CDXVI.

Qui se souvient de Jean Rouquier, lequel tenait chaque soir ses assises aux Floralies ? Aux temps anciens, ceux où la place du 22 avril 1944 n’existait pas. Ni l’Espace du Palais, ni la terrasse du Socrate, ni l’extension du lycée Saint-Saëns. Et encore moins ce restaurant dit 16/9e, lequel était un marchand de meubles avant d’être un chinois (entendre un restaurant chinois). Jean Rouquier fut artiste ; on dirait aujourd’hui plasticien. Il fut surtout poivrot. Et grand ami de Pierre Garcette, ceci expliquant cela. De quelques autres aussi. Personne n’a jamais vu (sinon quelques-uns d’entre nous) son œuvre supposée dont il ne reste rien.

C’était petit et minutieux, genre minimaliste. Mais j’ai peine à m’en souvenir. L’homme, cheveux longs, dégarni, éternelle veste de velours côtelé, allumait Celtique sur Celtique. Qui se souvient de qu’étaient les Celtiques ? Il buvait Porter sur Porter (me dire si ça existe encore). Ne parlait pas, n’écoutait mi. Le genre silencieux qui sait. Au vrai, rien. Ou des débuts de phrases. Au plus juste. Enfin, je m’en souviens tel.

Voilà pourquoi les artistes meurent méconnus. Et jeunes, peut-on ajouter. D’autant que se sachant condamné (les médecins sont experts en phrases toutes faites) il s’arrangea pour faire le vide.

Il habitait rue Beffroy. On pourra aussi apprendre qu’il faisait ses courses rue Beauvoisine, du temps de la Poissonnerie Dieppoise, du Porcelet Rose et des Délices de Bretagne. Et à la boulangerie faisant l’angle qui, je crois, n’existe plus. Comme le reste, semble-t-il. Voilà pourquoi encore le petit commerce se meurt : à cause des artistes maudits. Ceux d’aujourd’hui étant en résidence, ils n’ont pas à faire des courses. Ils mangent des nouilles en carton ou vont dans des restaurants recommandés par le Petit Futé.

Jean Rouquier n’était pas très futé. Plutôt imbus de lui-même. Et pas des autres. C’est souvent une addition qu’il faut payer. Et aussi une phrase que je devrais méditer.

A propos du petit (ou grand) commerce qui se meurt, celui dont je parlais hier : quelle ambition peuvent avoir les boutiquiers d’aujourd’hui ? Tenir une simple boulangerie, une épicerie ou charcuterie ne leur suffit plus. Ils veulent accéder. Avoir une clientèle choisie, fidèle, à revenus confortables. Qu’ont-ils à faire de loquedus venant pour une demi-baguette, une boite de sardines et une portion de taboulé ? Le pacte social d’autrefois était d’ouvrir à sept heures, de fermer à vingt-et-un et d’avoir vu naître Juliette, la petite des Texier.

Qui le premier lâcha l’autre ? Lorsqu’on s’est aperçu qu’à débiter du jambon à trois francs la tranche, on n’irait pas loin ? Que côté clientèle, on voulait plus et encore moins cher ? Vrai, ce qui nous a tué : le manque de modestie. Les gens ne savent plus rester à leur place nous disait un vieux professeur de français. De sa part, c’était du vécu.

Et aussi la diversité des produits, la frénésie de consommer, d’habiter à la campagne. Tout ce qui fait la vie moderne. Et dont il faudra se séparer. En un mot : oublier. Comme Jean Rouquier.

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