CDXXV.

 

Gustave Flaubert disait (paraît-il) que Rouen était une ville bête. Seize (ou dix-sept) décennies plus tard, on reprend le propos. Aussi qu’elle est sale. Et moche. Et triste. Bref, désenchantement de rigueur. Faut-il y voir l’énième renouveau (la permanence ?) de ce qui fit l’essentiel de la pensée des romantiques ? La bière en plus ? Gustave en buvait-il ? Sans doute non. Du vin peut-être. Du cidre, c’est sûr. Brut, frais, pétillant, qu’il faisait venir de sa campagne.

On le sait, décrivant le quartier du Robec, l’écrivain y alla d’une ignoble petite Venise. De nos jours, sortant des bars à bière, à vin et autres tapas à la plancha, Gustave verrait le Grand Canal partout. L’eau en moins. Vrai que sortant d’un bar à vin… Traversant la ville d’un sens ou d’un autre (pourquoi passer par là plutôt que par ici ?) il ne ferait que constater l’état d’une ville sale, bête et moche. Le connaissant, il n’aurait pas de mots assez durs envers la municipalité, ses municipaux et affiliés.

Certes, Gustave Flaubert, les deux pieds dans son temps, n’avait rien à dire aux filateurs, tisseurs, marchands de laine en place. Tandis qu’aujourd’hui, il s’entendrait au mieux avec Yvon Robert ou Christine Rambaud, sans parler de Laurent Fabius ou Frédéric Sanchez. Nous avons lu tous vos livres, monsieur. Même Salambo, et pourtant quelle tartine (c’est Frédéric qui parle). Le maître, flatté, resterait coi. Embarrassé.

Vous vouliez nous parler de la propreté des rues ? Oui, euh, non, enfin oui, rien de presse. Êtes-vous de la commune, monsieur ? J’habite Canteleu. Ah, chez Christophe ! (sourires entendus) Eh bien, allez lui dire que sa Cité Verte est pourrie, vous verrez ! Nous encore, on est gentils, mais lui, s’il se met en rogne... Et Christine Rambaud d’ajouter : Et pour le colis de Noël des vieux, il vous fera tintin.

Yvon Robert prendrait-il la parole ? A mon avis, non. Laurent Fabius ? Vous plaignez pas, vous avez un pont à votre nom. Parce que, attendez, dans les bibliothèques de la Crea, vos bouquins, ça se lit plus, mais plus du tout, ça sort jamais, même que ça encombre. Inutile de vous dire que Gustave Flaubert n’en mènerait pas large. Comme on dit : dans ses petits souliers.

Non mais, des types qui se veulent à la redresse, qui croient qu’c’est arrivé, et qui viennent nous chercher des poux ! Ordures ménagères ! Dépôt sauvage ? Dépôt sauvage toi-même ! Va donc, hé, épileptique ! Je ne dis pas qui a lancé ce dernier trait, du reste malvenu, et que pour ma part, je ne cautionne pas. Après quoi, Gustave Flaubert reprendrait le bus et serait chez lui pour la soupe.

Voilà pourquoi, amis rouennais, notre ville est sale, moche et bête (dans l’ordre que vous voudrez). Parce que nos élus ont lu Lagarde et Michard, et que Gustave Flaubert s’est limé les dents. Parce qu’aussi nous sommes sales, moches et bêtes. Contents et fiers de l’être. Et trop lâches pour admirer ceux qui ne le sont pas.

 

1 Réponse à “CDXXV.”


  • Clopine Trouillefou

    Mais pourtant, si je me souviens bien, n’est-ce pas en faisant littéralement le tour de la ville qu’Emma se pâma ? Certes, le fiacre avait fermé ses stores, et on n’y devait donc pas pouvoir admirer les « points de vue, » mais pourtant… Suis-je vraiment la seule, quand je passe par les endroits nommés, à divaguer, légèrement troublée (littérairement, s’entend, n’est-ce pas) par les émois d’Emma, qui retentissent encore sur les pavés gris ?

    Tenez, voici l’extrait, puisqu’on ne l’emprunte plus et que vous le regrettez, vous ne m’en voudrez donc pas de le reproduire chez vous :

     » (…)

    - Où Monsieur va-t-il ? demanda le cocher.

    - Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture.

    Et la lourde machine se mit en route.

    Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf et s’arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.

    - Continuez ! fit une voix qui sortait de l’intérieur.

    La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour La Fayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.

    - Non, tout droit ! cria la même voix.

    Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le Cours, trotta doucement au milieu des grands ormes. Le cocher s’essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l’eau, près du gazon.

    Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs, et, longtemps, du côté d’Oyssel, au-delà des îles.

    Mais tout à coup, elle s’élança d’un bond à travers Quatremares, Sotteville, la Grande-Chaussée, la rue d’Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le Jardin des plantes.

    - Marchez donc ! s’écria la voix plus furieusement.

    Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars et derrière les jardins de l’hôpital, où des vieillards en veste noire se promènent au soleil, le long d’une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu’à la côte de Deville.

    Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillardbois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, – devant la Douane – à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière Monumental. De temps à autre, le cocher sur son siège jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s’arrêter. Il essayait quelquefois, et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne s’en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.

    Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire.

    Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent au vent et s’abattirent plus loin comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges tout en fleur.

    Puis, vers six heures, la voiture s’arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête. »

    Allez, cher Félix, ne soyez pas amer, et dites plutôt, comme ce brave Léon : « Continuez ! » (à parcourir pour nous la bonne ville de Rouen, ballotée comme un navire…)

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