CDVII.

Lors de ma déambulation quotidienne (mon médecin m’y encourage : il faut marcher monsieur Phellion) je longe la rue Saint-Lô. Au croisement avec le lycée, j’aperçois une banderole, des pancartes, un groupe avec porte-voix. De loin on perçoit ardeur et détermination. Bientôt une jeune femme m’arrête. Il s’agit de signer une pétition pour sauver l’Antarctique (ou l’Arctique ?). Fidèle à mon habitude, je refuse poliment. Je ne signe pas les pétitions. Question de principe. Hélas, ma vacuité du moment me fait entrer dans des justifications aussi vaseuses qu’embrouillées.

La jeune femme (pas tant que ça) est si convaincante (et mes raisons le sont si peu) qu’elle finit par me convaincre (pas tant que ça). La lassitude serait-elle mère des convictions ? Je signe le formulaire de la Verte Paix. Ne fut-ce que pour les ours blancs dis-je avec un sourire. Ah non, se récrit la militante, il s’agit de forages, de pêches intensives, de recherches minières, de grands enjeux planétaires, pas de plantigrades déboussolés (j’interprète).

Fatigué et presque transis (21 juillet !), ce manque d’humour m’horripile. Seigneur, comme cette pétitionnaire est sérieuse, sentencieuse, inspirée. Pour tout dire, pôle contre pôle, elle rejoint les Salutistes des périodes de Noël (nous y sommes presque). Pour me convaincre d’avoir, en signant son papelard, contribué à sauver l’Arctique (l’Antarctique ?) elle martèle un argument choc : ce sont les gouttes d’eau qui font les océans.

Hélas, mademoiselle (madame plutôt car on ne dit plus demoiselle) j’ai 81 ans. Je sais que jamais les gouttes n’ont fait les océans. Au mieux, elles roulent dans les caniveaux et finissent dans les égouts. Ensuite, absorption, dilution, disparition. Que voulez-vous qu’on en dise ou qu’on en pense ? Rien ne sera pardonné, tout sera oublié.

Seulement voilà, ma Salutiste a la foi. Ours blancs ou pas, il faut, pour elle aussi, marcher. Le sort du monde en dépend. Sauver le monde ou sauver son âme ? Sans aucun doute, en sauvant le premier, on sauve la seconde. Mais, chère sœur, sister devrais-je dire, être au monde, je veux dire d’aussi près, n’est-ce pas y participer ? Qui sommes-nous pour vouloir réarranger la planète ? Humains, pauvres humains !

L’indifférence aussi est une vertu. Tout ce qu’il nous est possible doit être fait. Vous n’auriez pas un euro, pour manger ? Oui, mon ami, et même pour boire. On s’en doute, j’écris ceci au calme. Le temps s’est remis au beau : la situation n’est peut-être pas si désespérée. Ma rencontre fut mélancolique. Pendant qu’elle me débitait sa salade, j’observais ma greenpeaceuse (sauf vo’ respect) du coin de l’œil. Ardente, militante, mais fatiguée. Un regard déjà ancien. Je gage que sa foi ne tardera pas à vaciller. Puis à s’éteindre.

J’oubliais de dire qu’une fois rentré, j’ai parcouru sans passion le prospectus de ma prêcheuse. En page trois, il arbore bel et bien l’ours blanc redouté. J’avais donc tort d’avoir raison. Ultime précision (comme on dit Ultima Thulé) : il s’agit de l’Arctique. L’Antarctique est lui, parait-il, hors de danger. Et grâce à qui ? A Félix !

3 Réponses à “CDVII.”


  • Petit ours brun

    Ah ces verts correcteurs… Avait-elle du poil aux pattes, au moins ?

  • Clopine Trouillefou

    Z’êtes bien sûr que c’était une « greenpeaceuse », Félix ? Les greenpeace dédaignent d’habitude les moyens des gagne-petits, signature de pétitions dans la rue (surtout que dorénavant, avec internet, la moindre pét. fait, si j’ose dire, des scores dignes de tsunami, et la rue devient franchement dérisoire…), et tapent plutôt directement dans le média lourd, façon reportage ushuaïa…

    Il ne reste bientôt plus, dans les rues, que les horribles démarcheurs intégristes. Ceux qui vous abordent avec des questions du style : « Etes-vous contre la drogue ? » ou « Etes-vous contre la guerre ? » : pardine. Vous imaginez-vous déclarer tout de go : « ah oui, moi je suis entièrement POUR la drogue, la guerre, l’esclavage, le tourisme sexuel, le trafic d’organes, la pédophilie et la pollution à outrance, et donc je ne signerai pas votre pétition de merde… ». Une fois qu’ils vous ont donc arrêté sous le signe d’une noble cause, vous découvrez qu’il s’agit, une fois de plus, d’une secte néo-chrétienne qui tente de vous fiche la frousse façon Phillipilus, histoire de vous amener à vous agenouiller.

    Or, Félix Phéllion, je vous le dis tout net : à 80 balais, on n’a plus l’âge de s’agenouiller. Et pas seulement pour des histoires d’arthrose (tiens, un nouveau sujet de pétition : « êtes-vous pour l’arthrose et le cancer, mmhhh ? »), mais parce qu’on arrive pas à votre âge sans avoir démontré une certaine capacité à résister à la connerie ambiante, qui est, je suis sûre que vous serez d’accord, tout comme le bon sens, la chose la plus partagée qui soit. Donc, debout, Félix, et je vous en prie : quelle que soit la couleur des yeux de votre prochaine pétitionnaire, résistez, résistez donc…

    (bon, la seule pétition que j’ai signée à Rouen concernait la lutte contre les bonbons Kinder, qui s’approprient sans vergogne le logo d’un établissement PUBLIC et sportif qui plus est. Mais ça doit être un vieux réflexe jacobin qui traîne encore chez moi, et me fait croire que l’intérêt général ne doit pas être mis au service d’intérêts privés. Réflexe qui est en train de sombrer aussi vite que la banquise fond…)

  • La petite féline

    Oui Monsieur Phellion, prenez garde aux félons.

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