CDXX.

Les récents jeux olympiques ont réservé une surprise, celle de passionner le public pour les efforts des handicapés. Ce fameux public, dans sa vérité, trouvait une satisfaction à voir courir des unijambistes, sauter des aveugles, nager des manchots. J’écris ces derniers mots en ayant conscience de ce qu’ils peuvent avoir de choquant aujourd’hui. L’atténuation ou l’antiphrase dans ce domaine (et dans d’autres) est devenue la règle commune. Mon père le disait déjà : On n’est plus arracheur de dent, on est chirurgien dentiste. Oui, cela changeait tout.

Dans ce spectacle d’aveugles nageant, d’unijambistes sautant et de manchots courant, n’y avait-il pas du voyeurisme ? Un peu. De la compassion ? Beaucoup. Surtout du partage. Ah, les valeureux ! Il en faut du courage ! Comme disait un brave homme entendu à la radio : C’est pas moi qui ferais ça. Non, c’est pas vous qui feriez ça. A voir les sportifs s’épuiser, on ressent le bonheur d’être valide et de l’être sans effort. Dispensés, en somme.

Corollaire presque obligé, on ne manque pas de nous informer des progrès en matière de prothèses. Fer, plastique, carbone… autant de bras, de jambes, et d’yeux qui voient, verront, ont vu. C’est que, si les sportifs intrépides exhibent (plus ou moins) leurs handicaps et leurs substituts, les chercheurs eux, s’ingénient à inventer la main invisible, la jambe parfaite, l’œil révélateur, que sais-je encore.

En la matière, l’ultime de la recherche est d’aboutir au prototype indiscernable de l’original. Quelle est la vraie jambe, la vraie main ? Tout est là pour dire : je suis handicapé mais ça ne se voit pas. Le contraire des jeux olympiques, en quelque sorte.

J’ai vécu ma jeunesse au milieu d’hommes qui, pour beaucoup, étaient revenus de la guerre (la Grande) avec la légion d’honneur ou la croix de guerre. Inutile de dire qu’elles remplaçaient assez mal une jambe ou bras, quelquefois les deux. Il y avait, à trois maisons de chez mes parents, un homme assez jeune (pour moi déjà vieux) qui n’avait plus de jambes et qui était gueule cassée (je vous épargne les détails). Le matin, son épouse l’installait à la fenêtre du rez-de-chaussée. Il y passait sa journée. Les passants, ça lui faisait une distraction.

Dans mon enfance et adolescence, on ne comptait plus pilons, crochets de fer, corsets de cuir, et tutti quanti. Toutes choses qu’on ne voit plus. Ou à peine. Qui se souvient d’un marchand de partitions de musique, rue Saint-Romain, qui avait une jambe de bois ? Le gardien du square Solferino avec un crochet ? A l’époque, il y a longtemps, on croisait rue des Carmes une dame très élégante arborant un pilon d’aluminium ; quelle allure !

On considérait toujours ces vaillants avec un respect mélangé de mépris. Faisaient-ils peur ? Au vrai, les choses n’ont guère changé. On peut le constater chaque jour autour de soi. Ainsi, d’hier, on j’ai entendu ceci sur la ligne 7 : Qu’ils remportent des médailles, très bien ; qu’ils veuillent prendre le bus aux heures de pointe, ça c’est nul.

 

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