CDXXII.

Dans mon immeuble, vivent une mère et sa fille. Cette dernière, la soixantaine passée. Bonjour, bonsoir. Mais à force, on finit par connaître et savoir. L’autre jour, je croise la fille dans l’escalier. Tout de suite, je devine : comme on dit, ça ne va pas. Elle s’arrête, je m’arrête ? Maman est partie me dit-elle. Le raisonnable est de penser partie où ? et le même raisonnable comprend Maman est morte. Comme sa voix se brise, je n’ai aucun mal à débiter trois phrases censées adoucir le chagrin des gens qu’on connaît à peine.

Surtout de m’étonner de cette brusque disparition. J’avais en effet aperçu la vieille dame il y a une semaine. Traversant la cour, elle partait au pain, toujours d’un pas alerte, certes branlant, mais sans hésiter de ses pas. De quoi est-elle morte ? Les explications sont embrouillées. De façon rapide et inattendue. La vérité : de quelque chose qui passe pour peu glorieux dans les façons de mourir. C’est ce que me confirmeront les voisins.

Tout ça le mercredi, jour de l’enterrement. Nous voici à l’église Jeanne d’Arc (Louis Arretche architecte, inaugurée en 1974, vitraux venus de Saint-Vincent, XVe siècle). Voici la famille, restreinte, dont une religieuse, qu’on me présente. Je n’ai pas compris si c’était la sœur de la fille ou de la mère. Quel âge ont les religieuses ? Si sœur de la fille, c’est une sœur ultra-aînée ; si sœur de la mère, c’est ultra-cadette. La fille tient à préciser que sa mère avait 88 ans et demi. L’importance de ce demi ? Mystère.

Ni fleurs, ni couronnes, bénédiction bâclée, croque-morts au physique de déménageurs, tout sentait la gêne digne et la dignité gênée. C’est d’autant plus amusant que dans la copropriété, le duo avait la réputation d’être richissime. Ce que nous assurait le syndic lorsqu’aux réunions, la fille faisait échouer toute tentative de travaux, coûteux ou non. La rumeur de l’escalier leur attribuait du bien. Appartements devenant immeubles, maisons devenant domaines… tous châteaux en Espagne opposés au changement du paillasson de l’entrée. Comment devient-on riches ? En vivant comme pauvres.

Devant le mince cercueil, chacun trouvait la justification de l’avarice soupçonnée. La logique commune : pourquoi accumuler tant d’argent ? La voilà bien avancée ! Certes. Mais pourquoi le dépenser ? Le paillasson est encore très bien ! Et à quoi ça lui servirait à Maman, maintenant ? Pas faux.

La sœur religieuse levait vers les vitraux les yeux angéliques de ceux qui ont tout compris. Parce que rien vécu ? Allez savoir. Son habit était aux couleurs d’un ordre indistinct. Les mauvaises langues : un ordre mendiant. Donc messe à Jeanne d’Arc, inhumation (sens strict) en banlieue parisienne. Caveau de famille ou quelque chose comme ça.

Brève cérémonie, brève assistance. Une fois dehors, que dire ou faire ? Plusieurs d’entre nous s’attendaient au verre du réconfort. Le coup de l’étrier auraient dit les croque-morts. Je t’en fiche, comme pour le paillasson : rien. Du coup, nous sommes allés déjeuner au Florian. La mort à Venise en quelque sorte.

 

1 Réponse à “CDXXII.”


  • Clopine Trouillefou

    Et dire que, votre tour venu, nous qui vous lisons ne pourrons même pas juger de vos propres funérailles… Car votre posture anonyme oblitèrera votre posthume célébrité, si vous persistez à vous (à nous) en tenir là. Bon, je vous promets cependant de vous dédier une épitaphe. Vous savez quoi ? Il lui faudrait une forme d’enseigne, comme celles des magasins dont vous célébrez si souvent la disparition. Balancée au vent normand, grinçant un peu (oh, si peu) au passage de notables notables, annonçant fièrement la couleur, pourtant discrète, de la mélancolie.

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