CDIII.

Qui se souvient, rue du Gros-Horloge, partie tenant à la cathédrale, d’un salon de thé tout en longueur ? Sur la gauche après les Fabriques Directes (désormais Etam). Sa renommée tenait à ses sandwichs confectionnés (quel mot !) dans des petits pains pain au lait. Le midi, entouré de secrétaires ou vendeuses, on y déjeunait dans le genre frugal. A cinq heures on y prenait le thé en compagnie de vieilles rouennaises qui se méfiaient des cafés. Ou qui n’avaient plus les moyens d’aller à l’Hôtel de la Poste. Comme elles disaient : Depuis qu’il n’y a plus D’Héran.

Le premier groupe attendait les fiancés mobilisés d’Algérie. Le second évoquait la guerre et les bombardements. Ironie du sort, ces dames trouvaient que la jeunesse avait de la chance de ne pas les avoir connus. Aujourd’hui secrétaires et vendeuses sont les vieilles rouennaises d’hier. Regrettent-elles les fiancés ? Avec moins de conviction, elles attendent un petit-fils engagé pour l’Afghanistan ; parfois, elles lui parlent sur Internet.

Mets-toi bien en face Mémé… Oui, mais elles ne l’ont jamais été, en face. Habitude locale, elles ont toujours regardé sur le côté. Ici on lorgne l’assiette du voisin. Leur présente-t-on, au Musée de peinture, un retable remis à neuf, qu’elles trouvent que, décidément Cirette n’en gagne pas. Et si l’on commémore l’Indépendance de l’Algérie, c’est pour conclure qu’après tout, Erisay n’est pas si mal.

Qu’on le veuille ou pas, les vieilles rouennaises ont raison. Comme les carmélites du Dialogue, elles ressassent devant les millefeuilles : Ce n’est pas la Règle qui nous garde, ma fille, c’est nous qui gardons la Règle. Qu’il suffise de remplacer Règle par pâtissier-confiseur, le couvent suivra. La ville, gens et jours ne changent pas. Ou si peu.

Simple exemple : il y a des dimanches à cinq heures où le temps s’étiole. Où trouver un salon de thé ou une brasserie sous la pluie ? Rouen est désert (déserte ?), les gens font la gueule, on a froid, on patauge dans les flaques. Rentrons vite, un roman policier nous sauvera. Dehors, la ville persiste dans sa mauvaise humeur. Dans ces moments-là, il ne faut pas bouger. Quand elle aura fini… Avec elle, ça ne dure jamais longtemps. Le ciel s’éclaircit et, comme il est dit : le lendemain elle était souriante.

Les vieilles dames ne sortent plus le dimanche. Sans messe, sans polars, sans pâtisseries, elles s’ennuient. Le reste de la semaine, elles vont chez le coiffeur pour un coup de peigne, passent chez le pharmacien se ravitailler en Temesta, puis chez Darty pour ne pas trouver les piles qu’il faudrait. Se souvenir de leur jeunesse ne leur demande aucun effort. Tout est là, présent en elles et pour elles.

Ce qui manque, c’est l’odeur des salons de thé d’autrefois. Ce mélange indistinct de café et de lait chauffé. Le bruit du percolateur, son aspect rutilant. L’odeur des toasts grillés, celle des petites serviettes en tissu. Enfin, le ticket glissé sous la soucoupe. Comme dit la chanson : …et le sourire d’Hélène par un beau soir d’été.

1 Réponse à “CDIII.”


  • Clopine Trouillefou

    Ah, Félix, Félix, les vieilles rouennaises… Allez, zou, rien que pour vous, l’anecdote d’un regret. Je sortais de chez le dentiste, il pleuvait, j’arrivai près du Théâtre des Arts, bon dieu la ville ne m’avait jamais parue aussi triste et grise, un camaïeu de gris, de l’acier, du mouton de poussière, du noir plombé, du vieux cheveu, de l’écorce de bouleau mouillée, du cumulus stratifié, de la poussière d’argent piquetée de mouches noires, bref, du gris, du gris, du gris, jusqu’à embrouiller le coeur…

    Je filais vite, pour tenter d’échapper à tout ça n’est-ce pas, et c’est là que je l’ai vue. La vieille rouennaise. Droite comme un i, quatre-vingt balais aux fraises, dressée comme une mince aiguille noire contre la pluie. Habillée d’une longue jaquette noire, qui s’ouvrait sur un chemisier blanc, et des chaussures blanches au pied. Un haïku japonais à elle seule, d’autant qu’au-dessus de sa tête, d’une longue main maigre, elle tenait à bout de bras un parapluie d’un rouge soyeux, magnifique, allègre et pimpant.

    Mon coeur a sauté de joie. Voilà la vieille rouennaise, dans ce qu’elle a de mieux, me disais-je, débordante de reconnaissance : une Dame qui met tout son soin à choisir sa tenue, combien de temps celle-ci avait dû lui coûter ?, et qui s’aventure par un triste après-midi, qui s’arrête telle une aigrette au bord du trottoir du théâtre des Arts, et tend, comme un ironique sourire, un parapluie joyeux contre la vieillesse et la pluie… On les décrit souvent comme des bourgeoises rencognées dans leurs salons de thé, les rouennaises… Mais elles ont cependant la force de cette impeccable dignité, de cette tenue, oui, de la tenue avant toute chose !

    Je l’ai tellement admirée, envahie que j’étais, que j’ai osé braver ma timidité et les convenances : je lui ai adressé la parole. Je lui ai dit en passant près d’elle que je regrettais de ne pas avoir d’appareil photo, car si j’en avais eu un à la main, je lui aurais demandé la permission de la photographier, tant je la trouvais belle. Cela l’a fait rire, d’un frais rire de jeune fille, et puis elle a traversé la rue, et ma vieille rouennaise a disparu… Mais pas dans mon souvenir !

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