Archive mensuelle de avril 2012

CCCLXXXV.

Le croire ou pas, le dimanche de l’élection, au premier tour, dans l’isoloir, ma main n’a pas tremblé. Comme on dit : j’étais sûr de mon coup. Au soir, devant les résultats je ne me suis étonné de pas grand-chose, sinon de ce que chacun d’entre nous constate. Et déplore ou regrette, selon. La politique et les élections devraient nous apprendre la modestie ; c’est souvent le contraire. Je compte pour négligeable le prochain tour, dimanche, où j’irai voter blanc. Façon de dire car mon enveloppe sera vide. Mes espérances le sont déjà.

Puis nous nous dirigerons vers les législatives. J’attends sans impatience le traine-patin que nous dégotera le bureau parisien du Modem pour représenter la circonscription. Il (ou elle) sera bien le seul à y croire, plus quelques électeurs (pas beaucoup) dans mon genre. Pour le reste, le Parti dominant remportera tous les suffrages. Il le fera avec son arrogance coutumière et s’estimera le vainqueur d’un combat qui n’a pas eu lieu. Le parti de l’ancien président (battu le 6 mai) sera à terre, chose prévue de longue date.

Au soir de la victoire, Quintus Fabius Maximus réclama la tête du roi des Étrusques. C’est moi qui l’ai vaincu dit-t-il. On sait qu’il n’en n’est rien. Et il en sera de même (toutes proportions gardées) avec les divers candidats des législatives locales. Le conducator romain avait la sagesse de ne jamais combattre. S’il gagnait, c’était par défaut. Presque par lassitude. Un peu comme nous.

Bon, assez parlé politique et histoire romaine. Que diriez-vous d’un express bien serré ? J’en bois trop paraît-il. Mon médecin me trouve une tension palpable. Question de tempérament ! Quatre décennies durant, j’ai acheté mon café à La Cloche d’Argent ou à la Ti-Tane. Le premier rue Massacre, le second rue du Gros-Horloge. Parfois, infidèle, je courrais chez Cadrincourt, rue de la Champmeslé. Toujours mon tempérament ! Deux-cent-cinquante grammes de brésilien, moulu Cona. Et la vendeuse préparait votre commande avec autant de circonspection que d’amabilité. Et le sourire de la caissière ! Et les points de fidélité !

Ah, on était fier d’être Rouennais à cette époque là ! Tandis que maintenant, plus de café, plus de Cona ! On y va d’une machine dispendieuse dont le produit, me semble-t-il, n’est pas meilleur. J’ai sans doute tort, moi qui suis abonné au Nescafé depuis des lustres. Attention, au Nescafé Spécial Filtre, lequel n’est pas, notez-le, le plus bas de la gamme. Tandis que Nespresso, n’est-ce pas, ça vous classe son homme. C’est mon seul luxe me précisait un vieil ami. Méfiez-vous de pareilles assertions. Un seul luxe n’est jamais seul.

Si les Romains ne buvaient guère de café, il leur arrivait de voter. Non sans risque, de fait. Ainsi d’un nombre indéfini de sénateurs trucidés dans les couloirs. Au sortir de nos bureaux de votes, on ne risque pas de pareilles mésaventures. S’imagine-t-on tomber dans la cour de l’école et murmurer : Toi aussi, mon fils ! Tout ça pour avoir voté François Bayrou ? Un latiniste de 2152 : voté qui ?

CCCLXXXIV.

Radios, télévision, presse écrite, on ne s’exprime plus que sur un ton bêtifiant. Si le sujet est léger, tout est petit, mignon, sympa. Si le sujet est grave tout y est tragique, douloureux, traumatisant. Voici désormais installé le règne du gnangnan. Au vrai, ce qui nous échappe, et pour tous : le sens de la mesure. L’échelle contemporaine des valeurs exagère ou minimise sans repère. L’humeur de l’instant, appuyée sur l’air du temps préside aux réactions.

Dans ce genre, qui ne pleurniche pas est un monstre froid. Qui verse des larmes fait preuve d’humanité. Le vocabulaire rétrécit et la palpitation augmente. Mon intelligence, c’est ma tension artérielle. A chaque occasion (elles ne manquent pas) on confond tout, le fond pour la forme, le décor pour l’accessoire, le sens du texte pour sa durée. Notre époque est celle des indignations de circonstances : fausses gravités, vertus épaisses, corpulents chagrins… Vérité de tout cela : il faut être présent, réactif et en accord.

Oui, moins on a de religion, plus on se raccroche au sens commun. Consensuels, sentencieux et lénifiants, nos actuels curés sont laïques. Bien visibles, ils tiennent le haut du pavé et s’accrochent à la banderole. Faute de Fête-Dieu, ils sont en tête de toutes les marches blanches. De mon temps on allait à confesse ; à présent on achète des peluches et on dépose des lumignons sur les lieux du drame.

Vrai aussi que cet accès de foi ne dure pas. En général, une petite semaine, temps nécessaire aux médias pour recharger leurs batteries. Histoire de calendrier, on ne tarde pas à nous trouver de quoi être révolté ou amusé. Un jour chasse l’autre, les bonnes âmes suivent.

Tout ça pour dire quoi ? Rien. De mon côté, je crains par-dessus tout la sensiblerie, l’émotion, le larmoyant. Ce qu’un de mes vieux professeurs d’histoire nommait le pathos. Nous interrogeant sur un quelconque fait – de Jules César au maréchal Foch – il maugréait : Trop de passion, assez de pathos, vous n’êtes pas au théâtre, que diable ! J’ai mis des d’années à comprendre ce qu’il voulait dire. Pensant l’exact contraire, je croyais qu’il n’aimait pas la littérature, du moins celle que je vénérais.

C’est que je confondais l’ordre des choses. Certes, si l’histoire est un genre littéraire repeint aux couleurs de la science, ça n’est pas une sous-section du mélodrame. Le calendrier des faits-divers (ou celui de la campagne électorale) en est un vivant exemple : on y préfère les méchants intéressants aux bons ennuyeux. Vous n’êtes pas au théâtre, que diable ! Hélas, mon pauvre monsieur Jacob, que oui et davantage chaque soir. Nous sommes tous des abonnés de l’orchestre. Pourvu que le spectacle soit honnête, les acteurs sérieux et qu’on rit ou qu’on pleure. Pour le reste : paix à notre âme.

Oui, je sais, tout ce qui précède a déjà été dit. En mieux et plus long. Mais bon, telle est la méditation, ce jour à Rouen, en avril de 2012, face à la fenêtre d’où je vois les murs d’un très ancien couvent. Amen.

CCCLXXXIII.

Ainsi donc dimanche, au premier tour des élections présidentielles, j’ai voté pour François Bayrou. Bientôt, deuxième tour oblige, ils se contenteront d’une enveloppe vide. Tout sera dit et pour longtemps. L’âge venant, il est peu probable que je remette ça en 2017. A 86 ans, aurai-je le temps, le goût, la force ? Autre chose aussi, demain et dans quinze jours, je vais, à l’identique, reproduire mon vote de 2007. Patinage ? Admettez que ça suffit comme ça.

En 2002, au premier tour, j’ai trouvé malin (Dieu sait pourquoi) de voter Jean-Pierre Chevénement. Puis au second, évidence, de prendre sans trop d’état d’âme un bulletin marqué Jacques Chirac (Lionel Jospin sait pourquoi). Sept ans plus tôt, en 1995, j’ai voté Dominique Voynet puis, cette fois oui, Lionel Jospin. Autant dire deux tours de perdus.

Continuons à remonter le temps. En 1988, mon premier bulletin alla à Pierre Juquin, mon second à François Mitterrand. Second bulletin à plus d’un titre puisque j’avais déjà voté pour lui au deuxième tour de 1981. Pourquoi Juquin ? Je lui trouvais l’air neuf et convainquant. Vous voyez que je parle avec franchise.

En 1981, le premier tour fut voué à Brice Lalonde, le second, toujours à Mitterrand. Pourquoi Lalonde ? Je lui trouvais… etc. Pour ce qui est de François M., c’était façon d’en finir avec l’ère qui s’achevait. Peu se souvienne que Valery Giscard d’Estaing fut aussi honni que l’est aujourd’hui Nicolas Sarkozy. Ceci explique qu’au premier tour de 1974, j’ai voté Jacques Chaban-Delmas. Pourquoi ? Parce que je lui trouvais… Quant à Mitterrand, plus que Giscard, il dégageait comme un air plus frais. Les choses ont tourné autrement par la suite.

En 1969, une des rares élections pour laquelle j’ai milité, collé, débattu, j’ai cru en Michel Rocard et surtout croyais dans le compagnonnage de mes concitoyens. Au second tour, je suis resté chez moi, n’ayant pas le goût de me décider entre les bonnets d’Alain Pompidou et de Georges Poher. Rocard, rare rescapé, est toujours de ce monde, bien vacillant. Combien sommes-nous à se souvenir du PSU ? Ici quelques-uns, bien vacillants aussi.

Quatre ans auparavant, entre Charles De Gaulle, Jean Lecanuet, Marcel Barbu, Jean-Louis Tixier-Vignancour ou Pierre Marcilhacy, qu’auriez-vous faite ? Mitran bien sûr. Toujours lui, déjà lui, encore lui. Pas lassé d’un bulletin futur ou passé. Les urnes ne prédisent jamais l’avenir, possible même qu’elles s’en méfient. Et l’Histoire grand H ? Pour ce, une incertaine mémoire, mes vieux carnets et une facile documentation, d’où ma facilité à vous dire ce qu’il en fut.

Là s’arrête ma complainte électorale. Elle a fait son temps. Celui est venu de regretter la Quatrième République, la proportionnelle et l’élection faite par un grand collège. Plus avant, en quoi tout cela a-t-il eu une influence ? Souvent, mon esprit, sinon mon corps, étaient ailleurs. La vraie vie ? Sans doute l’isoloir y participe, mais bon, sans trop appuyer. Enfin demain, croyons-y. Jouons le jeu, et un bref instant, soyons les dupes de nous-mêmes. Ou des autres, ce qui revient au même.

CCCLXXXII.

Deux choses qui nous manquent et rendent la vie moderne compliquée : manger de la viande de cheval et faire ressemeler ses chaussures. Personne n’y prend garde mais bientôt, on ne saura plus que de pareilles phrases aient été possibles : Ce steak est par trop dur, autant bouffer de la semelle ! (Louis Aragon, La Défense de l’Infini, 1926). Oui, au train où vont les choses, il sera plus facile d’avouer qu’on a été stalinien plutôt que d’avoir mangé du cheval.

Vrai, l’occurrence première peut valoir les circonstances atténuantes. J’étais jeune, ça n’a pas duré, je ne l’ai jamais été vraiment, c’était la mode, etc. Alors que la seconde, là, pas de pitié, pas de pardon. Et attendons-nous à ce que l’opprobre s’étende à tous les carnassiers, chats compris. Les Écologistes mangent-ils tous du vert ? Pour en avoir croisés, la réponse est non. Les Staliniens l’étaient-ils tous ? Même chose.

Ils l’étaient selon les circonstances, l’humeur du temps, le rythme des jours. J’en ai connu un, de stalinien, qui délivrait une recette de rôti de cheval mis à mariner dans du vin rouge. D’après lui, il suffisait de deux tours d’horloge et vous aviez un fin rôti qu’on aurait dit du chevreuil. A quoi tiennent les ralliements politiques !

Tout ça pour dire que lorsqu’on va aux meetings, les semelles s’usent. Un jour ou l’autre, il faut un cordonnier. Ceux de Rouen sont terribles ; à peine votre chaussure de gauche en main qu’ils lèvent les yeux au ciel : Ça ne se répare pas, monsieur. Et de vous expliquer que c’est du plastique, c’est collé et, disent-ils, le métier se perd. Dans la foulée (jeu de mots) le commissaire politique argumente : il faut des chaussures en cuir, cousues main, les meilleures étant les françaises, à défaut des italiennes.

Donc Maurice Thorez ou Palmiro Togliatti, Louis Aragon ou Cesare Zavattini ? Si le cordonnier vous laisse choisir, ce n’est pas l’avis du serveur de La Boucherie qui prétend désormais ne pas servir de viande chevaline. Seul ici le bœuf existe et, turfiste attentif, l’homme se méfie des steaks tartares à la sauce fractionniste.

Dans ma jeunesse et après, il avait rue Beauvoisine, à l’entrée de la rue de Montbret, un cordonnier et une boucherie en vis à vis. A gauche la Cordonnerie Criquebec, à droite les Chevalines Vion. Plus haut, en remontant vers le Muséum, on trouvait la permanence du Parti Socialiste Unifié. C’est dire que ce quartier ne manquait pas de ressources et d’esprit d’à-propos. Au contraire d’aujourd’hui où, me dit-on, ses commerces ferment les uns après les autres.

Voilà pourquoi la ville se meurt et que la vie est triste. La faute à l’idéologie et aux préjugés, sans parler du reste. Je n’ai pas de conseils à vous donner (enfin si, tout de même) mais si j’étais à votre place, dimanche, j’opterais pour une voie médiane, un genre de compromis historique. Bref, je voterais François Bayrou. C’est d’ailleurs ce que je compte faire.

Commentaire : Pauvre Félix Phellion, il n’en gagne pas !

CCCLXXXI.

Dimanche de Clos Saint-Marc où désormais l’ancien disque en vinyle abonde. Pour qui aime les enregistrements grattant et émouvant (plus ils grattent, plus ils émeuvent) la part est trop belle. Ce jour, coffret magique, Les Contes d’Hoffmann, direction André Cluytens, avec le joli monde que furent Victoria de Los Angeles, Élisabeth Schwarzkopf, Renée Faure, Nicolaï Gedda… Le tout quatre euros. A ce prix, avouons que le passé et la nostalgie coûtent peu.

Impossible de trouver sur le coffret cartonné une référence de la date. Années Soixante, début, sans doute. Autour du marchand on s’active. Va-t-il pleuvoir ? Oui, non, c’est Rouen : Il pleuviote. Les propos fusent. Devant mon achat, un particulier, plus très jeune et guère en reste, s’interroge : Hoffmann ? A la St-Romain, c’était les auto-tamponneuses. Les Camors et les Hoffmann. A quoi tiennent les gloires ! Le fait est que… mais c’est loin.

Comme est loin le temps où je m’enflammais pour la politique. Ce dimanche, on s’active du côté des militants tracteurs. Irons-nous nous tamponner chez Camors avec Hoffmann ? Le contraire ? Il reste peu de temps pour se décider. Bien sûr, je ne vais pas me renier, j’aime toujours ça, mais j’ai hâte d’être au soir du 22 avril. Au moins, là, on sera débarrassé d’un tas de bavards inutiles (citez vos références). Des deux qui resteront, le choix ne sera pas compliqué. On pourra même prendre des jetons d’avance. On aura cinq ans pour les dépenser.

Vous savez (ou pas) que les Contes d’Hoffmann sont, à peu de chose près, un récit de soulographe. Courant après les filles, le poète (pas fameux dans l’opéra) s’aperçoit que ses successives fiancées ne sont au final (et à tout prendre) qu’une même personne (je résume). Celle-ci, Stella, est à la fois oie blanche, chanteuse et pas mal putain. Beaucoup, même. Hoffmann en conclut (a-t-il raison ?) qu’il vaut mieux continuer ses écritures.

La campagne électorale ressemble à ce canevas. L’ultime incarnation des urnes, celle qui ouvrira les yeux des amoureux et gagnera les élections, sera un condensé des trois autres, vertus et vices mêlés. Vous me direz (et vous aurez raison) qu’il n’y a là pas de quoi dessouler.

Dernière chose avant d’aller voter : dans une vieille chronique, j’ai écrit dix phrases sur Béatrice Mosena, directrice de ballet au Théâtre des Arts. Dans un message orange, sa fille m’apprend que la déesse est encore de ce monde, en pleine forme, et que je peux la contacter. Surtout pour rectifier deux ou trois choses inexactes dont je me serais rendu coupable. Sous le couvert de la politesse, quelle exigence ! A peine écrit-on trois lignes, qu’il faut les dévier et les remettre droites. Lignes courbes ou brisées, propos tenus et mal tenus. A croire qu’ici le lecteur s’engage d’abord et avant tout à vous faire la leçon.

Me revoici dans mon travers favori : la susceptibilité. Comme disait autrefois une chère amie : On ne peut rien te dire. Tiens, je finirais par me taire. Inutile de vous dire qu’elle ne tint pas parole.

CCCLXXX.

Nos astrologues affirment que le Hollandais Violent, enfant du pays, sera président de la République. Ils prédisent aussi que la p’tite Absire (cuirs et peaux) sera ministre. Ministresse des Sports puisqu’elle est médecin. On sait les sportifs fragiles (des adducteurs surtout), gageons qu’elle saura leur mettre du baume au coude. Ils boiront ainsi à sa santé.

Du coup, à la mairie municipale, les natifs de la Balance et du Sagittaire s’entrevoient. Place de l’Hôtel de Ville, histoire d’envoyer des signes forts, ils abattent les cartes et les arbres. D’où les fameux vers d’Hugo : les chênes qu’on abat (variante rouennaise : pousses-toi d’là, vieille branche). Ah ! si l’Empereur pouvait parler (lui ou son cheval) on en apprendrait des choses ! Toujours est-il qu’à sa traine, sur la place zodiacale, on tire des plans sur la comète. Notez que phrase tombe à pic.

Il y a peu, dans un restaurant connu, se sont réunis quelques uns des prétendants prétendus, usurpateurs dynastiques et récipiendaires au chômage. Comme tout ce monde ne peut pas se sentir, on m’avait convié, histoire de mettre du lien. Toi, tu es neutre, m’a dit B*** et Y*** t’a à la bonne. Quand ils m’ont vu arriver, D*** et L*** m’ont regardé d’un drôle d’œil, d’autant que j’étais accompagné de T***. J’ai même entendu : Pourquoi pas E*** pendant qu’on y est ? Quelqu’un (mais qui ?) a aussitôt répliqué : Ah, non, vous n’allez pas commencer. L’apéritif a remis tout le monde d’aplomb.

La première question a été celle de savoir qui allait payer l’addition. Pas question de partager, nous ne sommes plus des enfants. Il a donc été convenu que ce serait B***. Je vous passe le choix du menu, les variantes, les suppléments… le malheureux maître d’hôtel (un certain Jérôme) restait de marbre ; il a bien du mérite.

Et pourquoi B*** paierait-il l’addition ai-je demandé ? Autour de la table, silences et sourires. Parce que c’est lui le futur maire a dit Y***. Vous me connaissez, il a fallu que je sorte de ma réserve naturelle (là encore, ça tombait à pic). Pourquoi se réunir, pourquoi cette conspiration, pourquoi me mettre en médiateur, pourquoi convier Untel et Untel… puisque tout est déjà décidé.

B*** m’a regardé avec un air de pitié : Tais-toi et mange a-t-il dit. Et T*** d’ajouter : Tu ne sais pas qui te mangera ! Croyez-moi ou pas, les autres se sont esclaffés. Le reste du repas n’a été que pour se partager l’organigramme. A toi les espaces verts, à moi la voirie, je reprendrais bien du fromage.

Cela se passant au Vieux-Marché, sortant, je suis allé faire un tour. Devant la statue de Jeanne d’Arc, j’ai entendu comme une voix joyeuse (ça aussi à pic) : Alors, paraît qu’on va me construire un historial ? Vous me connaissez (pas commode, etc.), du tac au tac, j’ai répliqué : Ah, non pas toi, tu vas pas commencer ! Et j’ai passé mon chemin. Il y a des jours où on se demande ce qu’on fait ici bas !

CCCLXXIX.

Les sondages se suivent. Vrai, ils s’accumulent. Si l’écart s’amenuise entre certains et d’autres, il faut s’en convaincre : la victoire échoira à notre compatriote Hollandais. Sur un autre sujet, plusieurs lecteurs ont voulu débattre entre eux d’aimer Rouen, d’en être, d’y être et d’en partir. Mon vieil ami Pierre Garcette disait : Rouen porte la poisse. Il entendait : aux artistes. A tort ou à raison, la sentence justifiait ses choix. Vrai qu’on aime cette ville à son détriment. Elle ne paye pas de retour. Si oui, pour de mauvaises raisons.

Bref, un qui n’a pas eut tort de quitter le quartier des Carmes, c’est notre futur président. Imaginez qu’il soit resté au-dessus de Rosébleu et à deux pas des Biscottes Clément, il n’aurait pas été plus loin que la mairie. Ségolène Royal aurait relancé les fêtes Jeanne d’Arc et notre homme aurait continué à grossir. Tandis que là, c’est Valérie Fourneyron qui va prendre du poids. Dame, à se bourrer de pâte à tartiner !

Vous me direz : que de plans sur la comète ! La proie pour l’ombre ! La peau de l’ours ! Le marc de café ! Je me souviens dans un couloir de la rue de l’École d’une plaque émaillée où était inscrit Astrologie, Frappez et Entrez. Peut-on imaginer qu’un François adolescent y pénétra ? Sa jupe à volant était mûre Elle a regardé dans ma main Elle en déchiffra l’écriture Devant la porte d’un marchand de vin (chanson à retrouver).

Ah, dit-elle, je vois, vous êtes dans un bureau, vous signez des papiers ; une vie tranquille, plutôt modeste, bien entourée mais besogneuse. A moins que… Que quoi demanda-t-il ? A moins de quitter Rouen mon petit François. Pour où ? Je vois une ville à blason rouge, comportant trois fleurs de lys avec pour devise : Il y a des rochers sur le chemin de la vertu. Oui dit François, c’est Tulle ; avec ça que je vais quitter Rouen pour Tulle !

Fin de la consultation. François rentra chez lui manger la soupe à la grimace. La rue de l’École est trop courte pour qu’on ait le temps d’y réfléchir. Tournant à gauche (déjà !) il pénétra au Royal-Ganterie (tiens donc !) et commanda une grenadine. Pourquoi pas Tulle ? se dit-il. Le lendemain, un train l’emportait vers Paris. On connait la suite.

Tout ça pour dire qu’il faut quitter Rouen et croire à son destin. Ou y rester et trouver que tout va bien. Ce qui revient au même. Chaque jour nous apprend à être philosophe et, à l’image d’un Pangloss, à trouver que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

D’où la victoire attendue de notre natif que l’électorat local, n’en doutez pas, plébiscitera. Non qu’ici on soit convaincu du prêche du petit Carme ; là-dessus, il s’en faut. La vraie raison est qu’il nous connaît. Il sait qu’à Rouen, on baigne dans l’Histoire. D’où notre manque de ferveur et d’emballement. C’est la Rouennaise Touch. Elle allie la résignation à l’à-quoi-bonisme.

CCCLXXVIII.

Autres boutiques encore : A la Fiancée et Au Soulier d’Argent. La première, rue Jeanne d’Arc, n’existe plus ; la seconde, rue Rollon, survit. On y trouve de bons et beaux chaussons, de quoi aller se coucher. Fiancée et Soulier d’Argent, avouez que le conte est tentant. On pourrait le traduire du jeune Hoffmann, une histoire pleine de toits gothiques, de gros taverniers et d’étudiants bégayants. On l’intitulerait La Fiancée aux souliers d’argent, légende rouennaise.

Autrefois, dans la vieille ville, tous les joyeux garçons connaissaient la Taverne Kammerzell. Et connaissaient la jeune Lisbeth, l’aimable serveuse. Chaque fin de semaine, elle glissait de table en table, portant aux uns de grands bocks de bière, aux autres de solides assiettes de chou cuit. Parmi ses admirateurs, nul n’ignorait que Lisbeth, plus que serveuse, était étudiante en commerce international et payait ses études en passant son tablier de serveuse.

Un soir d’hiver, ayant fini son service, elle regagnait la chambre qu’elle louait, rue des Hauts-Mariages, chez la veuve du conseiller Callas. Ah, soupirait-elle, comme j’aimerais porter des souliers d’argent ! Lisbeth, fille d’Ève, aimait les miroirs flatteurs et les souliers petits. D’autres étudiants, ceux-là en psychologie, lui répétaient ce qu’on savait de cette passion funeste, mais Lisbeth n’en croyait rien. Souliers d’argent elle voulait, souliers d’argent elle aurait.

Au carrefour de la Crosse, sous l’auvent de la boutique Timberland, elle aperçut le nain Valérius. Celui-ci, comme tous ses semblables, possédait le don de divination. – Eh bien, petite Lisbeth, les auras-tu tes souliers ?Ah je voudrais bien, vilain nain, mais comment ?Épouse Arnaud le savetier suggéra le nabot.

Lisbeth haussa les épaules. Épouser Arnaud ! Est-ce pour moisir derrière des bottines qu’on fréquente la Rouen Business School ? Valérius n’avait-il d’autre moyen ? L’ignoble troll se gratta la tête. Que les femmes sont exigeantes ! Reviens demain et ton vœu sera exaucé.

Le lendemain, minuit sonnait au clocher de Saint-Nicolas, lorsque Lisbeth retrouva Valérius. Veux-tu toujours tes souliers d’argent ? Prends ce pot de Crème Merveille ; il te faut la manger toute entière et demain tu auras tes souliers. Mais attention, pour garder tes souliers, tu devras chaque soir manger un autre pot de Crème Merveille. Comment la trouverai-je demanda Lisbeth ? Ne t’inquiète pas, le pot ne se vide jamais.

Ainsi fut fait. A partir de ce jour Lisbeth fit l’admiration de tous les joyeux garçons de la Taverne Kammerzell. Jamais fille n’avait eu d’aussi beaux souliers et tous les clients voulaient la demander en mariage. Cependant, au bout de six semaines, Lisbeth sentit que son ventre s’arrondissait. Un matin, chaussant ses souliers, elle eut des nausées. Enceinte ? Valérius, méchant nain, qu’as-tu-fait ! Le nain, plus médium que jamais, apparut dans la chambre. – Fille ambitieuse et coquette, te voilà punie ; tu n’es pas enceinte, seule la Crème Merveille te rend grosse ; tu seras demain comme un tonneau ! – Ah, maudit, mais qu’est-ce donc que cette Crème ? Sardonique, Valérius saisit le pot et découvrant l’étiquette, annonça d’un ton triomphal : Nutella !




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