Archive mensuelle de mai 2012

CCCXCIII.

La face Est du Palais de Justice, côté tenant à l’allée Eugène-Boudin, a été restaurée. Du même élan, ladite allée a été remise à neuf. Le tout ayant été fait avec modestie, l’habituel public sceptique attendait la suite avec sérénité. Une fois encore, les mauvais esprits le restent, ils ont gagné. Voici pourquoi. L’autre jour, veille de Pentecôte, le ciel semblait se réjouir. Touristes et simples badauds arpentaient la ville d’un même sentiment.

Quoi de plus agréable, sous ce soleil frappeur, que de se reposer à l’ombre ? Ici, dos au Palais de Justice, asseyons-nous sur ce muret de pierre. Haut d’une cinquantaine de centimètres, séparé du Palais d’un bon mètre, les tailleurs semblent l’avoir posé pour l’agrément de tous. Aussi agréable à l’œil qu’aux fesses, tenant à l’allée sur toute sa longueur, il offrait ce jour-là le frais repos et le vrai coup d’œil sur la foule déambulante.

Las, comme disait Carabine, c’était trop beau. Le muret n’était pas là pour les culs, jeunes ou vieux, mais pour accueillir de fortes grilles. On a commencé, et sans doute déjà fini, de les installer. Plus question de prendre le muret pour un banc. Ceci n’est pas un lieu de villégiature, mais le lieu de la magistrature. Sur celui des magistrats, de ceux qu’il faut protéger en les enfermant.

Pour l’avenir, ces grilles permettront aux élèves du lycée Camille Saint-Saëns (Le Carnaval des Animaux) d’accrocher qui mon scooter, qui mon booster. Là, les doctes escholiers enchaîneront leurs espérances à l’aide d’antivols aussi rébarbatifs qu’encombrants. Dès lors, d’en haut, juges et substituts intègres pourront, entre les taches d’huile, contempler (voire surveiller) le fond des dossiers en cours. Ah, c’est ça un Vision 110 ! Vous voyez, Catherine, j’aurai l’air moins bête à l’audience. Mais juge-t-on encore les voleurs de scooters ? Qu’importe.

Sans plaider sur le fond, le piéton de Rouen ira se reposer où il voudra, c’est-à-dire ailleurs. Les endroits ne manquent pas. Par exemple dans le somptueux et spacieux square dit de la Cour d’Albane, à l’ombre de la cathédrale et de son espace Monet. Constatons que pour les Rouennais naïfs qui réclamaient ici un jardin, le résultat est à la mesure de leur illusion : énorme. Comme le muret du Palais n’était pas un banc, le jardin d’Albane n’en n’est pas un. C’est la réplique minuscule du square André-Maurois (Le Pays des trente-six mille volontés) en plus neuf, en plus blanc, et en moins… comment dire ?

Pour ceux qui ne croient à rien et veulent tout voir, ce dernier square est là-haut, du côté de Beauvoisine. Un peu de grimpette, pas mal de poussière, ils verront à quoi il faut s’attendre. Pour le reste, Rouen continue son chemin, celui de la certitude et du solide bon sens. Ça évite d’endosser des habits trop neufs et de se juger à l’étroit.

Une dernière chose : je lance une souscription aux fins d’acquérir un dictionnaire français ; sans doute y trouverai-je la définition du mot contempteur. Ceci m’évitera à l’avenir de prendre un mot pour un autre. Encore que.

CCCXCII.

Les plus vieux Rouennais d’entre nous ont-ils noté la disparition, à l’âge de 93 ans, d’Ernest Anne ? L’homme fut grand pratiquant, humble contempteur des Reines de Rouen et paisible habitant du Mont-Gargan. Ajoutons qu’il fut aussi (avant tout ?) conseiller municipal dans des temps forts anciens. Pour tout dire lorsque Jean Lecanuet occupait autant de postes possibles qu’imaginables : député, sénateur, maire, conseiller général et président, sénateur, conseiller régional et président, ministre… que sais-je encore ! Tout ça en même temps ou dans l’alternative. Inutile de dire que c’était autrefois, du temps des rois. Des choses qu’on ne verra plus. Ou si peu.

Ernest Anne était un brave type, un peu baderne, assez obstiné et assez malin. Sinon en Dieu, il ne croyait à rien d’autre qu’à compter sur lui-même. Et seulement. Dans un genre à peine différent, Jean Lecanuet lui ressemblait. D’où une carrière politique un brin mastoc mais tenant la route. A la mairie d’ici, on en cherche encore le mode d’emploi. L’animal, où l’a-t-il caché ? disait l’autre jour Yvon Robert. Valérie l’aura trouvé et emporté a conclut Philippe Novel. Cet ancien et futur chef de cabinet en sait plus qu’il n’en dit.

Oui, Jean Lecanuet, du temps des rois. La preuve ? On a pu lire, il y a peu, que le « Garde des Sceaux » (on évite ainsi la répétition) était « enterré » dans une crypte romane « avec sa femme ». La chose est insérée dans notre quotidien régional en liquidation, Paris-Normandie (In Memoriam), du mardi 22 mai 2012, page 7. Ces précisions pour prévenir les reproches d’approximations dont je suis, paraît-il, coupable (mais pas responsable).

Notons en passant que le signataire de l’article est, à mon seul sens, le digne héritier du style et des bourdes de Roger Parment, lui aussi journaliste dans les mêmes lieux, lui aussi conseiller municipal itou. Ma notation signale donc au présent journaleux que ses ambitions restent entières. Mais, à le lire presque chaque jour, il n’en doute pas.

Donc Jean Lecanuet fut inhumé comme Chilpéric ou Clotaire, avec ses chiens, ses armes et sa femme. Le temps aidant, ces règnes nous demeurent obscurs. En sera-t-il de même pour celui de Valérie Fourneyron ? De vieux et pieux chroniqueurs nous le diront. Quant à Yvon Robert, maire du Palais sous Frédégonde, il est à craindre que les mois futurs lui soient comme une répétition de ce qu’il a déjà connu.

Nous gagnerons en 2014 ! me dit la dame du pressing, personne liée avec l’épouse du coiffeur fréquenté par deux conseillers municipaux, l’un siégeant, l’autre jamais. Du moins, ils le disent… ajoute-t-elle. Le pensent-ils ? Cette fois, c’est moi qui parle. A l’évidence non, dans deux ans (un peu plus, un peu moins) ayant tout gagné, les socialistes perdront tout.

Viendront alors les règnes de Théobald et de Childebert. Ah ouiche, vous verrez la différence ! Et ne venez pas me dire que vous n’étiez pas prévenus. Le conseil du jour : lire Rouen Chronicle comme un vieil hebdo de la semaine qui vient.

CCCXCI.

Ces chroniques sont écrites selon l’humeur. Celle du présent que j’essaie de confronter, autant que faire, au passé. Celui disparu et dont je tente de me souvenir. Pas toujours sans faille, mais sans nostalgie ni ressentiment. Enfin, là aussi, autant que faire. Nombre de devanciers s’y sont essayés (avec un talent infini). Rien de neuf. Mes seules coquetteries : pour chaque chronique, texte et phrases courtes, mélange de sérieux et de blague, le tout laissé au discernement du lecteur.

Plus avant, mes limites sautent aux yeux : orthographe défaillante et un certain manque de conviction. Toujours été ainsi : jamais certain de ce que pense. Des fois oui, des fois non. Sur ceci et cela, il m’est possible de défendre le contraire. On connait ça : le vent et la girouette. Il n’y a que la vitesse de la lumière qui puisse me mettre d’accord. A condition que ce mystère soit résolu. Pour moi et pour les autres.

Une question me taraude : la distance. Celle entre ce dont je veux parler et le temps de l’écriture (sinon de publication). Le Net, pour dire cru, va vite. Penché sur l’actualité locale, je crains le « réchauffé ». Mais, de même ton, j’ai horreur de la réaction à chaud. D’où l’autre menace : ni chaud, ni froid. Bref, le tiède. Dit aussi l’esprit de l’escalier.

Sans broyer du noir, voilà pour ces jours-ci comme un coup de bleu. Aujourd’hui, mon pessimisme génétique résiste à la rigolade. J’aime plaire et réclame l’amour du monde. Ou celui des autres, perdu à jamais. Avec un tel caractère, on perçoit vite qu’il est facile de séduire. D’où l’impression que j’ai de beaucoup céder à la facilité. Impression vite évacuée par l’écriture de la chronique suivante. Vrai, j’aurais pu être journaliste : seul importe l’article de demain.

Pourquoi l’avouer ? Occupé à l’intendance de mes écritures, je m’interroge sur le fait de supprimer les commentaires au journal de Félix Phellion. J’hésite. D’un côté, oui, de l’autre non. Vrai que certains commentaires ne commentent rien, d’autres commentent pour de bon, d’autres à côté. Chacun, dans ce cadre étroit, est libre. Et croyez-moi, les plus pertinents sont souvent les plus anodins (le contraire ?).

Ce que j’y redoute : la leçon de morale. J’avais dix ans qu’elles me tordaient le foie. Ça n’est pas à quatre-vingts qu’on va me poser un cataplasme moutardé. Suivant les chroniques, de belles âmes (dites aussi pharisiennes) m’exhortent au bon sens et à la bonne direction. Qu’elles s’épargnent cette peine ; pour la contrition, elles ne m’apprendront rien que je ne sache déjà (la nuit, lorsque je ne dors pas). Mon âme perdue le fut à cause de ma trop grande subtilité. Ce n’est pas une excuse ; c’est un constat.

Me revoici moraliste et davantage que chroniqueur. Au fond, je devrais m’en tenir aux rues. Bons-Enfants, Percière ou Massacre, seuls endroits où je ne me perds pas. Et là où les autres me trouvent.

Brr… Que de sérieux et que de solennel ! Franchement, c’est à ne pas y revenir.

CCCXC.

A Rouen les sujets de rigolade ne manquent pas. Dernier en date, la construction d’une résidence pour étudiants accolée à une maison de retraite, le tout pile face notre vieille Bonne Nouvelle (pour les horsains, la prison). Reconnaissons la fine ironie des promoteurs : sans quitter le quartier, on pourra passer notre vie à fréquenter l’une après l’autre.

Simple anecdote, voici le mieux. On sait la variété qu’offrent les arts décoratifs ; le vieil architecte condamné à réjouir the students a cru devoir habiller sa façade de grands motifs inspirés des toiles de Pier Mondrian. Ni chaude, ni froide, la chose a déjà conquis Yves Saint-Laurent et le groupe l’Oréal. Le maître de l’abstraction, né en 1872, mort en 1944 (jugez du peu) est devenu un lieu commun. Entendez-là que tout le monde s’y retrouve.

Seulement voilà, un qui ne coupe pas dans ces fariboles, c’est l’adjoint municipal en chef de l’urbanisme, l’irréductible Yvon Robert. Quoi Pier ? Qui Mondrian ? L’esprit le plus froid qu’on puisse trouver place de l’Hôtel de Ville n’a que faire de ces références savantasses. Lui, il juge ça trop extrême et trop bigarré. Il le dit et, presque, il le pense. Vrai que notre homme est le contraire d’un coloriste. Partout il s’accommode du gris antirouille, le passe-partout du bâtiment, facile à appliquer, facile à recouvrir, sèche en une heure et ne coule pas.

Là où notre maire (ancien, futur et actuel) est fort, c’est qu’il renvoie Alain Elie, l’architecte coupable, à sa planche à dessin. Oui, pour qui connait l’abondante et trop locale production de ce malheureux façonnier, la leçon est rude. Pour une fois que j’ faisais le fantaisiste ! Dame, on n’est pas si sot, tout ici lui indiquait la marche à suivre, que n’en a-t-il profité pour, comme on dit, se faire mousser !

Oui, pourquoi ne pas avoir reproduit un quelconque impressionniste, un barbouillage vert, bleu, rose, un jardin, un ciel, de l’eau courante, de la lumière partout, de petits personnages indistincts, ce qui plaît et fait rêver, sans être extrême ni bigarré.

Dans la chambre étroite du jeune Martin, entre deux gorgées de Red Bull, on s’interroge : T’aimes ça, la peinture, toi ? Charlotte n’en sait rien. Elle fait ses tresses africaines et pense qu’il faut qu’elle aille voir sa mère.

Pour le temps qui leur reste, les vieillards de la résidence rêvent de déjeuner à la campagne. Tu sais, lorsque nous allions dans ce restaurant au bord de la mer… Il s’appelait comment déjà ?

A la froide lumière du néon, la prison s’endort avec lenteur. Rachi, mon bel amant, vois-tu ces iris blêmes et ces pivoines sanglantes ? Non, Rachi voit seulement qu’il n’y a déjà plus de Benco.

Yvon Robert est un homme admirable. L’art ne sauve de rien. Ni Pier Mondrian, ni Claude Monet. On s’en amuse, on croit que ça aide. En fait, il ne sert qu’à désespérer davantage. Yvon Robert ne le sait que trop. Là, devant la façade, devant le mur nu, il préfère la vérité.

CCCLXXXIX.

A propos d’une énième inauguration locale, un vigilant lecteur a voulu croire que je recyclais mes archives. Admettons un peu de pose de sa part. N’empêche, ce commentaire m’a vexé : vanité d’auteur. Qu’il y ait dans ces chroniques un ton recuit, j’en suis le premier navré. N’est-ce pas l’air du temps ? Jugez-en : me voici contraint de reparler du défunt Palais des Congrès et du tout neuf Espace Monet-Cathédrale.

Il y a quatre ans, j’ai dit le bien que je pensais (pense toujours) de l’immeuble construit vers 1975 par Jean-Pierre Dussaux. Le gros bon sens local a considéré l’édifice comme une monstruosité. Le Baby Rouennais né de ladite année a tété ce lieu commun mélangé au lait de sa mère. Son lait digéré, devenu écolier, le rot s’est transformé en opinion architecturale. Puis, s’y mêla une rancune tenace : pourquoi mes parents m’ont-ils fait héritier de cette horreur ? Chaque soir le lycéen murmurait en secret : un jour, je me raserai et raserai le Palais des Congrès.

Rien ne résiste aux rêves de l’enfance, surtout avec le concours des bulldozers. La destruction arriva aux termes d’une longue agonie. Année après année, sans perdre ses convictions, l’élégant bâtiment (oui, oui) s’était mué en friche industrielle. Hiver, printemps, été, automne, à l’ombre de la cathédrale, la ruine résistait, conservait son énergie et sa conviction (sens religieux). Un exemple ? Les magnifiques photos du fameux Thomas Boivin d’avant l’ultime massacre (s’y reporter). Une municipalité intelligente (un propriétaire pas trop idiot ?) se serait grandie en conservant cette ruine. Y instaurer un lieu voué à l’imaginaire et à la création nous aurait sauvé de la servitude aujourd’hui proposée.

On voulait des logements et des commerces, du béton et de la pierre, du verre et du fer, balcons et terrasses, arbres et fleurs, du pas trop haut et du pas trop petit, du lourd et du léger, cher et pas cher… pas de soucis, dit l’architecte, vous aurez tout. On le sait, Jean-Paul Vigier, signataire, est un habile artisan sachant répondre aux cahiers des charges. Il faut que les futures mamans allaitantes de 2012 en persuadent leurs marmots : on a voulu ce qu’on a eu. Et d’ajouter : tu ne m’en voudras pas, mon cher petit ?

Ces jours-ci, on commence à enlever les palissades. Qu’il fait beau ! Qu’hélas le touriste abonde ! Plus les ouvriers s’activent et plus se mesure le néant du résultat. Rien à en dire, en bien ou en mal. C’est le Palais de la transparence, la Citadelle de l’inexistant, le Château de l’aperçu. De loin, on croit voir un décor de carton-pâte, sorte de Village Potemkine qu’il suffira un beau jour de démonter. A moins que, venu de la rue Saint-Romain, un gros coup de vent nous l’abatte d’un seul coup. Ah, dites, ça fera du bois pour l’hiver.

Va-t-on nous organiser des festivités inauguratrices ? Serais-je invité ? Vais-je encore avoir droit aux macarons ? Si oui, promis, je vous en parle. Si non, tant pis, vous ne perdrez rien pour attendre.

CCCLXXXVIII.

A peine sommes-nous sortis des élections présidentielles, qu’il faut plonger dans les législatives. Rouen Chronicle, journal romain, doit-il y sacrifier du temps et de la place ? En dehors du fait que le républicain président socialiste soit natif d’icelui, il y avait peu de raisons de s’attacher, ces dernières semaines, à autre chose qu’à décrire les états d’âme de son rédacteur. Ce que j’ai fait avec plus de franchise que de conviction.

Session de rattrapage : pour le second tour, j’avais indiqué ma préférence, celle du bulletin blanc. C’était sans compter sur l’ultime avis de mon champion et ceux, discrets mais fermes, de mes connaissances. A voter blanc, je risquais aussi (peut-être) de rejoindre, le vote bleu marine. Amateurs de Michel Pastoureau que nous sommes, le code des couleurs m’a vite rappelé à la raison. Quant à François Bayrou, il fallait le suivre, quoique qu’il en soit, jusqu’au bout. Ce que j’ai fait. Ave Imperator morituri te salutant.

Ultime raison, et je livre ceci à votre méditation, à deux pas de l’isoloir, j’ai eu le pressentiment que voter blanc allait servir l’espoir impitoyable du candidat perdant. Bref, pour faire simple, j’ai voté François Hollande par crainte de passer pour un facho, puis par celle d’en reprendre pour cinq ans. En politique, il faut toujours compter avec les trouillards. A eux seuls, ils détiennent la clé de tous les votes (les sondeurs les nomment les indécis). Ce qui me rassure, vu mon âge, on ne m’y reprendra pas (rires sur les bancs de la Gauche).

Bon. Alors, les législatives ? Pour les Rouenno-rouennais, le suspense va être mesuré. La ville vote à gauche, fait acquis. La droite légère est évanescente, la dure est inexistante. Restent les Verts et les Rouges (comptons pour rien les Orangistes du Modem qui, comme moi, devraient avoir honte d’y croire encore). Donc c’est du côté des Italiens (code des couleurs) que viendra l’intérêt (très relatif) de la chose. On additionnera, on fera des soustractions, même on divisera. Il n’empêche, ce sera pour constater, comme aux temps anciens du règne de Jean Lecanuet, que si nous voulons que tout reste comme avant, il faut que tout change (discrète citation).

Apprêtons-nous, chers lecteurs à voter pour Michel Bérégovoy, Janine Bonvoisin, Henri Colombier ou Jean Allard. Ceci, au choix, et comme il est dit chez les vieux auteurs : comme il vous plaira. Si ce n’est pas pour ceux-là, ce sera pour d’autres, ni meilleurs, ni pires. Les mêmes, mais en couleurs. Un exemple ? Tenez, sans chercher plus loin, le grand là, avec des cravates affreuses et un portable vissé à l’oreille. Comment s’appelle-t-il déjà ?

Oui, bien au froid, dans sa crypte de Boscherville, Jean Lecanuet nous regarde avec jubilation. Arpentant les couloirs de la mairie ou du conseil général (ça m’arrive) je croise les figures oubliées d’autrefois ; si je lis Paris-Normandie (ça m’arrive) je repère les tournures de phrases du passé ; regardant s’édifier l’espace Monet-Cathédrale, je vois construire le parking des Emmurées… Que voulez-vous, je n’y peux rien, chez moi c’est chronique !

CCCLXXXVII.

Dimanche, le fils du docteur Hollande est devenu président de la République. Beau parcours. Qui se souvient de lui, en culottes courtes, achetant de la pâte de réglisse chez Héloin ? Peu sans doute. Et surtout personne du quartier. A quand la plaque sur le 84 de la rue des Carmes ? Avec notre manie mémorielle, elle ne saurait tarder.

Que lui reste-t-il de sa ville natale ? Comme tout un chacun, quelques souvenirs, quelques images, des odeurs et des sons. Se souvient-il de Novelty, de la librairie Stella, de la bijouterie Graïc ? Se souvient-il qu’on a acheté son premier pantalon long chez Jacky, juste en face de l’appartement ? Que tout petit, on l’emmenait voir les cygnes au jardin Solferino ? Qu’on achetait du museau vinaigrette à la Charcuterie de la Crosse et qu’il n’aimait pas ça ? Qu’il voulait toujours aller chez le pharmacien de la rue Ganterie parce que celui-ci lui offrait à chaque fois des boules de gommes ? Et de la première fois qu’on l’a emmené au cinéma, au Ciné-France, voir un drôle de film avec un gros bonhomme, un traîneau et de la neige !

De l’enfance on croit toujours garder ce qui n’a pas d’importance. Pourquoi se souvenir de l’odeur qui régnait dans la boutique des cafés Giorza ? Bientôt, pensera-t-il parfois, souvent, rarement, à la piscine Gambetta, au Pensionnat Saint-Jean Baptiste, au bois du Roule, au Marché aux Fleurs ? Pensera-t-il à la Foire Saint-Romain, au Muséum d’Histoire naturelle, et à Rouen qui chante, le marchand de farces et attrapes ?

Quelquefois, oui, au fond de la nuit, à l’Élysée, lorsque dans les couloirs rôdera le fantôme de François de Grossouvre. A ce moment, les boiseries craquent, le vent agite les arbres et on entend grincer les grilles à la Porte du Coq. Tu ne dors pas ? s’inquiètera Valérie. Elle voudra allumer, et chercher la bouteille de sirop Noctium. Il n’en voudra pas. Reste dira-t-il.

Tu penses à l’Europe ? Non, il ne pensera pas à l’Europe, ni à la crise, ni aux marchés. Il pensera à sa mère, revenue de La Vieille Tricoteuse, qui lui fera un petit gilet marron avec deux canards jaunes sur le devant. L’a-t-il usé ce gilet ! Où est-il ? On a fini par le jeter, je crois. Il aimerait, ce soir, le retrouver. Ah, se dira-t-il, c’est ainsi qu’il aurait fallu vivre, toujours enfant, toujours avec le petit gilet aux canards jaunes. Il finira par s’endormir.

Cette chronique serait incomplète sans qu’on dise trois mots sur le malheureux candidat perdant de ce deuxième tour. Ayant quitté l’Élysée, on sait qu’il fut chassé de Paris et qu’il reprit sa carrière de comédien itinérant. Embauché dans des tournées de province, il remporta plusieurs succès d’estime, surtout dans le répertoire des comédies et les mélodrames à la mode. La fin de sa vie est mal connue ; le manuscrit de Lagrange le signale pour une dernière fois à la foire de Tarascon, incarnant un Matamore vieillissant dans El Desquito del Capitan, antique farce castillane.

CCCLXXXVI.

Ce jeudi 26 avril, Molineux me traine à l’inauguration, réelle ou supposée, du Musée de la Céramique. La fête, pluvieuse, se déroule dans l’actuel Hôtel d’Hocqueville, appelé dans mon jeune temps Hôtel de Bellegarde. Presque moins de monde que de parapluies. L’assistance guigne les personnalités, l’ouverture des portes, et le camion du traiteur Cirette. Pourquoi est-on là ? Les discours, la porcelaine, les macarons ? Un peu des trois, sans aucun doute.

Si l’on souhaite la forte averse qui nous débarrasserait des premiers et ferait accéder à la seconde, la même nous priverait des troisièmes. S’y mêle un brin de jalousie et pas mal de préséances. C’est là, sur le motif, qu’on reconnaît les meilleurs d’entre nous, ceux qui sauront profiter du triangle (discours, porcelaine, macarons) en ayant l’air d’y être prioritaire et d’en être en même temps blasés. Cet art est difficile, ne comptez-pas sur moi pour vous y initier.

Les discours s’éternisant, les conversations s’animent par petits groupes. Culture, vacances, météo, santé, politique ? X*** m’aborde et me demande si, comme lui, je redoute la victoire du Hongrois. Il frémit et se lamente : A ton avis, va-t-il repasser ? Mon assurance sereine parvient à le calmer. Son cher Hollandais sera le premier et l’unique à l’arrivée. A deux pas, un autre invité, égal soutien municipal, se félicite des chiffres locaux : On s’en tire bien, tu trouves ? L’ayant connu autrefois trotskyste, je douche son enthousiasme : Oui, et comme le scandait dimanche dernier la Bretonne : ce n’est qu’un début, continuons le combat ! Son nez se tord ou s’allonge, au choix. Il est temps d’admirer les faïences.

Ladite rénovation consiste surtout en un rafraîchissement (pas du luxe) des lieux et à deux mises en scène peu convaincantes. Imposants rideaux, jolies nappes, belle verrerie… on frise le catalogue des Chambre d’hôtes d’exception. Pas de doute, il faut impressionner les Japonais. Molineux trouve que j’exagère. Oui, comme la porcelaine, c’est ma marque de fabrique. Lui n’a d’yeux que pour la jeune conservatrice. Grande et gracile, elle arpente les salles d’un pas conquérant. A son passage, les boiseries résonnent de sa voix dynamique. Elle a le chic parler de sa jeunesse, glosant sur la porcelaine de LimogeuuuH… la faïence de NevereuuuH…

Lors des discours, on nous a vanté un buffet normand acquis par je ne sais quelle société de bienfaisance culturelle locale. Il faut, parait-il, l’admirer. Une fois devant, Molineux et moi restons dubitatifs. Rien à en dire sinon que c’est un meuble lourdingue, trop grand pour l’emplacement qu’il occupe. A tout prendre, on en trouverait trente (mettons quinze) chez toutes les veuves de trésorier payeur général du quartier Saint-André.

Nous récupérons nos parapluies au vestiaire et sortons. Il ne pleut plus. Dans la cour, buffet pour buffet, celui de Cirette semble avoir fait recette. Les sombres et discrets serveurs remballent. Sur le pavé, quelques notabilités s’attardent. Preuve de notre loyalisme, nous saluons avec chaleur Madame le Maire et Madame la Sénatrice. Que voulez-vous : on est Rouennais ou on ne l’est pas !




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