CCCLXXVIII.

Autres boutiques encore : A la Fiancée et Au Soulier d’Argent. La première, rue Jeanne d’Arc, n’existe plus ; la seconde, rue Rollon, survit. On y trouve de bons et beaux chaussons, de quoi aller se coucher. Fiancée et Soulier d’Argent, avouez que le conte est tentant. On pourrait le traduire du jeune Hoffmann, une histoire pleine de toits gothiques, de gros taverniers et d’étudiants bégayants. On l’intitulerait La Fiancée aux souliers d’argent, légende rouennaise.

Autrefois, dans la vieille ville, tous les joyeux garçons connaissaient la Taverne Kammerzell. Et connaissaient la jeune Lisbeth, l’aimable serveuse. Chaque fin de semaine, elle glissait de table en table, portant aux uns de grands bocks de bière, aux autres de solides assiettes de chou cuit. Parmi ses admirateurs, nul n’ignorait que Lisbeth, plus que serveuse, était étudiante en commerce international et payait ses études en passant son tablier de serveuse.

Un soir d’hiver, ayant fini son service, elle regagnait la chambre qu’elle louait, rue des Hauts-Mariages, chez la veuve du conseiller Callas. Ah, soupirait-elle, comme j’aimerais porter des souliers d’argent ! Lisbeth, fille d’Ève, aimait les miroirs flatteurs et les souliers petits. D’autres étudiants, ceux-là en psychologie, lui répétaient ce qu’on savait de cette passion funeste, mais Lisbeth n’en croyait rien. Souliers d’argent elle voulait, souliers d’argent elle aurait.

Au carrefour de la Crosse, sous l’auvent de la boutique Timberland, elle aperçut le nain Valérius. Celui-ci, comme tous ses semblables, possédait le don de divination. – Eh bien, petite Lisbeth, les auras-tu tes souliers ?Ah je voudrais bien, vilain nain, mais comment ?Épouse Arnaud le savetier suggéra le nabot.

Lisbeth haussa les épaules. Épouser Arnaud ! Est-ce pour moisir derrière des bottines qu’on fréquente la Rouen Business School ? Valérius n’avait-il d’autre moyen ? L’ignoble troll se gratta la tête. Que les femmes sont exigeantes ! Reviens demain et ton vœu sera exaucé.

Le lendemain, minuit sonnait au clocher de Saint-Nicolas, lorsque Lisbeth retrouva Valérius. Veux-tu toujours tes souliers d’argent ? Prends ce pot de Crème Merveille ; il te faut la manger toute entière et demain tu auras tes souliers. Mais attention, pour garder tes souliers, tu devras chaque soir manger un autre pot de Crème Merveille. Comment la trouverai-je demanda Lisbeth ? Ne t’inquiète pas, le pot ne se vide jamais.

Ainsi fut fait. A partir de ce jour Lisbeth fit l’admiration de tous les joyeux garçons de la Taverne Kammerzell. Jamais fille n’avait eu d’aussi beaux souliers et tous les clients voulaient la demander en mariage. Cependant, au bout de six semaines, Lisbeth sentit que son ventre s’arrondissait. Un matin, chaussant ses souliers, elle eut des nausées. Enceinte ? Valérius, méchant nain, qu’as-tu-fait ! Le nain, plus médium que jamais, apparut dans la chambre. – Fille ambitieuse et coquette, te voilà punie ; tu n’es pas enceinte, seule la Crème Merveille te rend grosse ; tu seras demain comme un tonneau ! – Ah, maudit, mais qu’est-ce donc que cette Crème ? Sardonique, Valérius saisit le pot et découvrant l’étiquette, annonça d’un ton triomphal : Nutella !

3 Réponses à “CCCLXXVIII.”


  • Excellent conte que l’on devrait enseigner à tous les petits monstres qui tapissent nos canapés et coussins de cette crème qui fait les beaux jours de nos diététiciens !!!

    Bien cordialement

  • La petite souris

    « Elle filait un mauvais coton. Elle épaississait. » (Marcel Proust parle ici d’Odette de Crécy, mais ma citation est peut-être un peu grignotée).

  • marchal patrick

    bonjour,

    … et tout se termine bien : Lisbeth fréquente Kindarena
    et fait du sport chaque jour. Elle retrouve sa ligne, transpire de beauté . Elle est très regardée et là commencent les ennuis !

    Seul son ami Diogène regrette qu’elle ne soit pas devenue tonneau..

    dadamicalement

    patrick marchal

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