Archive mensuelle de juin 2012

CD.

Jadis, les adjoints municipaux chargés de la Culture l’étaient au seul profit des Beaux-arts. Tous descendants des personnages de Gustave Flaubert, lequel d’entre nous (mutati mutandis) se serait donné la peine d’en penser quoi ce soit ? Ni en bien, ni en mal. Vrai, personne ne faisait attention à eux. Les monuments, les musées, certes, mais bon, j’ai un train à prendre, vous permettez ?

Quelle différence aujourd’hui ? Qui se souvient du docteur Rambert ? Qui se souvient de François Gorge ? Jean-Robert Ragache ? Catherine Morin-Dessailly ? Qui se souviendra de Laurence Tison ? Tant de vacuité à vouloir se remémorer les adjoints ! Ceux du temps de la Quatrième République, de la Troisième… et lorsque viendra la Sixième… A moins qu’alors, il n’y ait plus d’adjoints à la Culture (plus de culture et plus d’adjoints). A tout prendre ou laisser, ces temps futurs seront préférables à ceux actuels.

Il se pourrait aussi qu’il n’y ait plus que des adjoints aux choses utiles et aux choses inutiles. Aux agréables et désagréables. Aux importantes et sans importances. Un adjoint, distingué entre tous, pourra même cumuler les choses inutiles, agréables et sans importances. Lors des inaugurations, il s’ingéniera à faire un discours en tous points identiques à ses attributions. Voilà qui nous changera.

Idem, on s’en doute, pour le sommet de l’État. Ainsi des ministres aux choses sérieuses et pas sérieuses, avec délégations au superflu ou au dérisoire. Le tout, prérogative du Président, sera de départager les candidats. Là, et seulement là, on reconnaîtra les hommes vraiment supérieurs.

A propos de beaux-arts, de bons amis ont voulu me faire plaisir. Ils m’ont convié à voir Le Jeu de l’amour et du hasard. C’était l’autre soir, après et avant la pluie, dans l’aître Saint-Maclou. Une petite centaine de personnes, la compagnie Catherine Delattres et six comédiens au mieux de la forme. Il en faut pour illustrer Marivaux, théâtre léger, sensible et grave. Bien sûr, il y avait pas mal de concessions au contemporain, mais le public ne semble qu’être content à ce prix.

Ce n’est pas le lieu ici de faire de la critique théâtrale (encore que). Disons, avec platitude que je ne me suis pas ennuyé. Les comédiens sont jeunes, frais et semblent naturels. On entendra là qu’ils ne sont pas naturels, mais qu’ils en ont l’air (ce qui est tout le théâtre). Et aussi que, bien compris, le théâtre de Marivaux renvoie toujours à ce qui va suivre. Pas tant à la Révolution et au triomphe de la bourgeoisie, qu’à Choderlos de Laclos et ses Liaisons dangereuses. Non seulement ces gens-là (les personnages) se fichent de tout, mais en plus ils savent ce qu’il leur en coûtera. Ainsi s’achève la pièce : Allons saute Marquis !

Autre constatation ce soir-là : la moyenne d’âge du public. Cheveux gris parfois blancs, vestes péruviennes rouges parfois bleues, les spectateurs échangeaient sourires éclatants et propos complices. La jeunesse ne va pas au théâtre ? Il faut croire que non. Sans doute (et avec raison) craint-elle d’y retrouver ses professeurs.

CCCXCIX.

Temps bénis que ceux où les pâtisseries avaient pour enseignes Au Péché gourmand, Au Doux péché et où les confiseries y allaient d’un Au parrain généreux. Comme concluait Carabine : On avait de la religion dans ce temps là ! Oui, et plus pour le meilleur que pour le pire. A présent, n’est-ce pas, c’est Laïcité Valeur Républicaine et Neutralité Bienveillante. Comme autrefois la concierge, l’agnostique est dans l’escalier. Il n’y a plus que les imams et les rabbins qui prennent ça au sérieux.

De temps à autre, avec régularité, je traverse la cathédrale. Du porche de la Calende à celui des Libraires, autrement dit je tranche le transept. Ceci histoire de joindre, d’un côté le salon Thé Majuscule, de l’autre Dame Cake. De même, il m’arrive de longer la synagogue de la rue des Bons-Enfants. Là, je cherche Au pieux Keiss Kuchen ou, en face, le fameux Joyeux Lekech, deux boutiques indiquées par la jeune bilingue de l’office du tourisme. En vain. L’épicier de mon quartier, un homme sûr, m’assure qu’on a le choix, rue Le Verrier, entre Au Miraculeux Mlaoui et Au Tcherek du Prophète. Possible, mais son sourire discret laisse planer un doute.

Mais assez causé religion et pâtisserie. Parlons plutôt politique et opéra. Un récent rapport (ayant coûté bonbon) a conclu qu’un nouvel opéra serait trop cher à construire. On va donc rénover (une fois encore) notre vieux Théâtre des Arts. Certes, charges d’entretien, mais en a-t-on le premier euro ? Dans l’attente, en haut lieu, on a cherché une solution. Un concours a été lancé dans les bureaux et samedi dernier, face aux douze propositions, les élus ont tranché.

L’idée gagnante est de baptiser le nouveau Théâtre du nom de la célèbre cantatrice Maria Kindarena. L’illustre soprano, pressentie pour être marraine du futur opéra, en assurera aussi le concert inaugural. Bien sûr, les vieux abonnés (éternels esprits grincheux) font valoir que sa voix n’est plus ce qu’elle était du temps de Paul Ethuin. Sans doute. Par ailleurs, la jeunesse suivra-t-elle ? Autre interrogation, le public ne confondra-t-il pas le Théâtre des Arts avec le Palais des Sports ? Ou avec la station du Teor ? On s’en fout a conclu avec autorité le président. Il a raison : n’étant sûr de rien, autant aller de l’avant.

Mais assez causé agroalimentaire. Parlons plutôt urbanisme. J’ai dit ici le quart du mal que je pensais de l’aménagement de l’allée Eugène-Boudin. Le muret célébré pour sa complaisance à accueillir nos fesses flâneuses a été garni de fortes grilles. L’espace qui le sépare désormais du Palais de Justice pourra être envahi de papier gras, cannettes et mégots. Le nettoyage pouvant être érigé en peine de substitution, c’est sans doute un justiciable qui maniera le balai.

Du bas de ma chronique, on a cru que je réclamais des bancs pour s’asseoir. Aussi en a-t-on mis deux (trois ?) dans l’allée. Merci bien. Ce qui était simple, discret et presque élégant, est devenu quelconque, ostensible et tout à fait sinistre. Moralité : la prochaine fois, Félix, tu la fermes.

CCCXCVIII.

L’autre jour, à la radio (France-Culture) émission sur Béatrix Beck ; dans le journal, article sur Léonard Bordes ; dans l’actualité, mort de Georges Mathieu. Qu’ont-ils tous à se rapprocher, à me poursuivre ? Ces trois là, connus et aimés (un peu) pourquoi à quelques jours près se mobilisent-ils ? Viendraient-ils me tirer les pieds ? Ils s’ennuient ? Qu’ils patientent. Je ne les oublie pas. J’arriverai quand j’arriverai.

Comme disent les tricoteuses : Attends, je finis mon rang. C’est chez Phildar qu’on apprend à vivre. Ou survivre. Ou continuer, ce qui revient au même. Une maille à l’endroit, une maille à l’envers, Pénélope et son tricot, Ulysse et ses voyages, tout se vaut. Vivre dans un port console de ne pas voyager. Vieil adolescent, sortant des bureaux de mon père, longeant le quai du Havre, je passais devant une boutique dite Au Marin chic. Cet embarquement, déjà, me suffisait. Peut-être aussi étais-je fermé au romantisme de la mer, des îles et des ancres. Un psycho quelque chose vous en dirait peut-être plus ? Gardons-nous d’aller y voir plus avant.

Y eut-il jamais des marins chics ? Chez les grands couturiers, peut-être. Ou dans les romans de Joseph Conrad. Ou de Jules Verne, auteur moins chic que le précédent. Un peu par désœuvrement, j’ai lu hier (ou avant-hier) Face au drapeau, roman méconnu du second. Toujours emballé d’avoir décidé de lire un Jules Verne, et toujours déçu en le refermant. Ça n’est que ça ? Oui. L’exact contraire de Conrad : toujours à rechigner pour lire ou relire Nostromo ou Au cœur des ténèbres. Puis, une fois achevé, on se dit que tout de même.

Au Marin chic, lorsque celui-ci existait encore (je veux dire le vrai, pas le faux), il y avait à l’entrée du magasin, sur l’extérieur, un oiseau mécanique. Battant des ailes, tournant la tête, il chantait lorsqu’on passait devant ou lorsqu’on ouvrait la porte. Qui écrira trente lignes sur les carillons d’autrefois en usage chez les commerçants ? Tel type de sonneries, de tintements, clair, sourd, frais, obscur, limpide… Pénétrer dans une boutique était comme un avertissement. De quoi ?

Il fut un temps, très ancien, où l’on trouvait à Rouen ni jeans ni pantalon à pont. Pour ce, deux seules adresses : Au Marin chic du quai du Havre, et Aux Stocks réunis de la rue de la République. Mais dire aussi qu’il fut un temps, très ancien, où porter des jeans ne se faisait pas. Quant à porter des pantalons à pont, c’était indiquer… seigneur, comment vous dire… qu’on aimait la marine. Avec ou sans Conrad, avec ou sans Jules Verne. Encore que.

Dernière chose et sans rapport avec ce qui précède : il paraît que la boutique de lampes anciennes de la rue aux Juifs, dite Mauve et goût, va fermer. Encore une singularité locale qui nous manquera. Et en rassurera d’autres ; que voulez-vous, le commerçant rouennais craint surtout qu’on parle de lui. Sa devise est limpide : tiroir-caisse et modestie. Voilà pourquoi il ferme tôt et vote à gauche.

CCCXCVII.

Ouvrant ma radio, j’apprends la mort de Georges Mathieu. 91 ans ! Le temps devait lui sembler long. Il fut le peintre d’une grande partie de ma vie. Pendant près de cinquante ans, je n’ai pu que constater son quasi total oubli. Certes, sa renommée devait beaucoup à André Malraux, lequel le voua à la culture officielle via les arcanes de son royaume farfelu. Ou ce qu’il en restait. Par ailleurs, un mauvais caractère et des opinions indépendantes (il se disait royaliste) en faisaient quelqu’un de peu fréquentable. Du moins, pour ce qu’en décident aujourd’hui les médias de masse.

Je l’ai rencontré à la fin de 1967. M’essayant alors au journalisme, je tentais de placer un entretien. Le prétexte en était la sortie d’Au-delà du tachisme. Le livre (aucun souvenir) venait de paraître chez Julliard. Rendez-vous fut pris avec son agent. La rencontre eut lieu chez La Pérouse, restaurant connu pour sa notoriété (quai des Grands-Augustins). Par bonheur, c’était une fin de déjeuner. Je me suis contenté d’un café, refusant (bien élevé que j’étais) une portion de Zuppa Inglese qui dès mon arrivée me tira l’œil.

Le grand homme portait ce jour là un costume de velours genre bronze ou or, couleur que plus personne n’arbore. Et une curieuse cravate extra-large nouée en lavallière. Pour faire son numéro, Georges Mathieu ne s’épargnait pas. Action painting sur scène comme à la ville. Grands gestes et verbe haut. Ayant un avis favorable signé de Claude Perdriel, j’eus droit à me faire traiter de gauchiste. A l’époque, la chose pouvait se concevoir (moins aujourd’hui). Ce dont je me souviens, c’est d’avoir surtout parlé de Reynold Arnould qu’il connaissait bien et dont les talents de muraliste l’intéressaient. Ah, disait-il, Le Havre, c’est une ville pour la peinture. Vrai qu’il était des bords de mer.

Sa gloire du moment étincelait. Il en profitait et en ajoutait. Lui parlant de Casimir Malévitch, je vantais La Charge de la cavalerie rouge qu’il me semblait pouvoir rapprocher de son Thuir. Au point de vue technique s’entend ajoutais-je. J’ai cru qu’il allait s’étrangler. Ou m’étrangler, ce qui aurait mieux valu. Je voulais lui faire admettre, (pourquoi donc ?) qu’il était surtout peintre d’histoire. Vos toiles comme des esquisses d’avenir. Vos signes sont ceux d’un contemporain du futur. Je dirais aujourd’hui un futur contemporain. Georges Mathieu, celui qui adviendra. Ou quelque chose comme ça, les termes n’étant pas exacts. Bref, je faisais l’intéressant. Je n’ai eu droit qu’un virevoltant : Je vois où vous avez pris vos leçons.

Ce jour, mardi 12 juin, j’ai un souvenir, du chagrin (pas beaucoup, mais un peu tout de même) et encore moins de regrets. Il y a longtemps que j’ai vu (vraiment vu) une toile de Georges Mathieu. Mes yeux ne sont plus ceux d’autrefois. Ma patience non plus. Mon intransigeance seule reste intacte. Quant à mon enthousiasme, hélas.

Que restera-t-il de Georges Mathieu ? Il reviendra. Comme reviendra Victor Vasarely. Ou Bernard Buffet. Tous, ils reviendront. Aussi Reynold Arnould, aussi Malévitch. Tous. Les mêmes tels que le temps les aura changé.

CCCXCVI.

Insomnies à répétition. Compter les moutons n’a qu’un temps. Imaginez le futur aussi. Force est de se rabattre sur le passé. Que vais-je écrire demain où je dois mettre en ligne une énième chronique ? Le réveil lumineux à gros chiffres ne fait pas de détails. Il avance. Lui aussi, seul. Pour faire diversion, allumons la radio. C’est pire. A ce sujet, une réflexion ; autant on peut lire de vieux journaux, autant il est impossible d’écouter de vieilles radios. Ce serait pourtant utile d’écouter le journal parlé de mars 1954. Peut-être en apprendrait-on sur aujourd’hui ?

Vagabondant au fond du lit (image) je me promène en songe du côté de la place de la Pucelle. On a peine à croire que c’était autrefois un endroit étriqué, sans vie, refuge à bagnoles, clodos et cafés à l’abandon. Je me souviens en particulier du Bar des Antilles décoré de boiseries dans le style des années Trente. Il a disparu. Oui, non ? Ou était-ce les Bananiers ? Y aller voir.

De temps à autre, je dîne à La Tarte Tatin. Le genre, saladerie-crêperie, est sans surprise, encore que bruyant. Et pas cher. J’aime observer la clientèle. Beaucoup de jeunes, des filles surtout, et pas des mieux argentées. J’entends (j’écoute) les conversations. Les tables étant très rapprochées, la chose est facile. Un vieux monsieur qui lit un journal, ou qui a le nez piqué dans son assiette, personne n’y fait attention. Apprendre comment on vit aujourd’hui. Dans quoi on se débat. Un détail : je suis surpris par la façon dont ces jeunes gens parlent d’abondance de leurs parents. Et le pire : en bien.

Au-delà, ils se préoccupent de choses matérielles, terre à terre ordinaire, ou encore, seul apanage des filles, des histoires de cœur. Ce qui équivaut vite à parler cul. Dans ces cas, on baisse la voix et je saisis mal ce qui s’échange entre elles. Non que j’espère apprendre quoi que ce soit, mais qu’en pensent-elles, avant et après ?

A La Tarte Tatin, il y aux murs des écrans vidéos. On y voit s’agiter des stars chanteuses, adulées et démonstratives. A leur manière, ces spectres étasuniens veillent sur les fins de mois difficiles et les amours contrariées. Vitraux d’aujourd’hui.

A quatre heures, je rallume et reprends le livre en cours. Est-il question de dormir ou de rester éveillé ? Pour l’heure, il s’agit de repiquer le nez dans les Russes d’autrefois, ceux qui portaient de longues barbes blanches. Ai-je lu autrefois les nouvelles de Léon Tolstoï ? Aujourd’hui j’y découvre un brin de fraîcheur que je n’imaginais pas.

Curiosité, je lis de moins en moins de livres longs, histoire, mémoires ou roman. Désormais, la forme courte me suffit. Me rassure. Qu’irai-je à reprendre La Guerre et la Paix ? Craindrais-je de ne pas en venir à bout, je veux dire, dans le temps imparti ? Vrai aussi qu’on peut mourir en lisant une nouvelle ou un conte. Dites, aller à La Tarte Tatin ne me réussit pas. Faute à la galette auvergnate ? A croire.

CCCXCV.

Dans une récente chronique j’ai dit trois mots sur Ernest Anne, ancien conseiller municipal. Tout dans l’inactuel, le bonhomme ayant passé les quatre-vingt-dix ans d’une vie laborieuse. Outre de l’avoir affublé d’un mot dont j’ai méconnu le sens (ça m’apprendra) je me suis efforcé d’être gentil. Plutôt : je me suis efforcé de ne pas être méchant. Ce que n’a pas manqué relever une amie. Ayant écrit que le père Anne était un brave type, elle a sursauté. Je n’aurais pas dit ça a-t-elle dit d’un ton (le sien) inimitable.

Sans doute a-t-elle raison. Ou tort. Je m’en suis sorti avec mon mauvais esprit habituel : Tu dis ça parce que tu as été recalée au concours des Reines de Rouen. On sait en effet qu’Ernest Anne se mettait en quatre pour soutenir et maintenir cette grotesque institution. Il semble me souvenir que lors de la première élection d’Yvon Robert, c’était en 1995, l’équipe municipale nouvelle émit le vœu d’abroger ce royal concours féministe.

On vit alors à quel point les Gardes Suisses veillaient. Comme pour les 24 heures motonautiques, il y a des institutions locales auxquelles il vaut mieux ne pas s’attaquer. Ainsi du concours des balcons fleuris, le périmètre de la foire Saint-Romain, la circulation en ville, le Théâtre des Arts… Ajoutons-y le passage du Tour de France, érigé depuis peu en rendez-vous indépassable. A ce propos, je cherche un hébergement à la campagne, au calme, les quatre, cinq et six juillet prochains. Toutes propositions étudiées.

Mon amie, celle qui ne porte pas Ernest Anne dans son cœur (ne l’a jamais porté, ne le portera jamais) hésite à m’accueillir. Elle me sacrifie à son chat, triste animal d’une pâle nuance rousse. Je suis comme Paul Léautaud, moins l’amour des bêtes et le talent des écritures. Ça ne console pas, y compris pour l’orthographe et le vocabulaire, matières qu’il possédait à fond.

Autre chose. Passez-vous par l’allée Eugène-Delacroix (La Liberté guidant le peuple) ? Si oui, vous n’aurez pas été sans vous enorgueillir, à l’intersection avec la rue Ganterie, d’un kiosque à journaux imitation 1900. Vert et mastoc, on feint de croire qu’il va revitaliser la presse et ses ventes. Rien du tout. Le vrai est qu’il est là pour occuper le terrain, pour masquer la perspective sur l’allée et le musée de Peinture. On comptait déjà là jardinières, entrées de parkings, et invincibles terrasses de bistrots, que manque-t-il ? Laissons la réponse aux conseillers de quartier.

S’il est une désillusion contemporaine, c’est celle-ci. Voilà des gens dont la mission est sans cesse placée sous le signe du renoncement et de la soumission. Être conseiller de quartier (quel quartier, quel conseil ?) c’est endosser le triste habit de l’imposture démocratique. Relayant la décision municipale (au vrai celle des seuls techniciens) ils donnent un corps et une tête à ce qui n’en a pas. On se demande toujours ce qui les fait traverser aux carrefours : la naïveté ou la rouerie ? Un peu des deux sans doute. Mais il faudrait en parler plus longuement. Encore que.

CCCXCIV.

La campagne locale pour les élections législatives vous passionne-t-elle ? Pas tant que ça, n’est-ce pas ? D’ici, je le vois à votre tête. Pour ce qui concerne notre première circonscription, quatorze candidats ! Autant dire que Fantômette ne risque pas d’être battue (elle risque même de gagner). Dès lors, amusez-vous à compter les bulletins des treize autres. Mais j’y pense, Honoré de Balzac n’a-t-il pas écrit Histoire des Treize ?

Le roman, à l’origine prévu en feuilleton, mettait en scène une société secrète. Le projet, plus qu’inachevé (trois épisodes) n’aboutit pas. Cependant, à lire la préface de 1831, on perçoit que l’auteur ne pensait à rien d’autre qu’aux élections rouennaises de 2012 :

Il s’est rencontré, sous l’Empire et dans Paris, treize hommes également frappés du même sentiment, tous doués d’une assez grande énergie pour être fidèles à la même pensée, assez probes pour ne point se trahir, alors même que leurs intérêts se trouvaient opposés, assez profondément politiques pour dissimuler les liens sacrés qui les unissaient, assez forts pour se mettre au-dessus de toutes lois, assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour avoir presque toujours réussi dans leurs desseins.

Quelle actualité ! Seule variante, on constate parmi nos actuels treize, la présence de cinq femmes. Rien de rédhibitoire, et même oserai-je, l’intrigue pouvait s’en trouver renforcée. Oui, une Nouvelle Histoire des Treize vous aurait tenu en haleine et, à condition que je m’y sois mis, vous conter avec brio les péripéties de la campagne. Coups de Jarnac, poignards dans le dos, squelettes dans les placards… tous ingrédients du feuilleton populaire d’autrefois, écrit d’une plume alerte et dotée d’un humour ravageur. Ouf.

Alors, je m’y mets ou pas ? Pour avoir l’avis desdits secrets sociétaires, je les ai conviés au restaurant. Les Treize sont venus. Mon projet expliqué, l’ambiance s’est refroidie. Pourquoi treize et pas quatorze ? a demandé M*** ? De nouveau, explication, et cette fois points sur les i : Fantômette l’emportant, c’est que les Treize sont d’accord pour. D’où la troublante proximité avec Balzac : assez politiques pour dissimuler les liens qui les unissaient… Oui, le feuilleton montrera pourquoi et comment tout a été fait pour qu’elle gagne. Et décidez-vous vite, il ne reste que six jours.

Le repas débutait. On choisissait la formule. Entrée et plat, plat et dessert ? Chacun voulait un changement de garniture. Quitte à payer un supplément ? Pardi, Félix régalait ! Commande prise, la parole devint plus libre. Oublié mon feuilleton, on parla politique. Plus la conversation avançait, plus les chances des uns et des autres augmentaient. Tous se voyaient avec des scores à deux chiffres. Sortaient des urnes triangulaires certaines, quadrangulaires probables, pentagonales éventuelles. Je l’avalerai comme cet Opéra disait Q*** ; elle est cuite comme ma crème est brûlée, répliquait G***. Le serveur intervint : y aura-t-il des cafés ? On en prendra tous répondit P***. Ce mot fut suivi d’un grand silence. Chacun se regardait. J’ai dit une bêtise ? Le serveur répondit que non. Il souriait comme dans un récit anglais.




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