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Archive mensuelle de juillet 2012

CDVIII.

Dimanche de Clos Saint-Marc. Guère de monde, marchands et chalands. Du touriste, un peu. Côté brocante, ça n’est pas mieux. Au vrai, tout le monde semble s’ennuyer. On parle du temps qu’il fait. Plutôt qu’il ne fait pas. Les vendeurs de presse politique ont désertés. Passé les élections, il n’y a plus d’urgence à faire la Révolution ou à élire qui que ce soit. Autant aller en vacances ou au bistrot. Ou encore acheter son pain chez ce nouveau boulanger en remontant. Il se nomme Cressent et se titre meilleur ouvrier de France. Ça n’est pas loin d’être vrai. Il faut se souvenir qu’il a succédé à un sieur Stalin dont le pain ne valait pas tripette.

Le pain est aussi excellent chez Hamelin, lequel a succédé à Rouas. Et incomparable chez Osmont (sous la halle). Bref, du vin, du pain, du fromage (un Neufchâtel) et votre dimanche ne sera pas perdu. Le mien en tous cas. Il n’y manque qu’un bon livre, toujours possible du côté de la brocante. Pour un euro, les choix sont innombrables. L’âge aidant, on peut se montrer sur ce point (et sur tant d’autres !) sans exigence.

Un de mes vigilants lecteurs va sans doute me commenter. Et me dire que ce que j’écris là lui est déjà connu. Et qu’il lui semble bien qu’une précédente chronique (récente ou ancienne) avait à peu près ce même ton. Sans doute. Mes dimanches se ressemblent et je ne cherche guère à ce qu’ils varient. S’il peut en être encore ainsi quelques années, j’en conserverai un bon souvenir. Seul parfois le retour chez moi m’ennuie. Je médite trop et n’aime pas trop voir ce qu’est devenue ce haut de rue Martainville.

La foule attablée là me semble être celle des figurants tournant un film publicitaire. Le long de Saint-Maclou est devenu un étalage de boutiques à mangeaille censées faire décor typique. On attend le Moteur ! des techniciens et le Action ! du réalisateur. Personne ici ne déjeune ou ne dîne vraiment. On suit un script. On attend que la prise soit bonne (elle l’est souvent). Mais certain aussi que touriste est un métier, même si en tenir le rôle n’est pas plus difficile que ça.

Où les vendeurs de presse politique vont-ils en vacances ? Je me le demande toujours. Peut-être sur d’autres marchés. Plus estivaux, plus au Sud, sur les marchés de Provence, comme dit la chanson. On nous offre bien le détail des vacances ministérielles, je ne vois pas pourquoi nous ne saurions pas où va le vendeur de Lutte Ouvrière. Ou ne va pas. Si ça se trouve… Mais c’est assez fait la mauvaise langue.

J’ai passé ma longue après-midi avec Les Ames fortes de Jean Giono. Qui a dit que Jean Giono était notre William Faulkner ? Comme pour Cressent et le meilleur ouvrier de France, ça n’est pas loin d’être vrai. Giono comme le bon pain ? Croûte et mie, voilà qui ne se discute pas. De fait, je désapprouverai tout commentaire allant dans le sens contraire. C’est dit.

CDVII.

Lors de ma déambulation quotidienne (mon médecin m’y encourage : il faut marcher monsieur Phellion) je longe la rue Saint-Lô. Au croisement avec le lycée, j’aperçois une banderole, des pancartes, un groupe avec porte-voix. De loin on perçoit ardeur et détermination. Bientôt une jeune femme m’arrête. Il s’agit de signer une pétition pour sauver l’Antarctique (ou l’Arctique ?). Fidèle à mon habitude, je refuse poliment. Je ne signe pas les pétitions. Question de principe. Hélas, ma vacuité du moment me fait entrer dans des justifications aussi vaseuses qu’embrouillées.

La jeune femme (pas tant que ça) est si convaincante (et mes raisons le sont si peu) qu’elle finit par me convaincre (pas tant que ça). La lassitude serait-elle mère des convictions ? Je signe le formulaire de la Verte Paix. Ne fut-ce que pour les ours blancs dis-je avec un sourire. Ah non, se récrit la militante, il s’agit de forages, de pêches intensives, de recherches minières, de grands enjeux planétaires, pas de plantigrades déboussolés (j’interprète).

Fatigué et presque transis (21 juillet !), ce manque d’humour m’horripile. Seigneur, comme cette pétitionnaire est sérieuse, sentencieuse, inspirée. Pour tout dire, pôle contre pôle, elle rejoint les Salutistes des périodes de Noël (nous y sommes presque). Pour me convaincre d’avoir, en signant son papelard, contribué à sauver l’Arctique (l’Antarctique ?) elle martèle un argument choc : ce sont les gouttes d’eau qui font les océans.

Hélas, mademoiselle (madame plutôt car on ne dit plus demoiselle) j’ai 81 ans. Je sais que jamais les gouttes n’ont fait les océans. Au mieux, elles roulent dans les caniveaux et finissent dans les égouts. Ensuite, absorption, dilution, disparition. Que voulez-vous qu’on en dise ou qu’on en pense ? Rien ne sera pardonné, tout sera oublié.

Seulement voilà, ma Salutiste a la foi. Ours blancs ou pas, il faut, pour elle aussi, marcher. Le sort du monde en dépend. Sauver le monde ou sauver son âme ? Sans aucun doute, en sauvant le premier, on sauve la seconde. Mais, chère sœur, sister devrais-je dire, être au monde, je veux dire d’aussi près, n’est-ce pas y participer ? Qui sommes-nous pour vouloir réarranger la planète ? Humains, pauvres humains !

L’indifférence aussi est une vertu. Tout ce qu’il nous est possible doit être fait. Vous n’auriez pas un euro, pour manger ? Oui, mon ami, et même pour boire. On s’en doute, j’écris ceci au calme. Le temps s’est remis au beau : la situation n’est peut-être pas si désespérée. Ma rencontre fut mélancolique. Pendant qu’elle me débitait sa salade, j’observais ma greenpeaceuse (sauf vo’ respect) du coin de l’œil. Ardente, militante, mais fatiguée. Un regard déjà ancien. Je gage que sa foi ne tardera pas à vaciller. Puis à s’éteindre.

J’oubliais de dire qu’une fois rentré, j’ai parcouru sans passion le prospectus de ma prêcheuse. En page trois, il arbore bel et bien l’ours blanc redouté. J’avais donc tort d’avoir raison. Ultime précision (comme on dit Ultima Thulé) : il s’agit de l’Arctique. L’Antarctique est lui, parait-il, hors de danger. Et grâce à qui ? A Félix !

CDVI.

Je ne me console pas de ce qu’est devenu cette partie de ville allant du Palais de Justice au Musée de Peinture : l’allée Eugène-Boudin, l’Espace du Palais, l’allée Eugène Delacroix… Années après années, on s’ingénie à vouloir en faire quelque chose. Il faut les meubler, les décorer, les rendre utiles. Il faut surtout que ces lieux de passages ne le soient plus.

J’ai connu l’ancien marché aux fleurs dont, excepté des erreurs de normalisation, la réussite était patente. Serait-il encore debout, qu’il y aurait peu à faire pour en faire un lieu ouvert et disponible. Y compris le défunt parking dont la silhouette n’était pas sans rappeler la vraie fausse médiathèque dont nous avons hérité.

Du temps d’une ancienne municipalité on a rasé le tout pour construire l’Espace du Palais. Cette monstruosité rentable (pas tout à fait) survit. Il suffit d’y passer (quelle idée !) pour constater que les actuels locataires (extérieurs et intérieurs) sont affectés d’une maladie aigüe : la peur du vide. Trop d’espace, pas assez de palais ! C’est ce qu’on entend ou croit entendre. D’un côté les terrasses s’agrandissent, de l’autre les vitrines se vident.

Le commerce irait-il mal ? Oui et non, c’est selon. Toujours est-il qu’on s’ingénie à remplir cet Espace par tout ce qui tombe sous la main : concerts pop-rock, transfusion sanguine, démonstration de skate-board, que sais-je ? Mais aussi expositions de peinture à faire frémir, ventes à la criée (vieux livres de bibliothèque, par exemple), ou encore, dernier must, organisation de fermes pédagogiques. J’ai vu dans l’agora (ah, ah) dudit Espace, il y a peu, des poules et un malheureux lapin. Ils étaient censés initier (façon de dire) les enfants à la nature. Jurons que le contraire a plutôt été admis par lesdites poules et le ledit lapin. Tiens donc, c’est ça la vie à la ville ?

Pendant ce temps, les parents s’activaient en terrasse ou s’épuisaient dans les rayons d’une grande enseigne (terme consacré). J’ajoute au passage (cas de le dire) que l’enseigne a convaincu un actuel ancien et toujours maire de s’installer à une condition : elle annexerait l’espace public. Comment ? En fermant à son seul usage l’accès donnant sur la place Foch. Ce faisant, elle restreignait d’autant la circulation piétonne et pratique. Qui protesta ? Personne. Restait, pour qui voulait passer vite, la voute du Palais de Justice. Vigie Pirate aidant, elle est aussi fermée. Silence, ou je fais évacuer la salle !

Oui, pourquoi passerait-on par là ? Passons plutôt par ici. Hélas, par ici, c’est l’allée Eugène Delacroix, autre terrain d’expérience pour le trop vide. Là où il n’y avait qu’une perspective blanche et minérale, nous avons à présent d’envahissantes jardinières, des panneaux publicitaires, des jeux pour enfants, une station de vélocipèdes, un kiosque à journaux, des entrées de parkings. Qu’y manque-t-il ?

Par voie de presse, on nous annonce la refonte complète du square Verdrel. Celle-ci étant déjà dans les cartons, il faut s’attendre à une extension de ce qui précède. Les poules et le lapin y compris ? Oui.

CDV.

Plus elle avance, plus l’histoire locale veut être racontée. Nous en sommes à évoquer les années Soixante-dix, voire Quatre-vingt. A ce moment, accoudé au comptoir, le vieil adage est d’actualité : Comme le temps passe… Oui, avec les points de suspension et le ton qui convient. Hélas, pas celui de l’exactitude.

Le plus navrant, c’est qu’à cette histoire vraie ou fausse, se mêle la rapidité. Faire vite, faire court, et si vous faites léger, ce sera mieux. Comme chaque fin d’année scolaire, lorsque le professeur dit : Pas le temps de faire tout le programme ! Tant pis, éliminons. Nous le savons, le fait, les dinosaures ont disparu faute d’espace vital. Il fallait laisser le terrain aux lapins.

Comme les dinosaures, disparaîtront les figures passées qui n’ont plus leurs places. Ainsi de Jacky Gaillard. Ce garçon fut ici, deux décennies durant, une figure en matière de spectacle et de lieux idoines. De ce genre mouvant, il voulait tout. Et autant de choses en annexes. Doté d’un goût solide et de pas mal d’abattage, il plaisait et aimait plaire. On verra que ce n’est pas toujours une qualité.

A Rouen, en 1945, on voulait reconstruire, pas construire. La différence est de taille (y compris dans le sens des mots). Il fallait, toutes affaires cessantes, revoir le passé tel qu’on l’avait laissé. Laissé depuis le temps d’avant. Le théâtre d’avant, le cinéma d’avant, les concerts, la chanson, les artistes, la radio, tout. Même la politique, si vous voulez croire. A l’époque, avoir vingt ou trente ans, n’était pas facile. Aujourd’hui ? Je ne sais pas.

Jacky Gaillard, malgré ou à cause, trouva sa place au milieu des décombres. Sur l’île Lacroix, il reprit un bastringue en désespérance, les Folies Bergère. Au sommet du toit, trônait une énorme effigie en forme de lyre. Va pour La Lyre dit Jacky. Nous étions en 1952. La fête (théâtre, chanson, concert) y dura jusqu’au début de la suivante décennie. On vit là le meilleur du temps. Le public suivit. Enfin, un temps. L’île Lacroix, c’est toujours loin.

La Lyre, victime des reconstructeurs, disparut vers 1964. Jacky Gaillard émigra place Cauchoise. Il racheta ce qui restait d’un théâtre Bovary et y installa Les Oubliettes, cave de cabaret dont on peaufine désormais la légende. Sa mère, forte femme, tenait la boutique. Elle fumait avec ténacité Gauloise sur Gauloise. Un genre. Lui, dans un autre, s’enfonçait à illustrer le Jacky de la chanson bien connue.

J’ai oublié de dire que vers 1950, il inaugura une toute neuve salle de théâtre. Ce fut rue des Carmes, dans le hall bétonné du Ciné-France. Mais pourquoi faudrait-il se souvenir du Nouveau Théâtre et du Petit Théâtre ? Pour ce qu’il reste, car ça aussi a disparu.

Pour finir, ajoutons que Jacky Gaillard est mort il y a presque trente ans. Oublié de beaucoup, ma foi. De temps à autre, on le ressuscite. On en dit tout le bien qu’on n’en a jamais pensé. C’est que le Rouennais n’est pas rancunier. Avec patience, il attend : les vivants finissent toujours par mourir.

CDIV.

Encore quelqu’un dont il faudrait se souvenir lorsqu’il en est encore temps. Jean Davis, courtier indépendant, touche à tout, brave type entre tous. Mais aussi requin patenté, l’homme des bonnes affaires, des combines à trois francs six sous. L’homme au sourire aurifié. Jamais là et toujours là. Qui connaissait tout, tous et toutes, mais n’en profitait guère. Ou à peine. C’est Davis qui doit savoir ça. Il le savait, mais quelle importance ?

Un profil comme on n’en trouve plus. De ces hommes qu’il faut suivre les yeux fermés et dont on se méfiera. Dont on se méfiera comme de la peste (expression toute faite). Le parfait charmeur, en somme. Bref, un type très équilibré pour ce qu’il en est dans le monde tel qu’il est. Les courtiers en publicité sont parfois pris comme personnages de roman. De là à les écrire, il faut de la constance et du talent. Sans comparaison avec ce qui précède.

Jean Davis vécut une jeunesse aventureuse. Banalité, car nombre d’hommes de sa génération eurent la même. Il fallait être Parisien, dégourdi et curieux. Parisien, du côté du boulevard Montparnasse. Vers la fin de la guerre (la Première), il y faisait je ne sais trop quoi d’avouable. Dégourdi, ce qui amène à fréquenter les cafés, petits et grands. Curieux, de s’attacher à ce qui semble être des personnages attachants. De cette époque, Jean Davis conservait deux toiles de Modigliani. Ah, disait-il, celui là ! Et on n’en tirait rien d’autre.

Plus tard, il avait fréquenté Georges Simenon, très bien même. Et Georgius, qui lui aussi écrivit des romans policiers (moins bons que l’autre). Et un nommé Louis Six dont le nom traine dans les mémoires du temps. Et autant de patrons de cabarets et de boites de nuit. Ah, des filles à poil, pour en voir, j’en ai vues. Il lâchait ça comme ça. Ne s’étendait pas. Ses anecdotes n’étant plus à la mode, elles paraissaient vieillottes. On les oubliait vite. Lui aussi, peut-être.

Autre trait, l’amour immodéré des femmes. De fait, il n’appréciait guère les jeunes gens, tous considérés comme des empêcheurs. Que pouvaient-elles lui trouver ? Les mystères du cœur féminin sont trop cachés pour qu’on s’y attarde.

A Rouen, il habitait rue de la République, à côté de l’Omnia. Un grand appartement clair qu’il avait réussi à transformer en débarras pour commissaire-priseur. C’est là que j’ai vu les deux Modigliani, sans parler du ramassis de sculptures, toiles et dessins, tous signés de gens plus morts les uns que les autres. Il y avait, dans la cuisine donnant sur l’arrière, jusqu’à une énorme étude d’Ossip Zadkine en terre cuite, pratique pour sécher les torchons (selon l’expression du maître des lieux).

Ça doit peser une tonne ce machin-là ! s’exclamait-on. Ce que constatèrent les déménageurs, un matin de novembre alors que l’Omnia était devenu Gaumont. Une fois la porte refermée, et bien fermée, nous sommes allés dîner à l’Hôtel de Dieppe avant le départ du dernier train. Nous ne servons plus à cette heure a dit le garçon. C’était sans doute vrai.

CDIII.

Qui se souvient, rue du Gros-Horloge, partie tenant à la cathédrale, d’un salon de thé tout en longueur ? Sur la gauche après les Fabriques Directes (désormais Etam). Sa renommée tenait à ses sandwichs confectionnés (quel mot !) dans des petits pains pain au lait. Le midi, entouré de secrétaires ou vendeuses, on y déjeunait dans le genre frugal. A cinq heures on y prenait le thé en compagnie de vieilles rouennaises qui se méfiaient des cafés. Ou qui n’avaient plus les moyens d’aller à l’Hôtel de la Poste. Comme elles disaient : Depuis qu’il n’y a plus D’Héran.

Le premier groupe attendait les fiancés mobilisés d’Algérie. Le second évoquait la guerre et les bombardements. Ironie du sort, ces dames trouvaient que la jeunesse avait de la chance de ne pas les avoir connus. Aujourd’hui secrétaires et vendeuses sont les vieilles rouennaises d’hier. Regrettent-elles les fiancés ? Avec moins de conviction, elles attendent un petit-fils engagé pour l’Afghanistan ; parfois, elles lui parlent sur Internet.

Mets-toi bien en face Mémé… Oui, mais elles ne l’ont jamais été, en face. Habitude locale, elles ont toujours regardé sur le côté. Ici on lorgne l’assiette du voisin. Leur présente-t-on, au Musée de peinture, un retable remis à neuf, qu’elles trouvent que, décidément Cirette n’en gagne pas. Et si l’on commémore l’Indépendance de l’Algérie, c’est pour conclure qu’après tout, Erisay n’est pas si mal.

Qu’on le veuille ou pas, les vieilles rouennaises ont raison. Comme les carmélites du Dialogue, elles ressassent devant les millefeuilles : Ce n’est pas la Règle qui nous garde, ma fille, c’est nous qui gardons la Règle. Qu’il suffise de remplacer Règle par pâtissier-confiseur, le couvent suivra. La ville, gens et jours ne changent pas. Ou si peu.

Simple exemple : il y a des dimanches à cinq heures où le temps s’étiole. Où trouver un salon de thé ou une brasserie sous la pluie ? Rouen est désert (déserte ?), les gens font la gueule, on a froid, on patauge dans les flaques. Rentrons vite, un roman policier nous sauvera. Dehors, la ville persiste dans sa mauvaise humeur. Dans ces moments-là, il ne faut pas bouger. Quand elle aura fini… Avec elle, ça ne dure jamais longtemps. Le ciel s’éclaircit et, comme il est dit : le lendemain elle était souriante.

Les vieilles dames ne sortent plus le dimanche. Sans messe, sans polars, sans pâtisseries, elles s’ennuient. Le reste de la semaine, elles vont chez le coiffeur pour un coup de peigne, passent chez le pharmacien se ravitailler en Temesta, puis chez Darty pour ne pas trouver les piles qu’il faudrait. Se souvenir de leur jeunesse ne leur demande aucun effort. Tout est là, présent en elles et pour elles.

Ce qui manque, c’est l’odeur des salons de thé d’autrefois. Ce mélange indistinct de café et de lait chauffé. Le bruit du percolateur, son aspect rutilant. L’odeur des toasts grillés, celle des petites serviettes en tissu. Enfin, le ticket glissé sous la soucoupe. Comme dit la chanson : …et le sourire d’Hélène par un beau soir d’été.

CDII.

La rue du Gros-Horloge conserve ses mystères. Une preuve ? L’autre soir, je vais chez Monoprix pour le ravitaillement. Au débouché de la rue du Bec, un couple de touristes australiens m’aborde. Pardon monsieur, vous avez l’air si gentil, pourriez-vous nous indiquer où se trouve la quincaillerie Delabarre et Godard. Stupéfaction : d’abord je comprends l’australique, ensuite on me trouve un air gentil ! Mais aussi qu’a-t-on à chercher une quincaillerie, certes valeureuse, mais fermée depuis des lustres ?

De prime abord, de telles anecdotes sont incroyables. Une parole en entrainant une autre, je vous résume : M. & Mme Albany (ou Albanie, je n’ai pas bien compris à cause d’un fort accent nordiste) étaient en résidence à l’Hôtel Mercure (rue Croix de Fer) et avaient perdu les clés de leur valise à roulettes. Le concierge (il y en a encore ?) leur avait affirmé avec légèreté qu’ils trouveraient, à deux pas d’ici, un quincailler vendant des clés universelles. C’était toute l’affaire.

La conversation se poursuivant, ils m’expliquèrent être aussi à Rouen (qu’ils prononçaient rouenne) pour le Tour de France et les nouvelles rames du métro. Aussi pour les travaux de la ligne Sept. Pour le Kindarena, le quartier Luciline, l’aménagement des quais, le mémorial Jeanne d’Arc, l’ancien et le nouveau maire, l’ancien et le nouveau député, la rétrospective Vera Molnar, la disparition du Fanal de Rouen, celle du Melville, de Mauve et Goût… que sais-je encore !

En trois jours ? Impossible. Il fallait, comme on dit, sérier. La vie est ainsi faite, même pour des Australiens, qu’on ne peut concilier rames de métro et Vera Molnar. Quitte à choisir, dirent-ils, et quoiqu’il nous en coûte, nous préférons voir d’abord en priorité le nouveau député Pierre Léautaud. Toujours ce satané accent ! Non, le député c’est Léautey, Léautaud c’est l’écrivain. Mister Albany s’étonna : C’est la même chose, non ? Mon Dieu, pas tout à fait. J’ai expliqué pourquoi.

Bien. Et votre valise ? Quelle valise ? Je bouillais. Par bonheur, qu’aperçois-je, sortant de la cathédrale, je vous le donne en mille : Ernest Delabarre et Honoré Godard ! Oui, ces anecdotes sont incroyables. D’une part parce que ces duettistes sont morts (c’est assez vraisemblable), et qu’ensuite, à ma connaissance, ils furent toujours considérés comme de farouches mécréants.

Ah, vous tombez bien vous deux, dis-je ! Comment aider nos malheureux visiteurs ? L’affaire expliquée, les associés droguistes parlèrent d’autorité et indiquèrent une adresse sûre, celle du Musée Le Secq des Tournelles. Là, ils trouveraient leur bonheur. Remerciements, embrassades, promesses de se revoir, voilà les Australiens partis.

N’empêche, je n’en menais pas large. Encore une histoire, à dormir debout. M’en expliquer avec Delabarre et Godard ? Délicat. N’étaient-ils pas morts ? D’un autre côté, il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. J’ai pris Honoré Godard, plus accessible, à part, et lui ai déballé ce que j’avais sur le cœur. Votre avis, franchement ? Il m’a regardé d’un air navré : Mon cher Félix, le fait est qu’en ce moment, vous ne vous foulez pas.

CDI.

Vite, avant de tout disparaisse, il faut se souvenir de ce qui suit. Il existait, à l’angle de la rue Thiers et de la rue Jeanne d’Arc, côté square Verdrel, une agence de voyages. Cette agence était celle des voyages promus (et organisés) par notre cher Paris-Normandie, alors quotidien réputé. On me dit que l’agence (celle-là ou une autre) existe toujours (ou encore ?) au bas de la rue. Possible.

A l’époque dont je parle, Paris-Normandie existait encore (toujours ?). Les slogans l’affirmaient : journal complet, journal bien fait. C’était à peu près vrai. En tous cas, personne n’allait contre. Un soir, dans un bar, quelqu’un m’affirma qu’à l’Élysée, chaque matin, De Gaulle interrogeait le secrétaire chargé d’éplucher la presse : Qu’a dit Wolf ? L’assertion ne fit rire personne. Mon interlocuteur, plus abonné au Byrrh qu’au journal, croyait à ce qu’il disait. C’était l’essentiel.

Je ne fréquente plus les bars (y en a-t-il encore ?). Le cas échéant, y trinquerais-je avec quelqu’un prétendant qu’au moment d’ouvrir son mobile matinal, François Hollande demande : Qu’a dit Michel Lépinay ? La différence est que devant les bouteilles colorées, on ne sache plus très bien de quoi il est question.

Bon. Et l’agence de voyages ? Elle est devenue fleuriste. Vend-elle des couronnes mortuaires ? Probable. Du temps des voyages, la façade se composait de hauts panneaux de verre. De couleur noire, cernés de cuivre, ils étaient coupés à mi-hauteur de scènes illustratives. Un paquebot, un train, une mappemonde… L’époque était à l’esprit d’à-propos.

Un quatrième panneau montrait un Normand en costume traditionnel. Juché sur son âne, la face hilare, il cheminait sur fond de campagne indistinct. Où-allait-il ? L’autre jour, passant par le square, j’ai posé la question aux cygnes du bassin. Savez-vous où allait le Normand et son âne ? La réponse du premier cygne n’a pas tardé : Si nous l’avons su, nous ne tenons pas à en parler.

Comme je m’éloignais, le deuxième cygne m’a rappelé : Si j’étais vous, je demanderais à son âne. On le sait, le cygne aime plaisanter. N’empêche, sage conseil. Plus personne ne doute qu’aux meilleures questions, il est répondu autant d’âneries. L’expertise de ces animaux prévaut à toutes heures et en tous lieux.

Comme mon coup de bleu ne s’arrangeait pas, je me suis reposé à proximité. Sur un banc, sous les ormes et les charmes, tout prend un sens différent. C’est bien à moi de courir après de pareilles chimères. Oui, pourquoi vouloir continuer Rouen Chronicle sinon pour rattraper le Normand et son âne ? Car enfin, pour dire le vrai, voyager avec Paris-Normandie, personne n’y songe.

Rentrant, je suis passé par la rue Ganterie. Aux Délices de la Crosse sont devenus une énième succursale Paul. Plus propre, mais plus cher. A l’extérieur, on y observe de tendres fashionables juchées sur des tabourets. Peaux satinées, sourires absents, regards lointains, elles grignotent de petits pains qu’elles accompagnent de boissons mousseuses. Ah, il faut les voir s’absorber à être et paraître. Comme dit une vieille chanson : Avec une paille !




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