CDXXIV.

La dernière fois que je l’ai aperçu, c’était rue de la Champmeslé, à la terrasse du Tyrol. Personne ne va au Tyrol, je veux dire personne qui importe. Sauf elle, bien sûr. A bien m’en souvenir, il me semble que ce printemps-là s’annonçait froid. Elle était, comme on dit, en terrasse. Seule et frigorifiée à ce qui pouvait m’apparaître. Triste aussi. Je me suis toujours demandé si, ce jour, elle venait d’apprendre la mauvaise nouvelle. Celle de la maladie qui allait la tuer quelques années plus tard.

Ou quelques mois, je ne sais plus. Mais peut-être pas. Sa tristesse pouvait venir du soleil trop froid. Ou du grand chien noir qui trônait alors au Tyrol. Un dogue pas commode, du genre Berganza, qui ne disait jamais rien, mais dont on pouvait redouter la parole. Vrai que les chiens de bistrot entendent tant de choses, s’ils se mettaient à tout raconter ! Oui, à ce moment, Brigitte attendait l’avis du chien. Celui-ci ne répondait rien.

Pour qui l’ignore, le chien Berganza, doué de parole, est le gardien de l’hôpital de Valladolid. Plus sage que savant, il agite sa langue dans une nouvelle de Miguel de Cervantès. Voilà qui nous éloigne du Tyrol. Brigitte, morte non à Valladolid, mais au Centre Henri-Becquerel, n’avait donc à choisir qu’entre les cimes de l’Ortler et les plaines de Castille. Sans préférence, il en résulta une mort lente dans une chambre sans nom du troisième étage.

Pourquoi le sinistre Tyrol (oui), tout de bois vernis et de petits carreaux teintés, se nomme-t-il ainsi ? Un genre, sans doute. Du temps de la mode des brasseurs. Ou des chasseurs. Ou de toute autre chose. Qu’est devenu le noir dogue ? Et l’âme de Brigitte ? Beaucoup s’en sont consolés, pour de bonnes et de mauvaises raisons. Moi itou. N’empêche, je n’aime pas la rue de la Champmeslé. Notez que, s’agissant de Rouen, quelles sont les rues où l’on n’ait pas de mauvais souvenirs ? Et même des bons ? Ce qui revient à dire qu’avec l’âge on discerne de moins en moins… Enfin, vous savez le reste.

Dire qu’il est de bon ton de prétendre qu’il ne se passe jamais rien à Rouen. Ça n’est pas tout à fait vrai, ni tout à fait faux. C’est sans doute la raison pour laquelle tant de gens écrivent et tant d’autres peignent. Cette ville ne pensant qu’à les dévorer, on s’imagine que c’est ce qui nous protège. Toujours la même rengaine, rien ne sera sauvé, tout sera oublié. Sans pardon et avec beaucoup de remords. Le Berganza du Tyrol, lui qui voyait tant de gens passer, en savait quelque chose,.

Où courent-ils ? se demandait-il. Aux Galeries Lafayette (autrefois Nouvelles Galeries) ou prendre le Teor ? Allez savoir. S’ils étaient plus malins (c’est moi qui parle) ils passeraient chez Osmont, rue Jacques Lelieur, dernière adresse où trouver des Linzers qui vaillent encore la peine. L’Autriche, côté pâtisseries, à ce moment, est un grand pays. On ne saurait trop conseiller, l’un pour l’autre, d’en user avec modération.

 

2 Réponses à “CDXXIV.”


  • Clopine Trouillefou

    La rumeur qui fait d’Osmont un témoin de Jéhovah est-elle fondée ? Les chiens de bistrot seront-ils, comme les rats de nos bibliothèques, envoyés aux oubliettes des fichiers électroniques et des caméras de surveillance ? Et notre cher Félix Phellion corrigera-t-il la faute de frappe (c’est-à-dire l’étourderie), qui à coûté la vie à ce « e » qui manque plaintivement à son premier participe passé, s’agissant, la seconde phrase nous l’indiquant, d’un complément d’objet direct de sexe FEMININ, placé devant l’auxiliaire… Car vous nous racontez la dernière fois que vous l’avez aperçuE, n’est-ce pas ?

  • François Henriot

    « Salauds » l’autre jour, une rumeur aujourd’hui: déraperait-on?

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