bazardera tout ce bout de quartier, un coup de tractopelle de travers, et hop, badaboum, le Donjon qui s’écroule ! Ah, Ah, rigolade ! Un demi-hectare pour notre ami Bouygues ! Par ici les pépètes ! Allons, assez de mauvais esprit ! Félix vous virez au populisme le plus terre-à-terre. Vous manquez de lecteurs ou quoi ?

A ce propos, au Vieux-Marché, vous avez vu nos municipaux jardiniers japonisants ? Ils n’y sont pas allés – comme on dit : avec le dos de la cuillère. Un moment d’inattention, un petit coup derrière la cravate : et un dallage gallo-romain à la benne, un ! Dame, on ne peut être à la fois japonisant et médiéviste (tous les Amis des Monuments Rouennais vous le diront : faut choisir). Le plus comique, c’est de voir Guy Pessiot, patrimonial adjoint, prendre un air navré : on leur avait dit de faire attention ! Et que croyez vous que répliqua le chef de service : y a qu’ ceux qui font rien qui s’ trompent pas ! Avouez que ça n’est pas très sport ! Et le maire qui laisse dire !

CDXXXV.

Le plus pénible lorsqu’on écrit une chronique régulière, c’est de ne pouvoir compter sur les autres. Je veux dire, les lecteurs. Si l’on essaie d’être discret ou subtil, ils n’ont de cesse de traquer vos fautes d’orthographe. De style, si vous y allez un peu fort ; votre manque de retenue, si vous dites le fond de votre pensée. Bref, écrivant bleu, on vous lit vert. C’est pas loin notez, un peu de jaune, et hop ! Enfin, votre plume crache toujours.

On dit que j’ai 81 ans. A vérifier ma carte d’identité, le doute n’est pas permis. Ma mémoire fonctionne encore ; mon cœur aussi ; ma tension, passable ; l’estomac, à surveiller ; seul souci : mes sphincters me jouent des tours. L’autre jour, rue du petit Salut… enfin bref. Vous voyez que je ne vous cache rien. Pas comme d’autres, qui n’ont aucun avis et encore moins d’à-propos. Aucun sens des couleurs, non plus.

Oui, 81 ans. On ne le dirait pas affirme ma boulangère. Bon client, elle me flatte. Une vendeuse des Nouvelles Galeries (ex Lafayette) croit malin de conclure : 81 ans, ah, quand même ! Comme quoi, il vaut mieux être à son compte qu’employé. Ceci m’amène à songer que je n’ai jamais eu de patron. Comme on dit : du plus loin que je remonte. A mon âge, on remonte.

J’ai ouvert ma première agence en 1956 ; la seconde (en association) en 1967. Les deux ont fait faillite. A cause de moi ? Faut croire. Vrai que je suis resté brouillon et guère près de mes sous. Pas généreux pour autant. Ce qui me domine : le j’ m’en foutisme. On ne se refait pas. François Tonsard, l’associé en question, me le disait : tu leur donnes le mauvais exemple.

Il parlait des stagiaires (nombreux) que nous prenions. Vrai que je ne leur apprenais rien. Peut-être à mener la belle vie ? Enfin, ce qu’on appelait alors la belle vie. Dans les années Quatre-vingt, la cinquantaine arrivée, je faisais beaucoup d’efforts pour me maintenir au niveau. J’emmenais lesdits stagiaires dans les bars (ce qu’il en restait) où trop de mes nuits s’étaient terminées. Je vous épargne la liste.

Têtes des stagiaires. Ah non, Félix, c’est lugubre là-dedans. Ils n’avaient pas tort. Le passage de ligne s’est fait quelques années plus tard. Avec un certain Yvonnec qui, dédaignant je ne sais plus quelle enseigne, m’amena rue des Carmes, dans ce qui restait de la galerie marchande. On y avait connu un cinéma, le Ciné France, puis un Petit Théâtre resté légendaire (au sens strict).

Une fois ce dernier disparu, on (qui ?) ouvrit dans les lieux une boite à la mode nommée Le Calagogo. Qui s’en souvient ? L’ambiance y était à peine tenable. Comme disent les jeunes : On s’ la jouait. Donc Yvonnec et moi (d’autres aussi), nous voici dans l’antre de ce qui restait, on me l’affirme, d’un cinéma porno. Presqu’encore. La porte franchie, une fille accueillait les habitués. Tiens, Yvonnec. T’es venu avec ton père ? Bonjour, monsieur.

CDXXXIV.

Toujours à propos de bière, je me souviens que le seul endroit où l’on pouvait boire de la gueuze à la pression, était le Petit-Bruxelles. Ce café existe toujours, mais loin de ces temps anciens. Y boit-on encore de la gueuse ? Mais qui boit de la gueuze ! Il fut aussi un temps, plus ancien encore, où je buvais mon café du matin au Bénélux. C’était, comme il se doit, sur le boulevard des Belges. Le Petit-Bruxelles, lui, se trouve rue Saint-Éloi. Je raconte ça pour m’en souvenir.

Boit-on de la Guinness ? De la Porter ? J’ai fréquenté des ouvriers qui, à la pause de midi, faisaient des kilomètres. On passait devant tel ou tel routier : ah non, pas là, c’est d’la Jupiler. Plus loin : là oui, ça va, c’est Pelican. Tout ça sur les chantiers dont j’avais à m’occuper. En tant qu’architecte, on doit déjeuner avec les hommes du chantier. Et ne pas payer l’addition. L’apéritif à la rigueur. C’est plus difficile à présent : trop de nationalités et plus d’alcool.

Saint-Éloi est un quartier qui a changé. Comme les hommes de chantier. Il y a peu de temps, j’ai assisté à un office des morts au Temple. Plus temps d’aller vérifier si, au Petit-Bruxelles, etc. Seigneur, comme les messes protestantes sont pénibles. Personne ne montre son chagrin, l’assistance baille aux anges, les officiants se congratulent. Je préfère les catholiques ; au moins leur hypocrisie est moins jouée. Ils le sont avec conviction. Enfin, ce que j’en dis et le reste.

Mais je m’éloigne de la bière (encore que). C’est que je ne digère plus le vin. Les vignes du Seigneur s’éloignent. Je finirai à la Vichy. Ou Badoit. Je ne vous ennuie pas j’espère, avec mes histoires ? Léone, mon aide-ménagère ne boit pas d’alcool. Son origine gabonaise, sans doute. Avec Carabine, on pouvait pousser la bouteille. Dubonnet, Byrrh, St-Raphaël, pas de préférence. De Saint-Éloi à l’archange Raphaël, que de distance, que de concessions.

A ce propos (à vous de faire la liaison) je suis allé à la Saint-Romain. Pas seul, qu’irais-je y faire ? Avec Léone et sa fille. Celle-ci, seize ou dix-sept ans, n’est pas passée inaperçue Chez Tante Francine. Pourvu que ça dure, à la foire ou ailleurs. Quelle gloire pour un vieux bonhomme que de cornaquer deux déesses noires, mère et fille ! Quel port ! Quelle allure ! On a beau dire, dans la vie, l’élégance, ça compte. Même à la taverne.

Chez Tante Francine, trois cochons grillés, deux Orangina, une chope de bière Fisher, 45 euros. Dehors, chez Milot, des croustillons, plus, pour finir, une malheureuse loterie où la gamine a « gagné » une peluche immonde. Quelle soirée ! Rien que des chats noirs avec des yeux ardents (citation). Je voudrais bien qu’on m’explique : en un, quelle sourate préconise de manger le cochon arrosé d’Orangina ; en deux, pourquoi, sur trois parts de frites, la mienne est toujours moins remplie ; en trois, par quel mystère la Saint-Romain change tout en ne changeant pas ?

CDXXXIII.

Rentrant du Vieux-Marché où j’ai dîné (ni bien ni mal), je prends la rue du Gros-Horloge (écrire : j’emprunte la rue). Bref arrêt chez Glups pour quelques nounours à la guimauve (chacun ses faiblesses). Puis poursuite de ma route, en suivant avec bonhommie le camion-poubelle (chacun ses plaisirs). Au passage je m’aperçois que ce que fut le Big Ben Pub, qu’on me disait fermé, est de nouveau ouvert (rouvert ?) Désormais sous une autre enseigne, me semble-t-il. Dehors, agglutinés, pas mal de jeunes. Bonnets, cigarettes, gobelets-carton. Rires et discussions.

Avez-vous remarqué comme les jeunes sont abonnés à la bière, aux cigarettes et aux bonnets. Vu mon âge, je me souviens avoir fumé et bu de la bière. Ai-je jamais porté un bonnet ? De là à croire que c’est ce qui me sépare de la jeunesse… Hélas, bien des choses ! Que je ne retrouve pas chez eux. Enfin, des peu que je rencontre. En tous cas, pas ceux de l’actuel ancien Big Ben Pub. Ceux-là ne me regardent pas passer. Ils sont occupés à ce qui les occupe.

Côté cigarettes, j’ai fumé des Pall Mall, des Player’s, des Marcovitchs, des Chesterfield. Peut-être d’autres, mais moins longtemps. C’est le docteur Jean Claveranne qui mit un terme à cette carrière de fumeur. En 1972, pour être exact. A leurs enterrements, nos amis communs rivalisaient d’arguments. Pour la bière, c’est plus compliqué. Et moins grave. J’en bois toujours, du reste. Un peu, pas souvent. Je vous épargne la nomenclature des marques. Cela expliquant ceci : j’ai bu ma première bière rousse au Big Ben Pub. Presque le jour de son inauguration. En 1968 ou 1969 ? Du temps où les lieux se voulaient So british, genre, inconnu ici, bar à bières pour cadres pressés.

Une resucée du pub anglais ou irlandais (vous connaissez) avec lumières tamisées, cuir clouté et box vernis. Il y avait, je crois les revoir, accrochées aux murs, des gravures de chasses renard. Au bar, des serveurs qui vous tapaient dans le dos. Cette bière rousse, presque rouge, laissait dans la bouche un goût de chewing-gum, mélange de fraises Tagada et d’alcool à brûler. J’adapte car, à l’époque, la fraise Tagada n’existait pas. Ou peu. Du moins pour moi. Ce chic Big Ben Pub a duré un certain temps. Celui de lasser les mâles Rouennais. Oui, c’était très masculin. Les Rouennaises qui le fréquentaient n’étaient ni cadres ni pressées. Elles prenaient leur temps et buvaient des cocktails chers. Ça aussi, un genre disparu.

Que sont devenus les lieux par la suite ? Je crois me souvenir qu’on y fit une boite à la mode, avec, au dernier étage, forte étroite, une piste de danse. Mais je buvais déjà moins et ne dansait guère davantage. Enfin, façon de parler. Exit donc Big Ben Pub et ses avatars se succédant. Ça et le reste. Le temps qu’il fait et les boutiques qui ferment. Quelle fin de vie ! Jouer les clandestins chez Glups et lorgner les jeunes gens du côté des camions-poubelle ! Avouez que je méritais mieux.

CDXXXII.

Les villes comme des tortues : elles ne posent aucune question ; elles ne réclament aucune réponse. Voilà pourquoi les architectes feraient mieux de se taire. Au lieu de ça, ils bavardent. A preuve, ce qui se prépare ici et là. Du côté du fameux éco-quartier Luciline. Ou de la rue Verte, de Saint-Sever, ou ailleurs, où vous voudrez (Châtelet, Emmurées, Hangars 18, 19, B ou D…).

A se demander qui construira dans le genre le plus insipide. Moi, dit l’un ; non moi, dit l’autre. Souvent survient un troisième qui les départage. Ça n’est pas que ce soit laid ou quoi que ce soit d’autre. Non, c’est surtout rien. Sans goût, sans saveur, sans odeur. Une architecture de Caprice des dieux (publicité gratuite). Le rassurant, le provisoire, les intentions, voilà ce qui préside aux premiers coups de crayon. Comme les hommes politiques, l’architecte contemporain pense à d’abord se vendre lui-même.

Comme nous sommes à Rouen, l’architecte n’aime guère faire parler de lui. C’est un simple. Ici, pas d’esbroufe. Du solide, durable, du pas cher. Allez, signez, vous n’aurez pas à le regretter. Le pire, c’est qu’il a souvent raison. Qu’on me cite un immeuble d’ici, construit depuis vingt ans, et dont on puisse se lamenter. Deux, trois ? Mettons quatre, la vendeuse fera un paquet. Et un dont on puisse se féliciter ? Bougez-pas, je vais voir s’il m’en reste.

Voilà pourquoi on parle de programme immobilier. Demandez le programme ! Parce qu’il faut le demander. Le dépliant est en couleurs, et encore plus en promesse. Quand ce sera fini, ce sera bien. Une fois fini, on est déçu. Finalement, c’est pas si bien… Non. Les arguments ne manquent pas pour vous dire comment et pourquoi. Les arbres sont trop petits ? Le ciel n’est pas aussi bleu ? Le couple en vert n’est pas là ? Et le cycliste, où est-il ? Vous plaignez pas, vous avez les clés.

Particularité de notre étroit territoire, il faut y chercher des constructions remarquables aux marges. Par exemple en banlieue, pour certains bâtiments communaux. Ainsi de Déville lès Rouen, dont la Médiathèque signée en 2000 par Marie-Hélène Badia et Didier Berger, est déjà une chose rare. La même municipalité vient de recevoir je ne sais quel prix pour je ne sais quelle salle réalisée par l’agence Groupe 3 Architectes. Dans les deux cas, rien de prestigieux, mais un souci, celui de la modestie et du réalisme.

Plus, ici ou là, quelques maisons d’amateurs sans le sou (enfin presque). Saint-André, Mont-Gargan, Saint-Paul, et ailleurs. Toutes maisons de bobos dit-on. Au passage, avez-vous remarqué comme le fait de désigner les bobos se porte bien ? Énième avatar du populisme ambiant ? Vrai que celui-là n’épargne pas grand monde ces derniers temps.

Où en étais-je ? Ah oui, à la politique, à l’architecture, au goût social moyen. C’est bien moi, choisir des sujets de chronique qui me dépassent. Le monde est pourtant simple. Il suffit de s’y maintenir, le reste suit. Raison pour laquelle les tortues n’ont pas de prédateurs. Enfin, presque.




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