Archive mensuelle de mars 2012

CCCLXXVII.

Oui, les boutiques d’autrefois avaient des noms naïfs et charmants. Littéraires, historiques, armoriés : Le Prince de Galles, Le Roi d’Ys, La Fée Dragée, La Reine Mathilde, Les Trois Rois… On se promenait en ville comme Alice en son jardin. Suivre un lapin, passer dans un terrier, tomber sur un jeu de cartes… Couper, battre et rebattre. Joue-t-on encore au rami au fond des cafés ? Au poker me dit-on. Et mon informateur d’ajouter : pas avec la ferveur d’antan. Possible. Même certain.

Plus personne n’y croit, aux cartes et au reste. A la littérature surtout. Désormais les lecteurs de nos bibliothèques locales peuvent, via l’Internet, donner leur avis sur les livres qu’ils empruntent (qu’ils lisent ?). Qu’aussi ils ont la possibilité de noter leurs lectures (de Un à Cinq). S’y ajoute, entre autres, la rubrique des livres les « plus populaires de la semaine ». Nous voilà bien !

Un exemple ? Parmi d’autres, en voici un : A lire au moins une fois dans sa vie ! L’appréciation vient d’une lectrice d’Alice au Pays des Merveilles. Quand on vous dit que le fantôme de la duchesse hante toujours nos murs ! Pour être irréfutable, le jugement laisse à penser qu’on n’y reviendra pas. Ajoutons pour faire bonne mesure que Lewis Carroll obtient la note de Quatre (exactement 3,99) sur Cinq. Somme toute le score est honorable et la Reine (la vraie) peut se montrer satisfaite.

Bien sûr, j’ai tort de gloser. Il faut que les bibliothécaires s’amusent et que les lecteurs s’expriment. Ceux qui voudraient le contraire feraient mieux de remettre leur pendule à l’heure d’été. N’empêche, lire devient compliqué et fréquenter les bibliothèques encore plus. Si l’on n’y prend garde, ça va bientôt ressembler aux bacs blancs. Il ne suffit plus d’aller emprunter un livre, le lire, puis le rendre. Non, à présent, il faut donner son avis et si possible avoir la bonne note.

Résultat, histoire de passer au mieux l’épreuve, autant être comme les autres : donner un avis de moyenne, rester au juste niveau avec l’idée qu’on pourra progresser. Bref, comme à mon époque, à celle de mon neveu Jérôme, et à celle de toujours, éternelle : ne pas faire le malin. Au passage, ultime conseil : apporter des fleurs à la bibliothécaire ne se fait plus ; c’est même mal vu.

Mais assez sur ce sujet. D’autres nous succéderont qui sauront montrer l’inanité de tout cela. En attendant, que pensez-vous de cette histoire de lapin ? Oui, de savoir si oui ou non on doit en manger ? De mon côté, aucune opinion, je n’en mange pas. Because anglophilie galopante. Certes, invité, ça m’arrive, mais chacun peut observer, qu’en société, on vous en propose peu. Comme pour le cheval ou les animaux à sabots fendus. D’où les pâtes : ça plait toujours et la variété en est infinie. Ou presque.

Là est la question ? Non, elle est de savoir si nous voulons continuer ainsi : manger chacun dans notre coin nos assiettes de nouilles. Réponse dans une prochaine chronique.

CCCLXXVI.

Les boutiques d’autrefois avaient des noms naïfs et charmants. De plus, bien précieux, ils annonçaient la couleur. Ainsi des charcuteries Au Cochon qui dort, Le Porcelet rose, Au Canard… Ainsi des boulangeries : L’Épi d’or, La Tarte à Papa, Au Croissant chaud… Il en reste de rares exemples. Le monde d’aujourd’hui n’a rien de naïf et pas encore quelque chose de charmant. On s’y prend au sérieux. On intitule les restaurants 16/9e, Origine, Le Cube 3… et l’on a fait, à coup sur, des études pour y arriver.

Encore va-t-on dire ! Encore ses récriminations, sa nostalgie, sa résistance au changement. Félix Phellion l’irréductible ? Dit aussi le vieux con, la mouche du coche, le retardataire. Dit l’horloge, à cause du temps qui passe ; dit aussi le comptable, à cause des faux bilans ; dit le veuf, parce qu’il est inconsolable ? Peut-être attendais-je trop de l’existence ? Ou le contraire, que j’ai vite compris que rien ne sert à rien. Comme écrit l’autre : c’est naître qu’il aurait pas fallu.

Ben dites, il est pas gai aujourd’hui. On va pas tenir comme ça jusqu’aux élections. Faut nous en dire une bonne pour que ça paraisse moins long.

Mes lecteurs n’ont pas tort. Comme disent radios et télés : la campagne présidentielle nous ennuie. Nous lasse. Mon choix étant fait, mon candidat s’approchant des urnes déjà battu, j’attends les législatives pour me refaire. J’attends surtout les candidats locaux. Dans le lot, c’est bien le diable si je ne trouve pas un sujet de rigolade. Ou de méditation. Bref, du chagrin en perspective.

Il fut un temps où le patron du Cochon qui dort (rue Armand-Carrel) se nommait Léveillé. Ce sont des choses qui ne s’inventent pas. A cette époque, chacun de nous pouvait voir dans sa vitrine, en fin de semaine, les plus pharamineuses compositions en matière d’entrées. Coquilles au crabe, poussins en gelée, cornets au jambon… En regard, les promesses électorales d’un Jean-Luc Mélenchon ne pèsent rien. Et que dire de la salade de cervelas, du pâté breton, de la macédoine de légumes !

Quitte à l’inventer, nos politiques chassent un introuvable électorat populaire. Seul Léveillé nous enseigne comment la perte nous en est advenue. A la question : quand, monsieur, avez-vous constaté une nette baisse dans la vente du museau vinaigrette ? le charcutier répondit : après mai 68, lorsque le Parti communiste ne comprit plus rien, quand les jeunes eurent le baccalauréat, lorsqu’ils commencèrent à travailler dans les banques ou à la Poste, qu’ils se mirent à lire des bandes dessinées ou Rouge Hebdo, qu’ils se ruèrent sur les pizzas ou le confit de canard, qu’ils achetèrent des maisons à retaper, et qu’ici, on trouva que prendre le bus c’était trop compliqué.

Sortie de la charcuterie, l’intervieweuse alla prendre un coca au café d’en face. Accoudé au bar, un vieux un peu crade buvait un genre d’apéritif de couleur jaune. Une gentiane ?

A propos de candidat battu, n’allez pas croire que mon bulletin de vote ira au président sortant. La précision s’imposait-elle ? Oui.

CCCLXXV.

On vient d’enterrer Jacques Lebourgeois, personnage connu pour sa notoriété. Brave type au demeurant avec qui il était inutile de trop en faire. Son moins bon côté aura été ses barbouillages à répétitions. Vrai qu’ici, on n’est pas regardant. Sa peinture faisait le bonheur des gens sans imagination, art plus difficile qu’on le croit.

A l’encontre (façon de dire) les vrais peintres se voient accrochés chez les avocats fameux ou les médecins réputés (ce sont les mêmes). Lebourgeois était plus bistrot. Si sa postérité s’en ressent, ce ne sera pas faute d’avoir préférer ces derniers aux deux autres. Rue Armand-Carrel, il en existe un bel exemple. Je ne dis pas où : comptoir après comptoir, vous finirez par trouver.

Il y a quelque temps j’ai dit tout le mal que je pensais de la re-création, au Théâtre des Deux-Rives, de Lily et Lily, triomphe de Barillet et Grédy. Tacle d’un lecteur : je me suis trompé. D’après lui le rôle titre était interprété par une seule et même comédienne, non par deux comme je me suis amusé à le croire. Dont acte comme on dit et mes plates excuses à Élisabeth Macocco, apparemment susceptible d’égaler Annie Cordy et Jacqueline Maillan (ce que sont les apparences !) Vrai que je tenais mes informations de la concierge de l’immeuble, amatrice de théâtre mais tout autant mauvaise langue.

Ah, non, vous n’allez pas vous en tirez comme ça ! On dit n’importe quoi, on ne vérifie rien et on s’esquive d’une pirouette. N’oubliez pas qu’Arlequin est plus fourbe qu’amusant. Tel, il mérite le mépris, pas l’admiration.

Pas faux. Ma méchanceté, tache de naissance, a encore pris le dessus. Ajoutons-y l’irrésistible besoin de faire des bons mots. Personne ne s’imagine combien cela m’a couté cher. N’empêche, mon vigilant lecteur dit aussi que tout n’était pas faux dans la chronique incriminée. Partagerait-il ma consternation à voir le théâtre subventionné courir après les succès du boulevard ? Et ce, en pure perte ?

Car enfin (Arlequin reprend le dessus) si Barillet et Grédy pouvaient faire oublier Roland Dubillard ou Eugène Ionesco (simples exemples) ça se saurait. Comme il devrait être de notoriété publique que Jacqueline Maillan et Élisabeth Macocco, ça n’est pas tout à fait la même chose. Une de ces dernières semaines, j’ai vu un téléfilm mettant en image le couple Annie Cordy et Rufus. Qui eu dit qu’un jour ces deux là se partageraient l’affiche !

Rufus que j’ai connu il y a cinquante ans et dont le talent prometteur faisait ici les beaux soirs du théâtre pédagogique, politique et tic-tic. Pendant ce temps, sa coéquipière, en compagnie de Luis Mariano, s’offrait des parties de rigolades dans de consternantes opérettes. Et avec quel succès ! Sur le tard, Rufus et Annie Cordy, c’est la même chose ? Si oui, ceci explique cela.

Alors où était Jacques Lebourgeois ? Sur d’autres étagères, sans risque de croiser les précédents. L’autre jour, à la cathédrale, l’unanimité était de mise. Influence du cadre ? Vrai que voyant ce qu’on voit, autant se serrer les coudes.

CCCLXXIV.

Coup sur coup, visite du Salon des Indépendants et de l’Atelier Normand de Création. Cela se passe (s’est passé) dans l’immonde rez-de-chaussée de la Halle aux Toiles. J’imagine que ce qui suit ne plaira pas aux intéressés (à supposer qu’ils me lisent). En intéressés, j’entends les exposants, qu’ils soient indépendants ou créateurs (les Normands émargent aux deux). On le sait, le premier est réservé à ceux qu’on nomme avec dédain les peintres amateurs, à ceux, bien braves qui s’avancent au devant des coups.

Vrai, ce qu’ils exposent ne vaut pas cher. On y est rarement surpris ou émus. Pour la plupart, ils font dans le genre rassurant. Pas tant pour le public que pour eux. Ça n’est pas aux Indépendants que vous vous retrouverez le cul par terre. Ce qu’on y voit a déjà été vu, c’est presque la qualité première ; le défaut dernier, lui, viendrait d’un mélange dosé de modestie et de prétention. Qui l’emporte dans ce dernier cas ? Disons la médiocrité et l’indifférence.

L’affaire est plus simple avec l’Atelier. Non que tout ce qui vient d’être écrit en soit absent, mais ce qui frappe c’est qu’on y est tout, sauf indépendant. Ici nous sommes professionnels, artistes à statuts, gensses catalogables et catalogués. Nous on vend (même que ça arrive). On s’affirme d’abord, on peint ensuite. Tant mieux ou hélas, une fois encore : ça n’est pas là que vous vous retrouverez le cul… etc. Tout pour la référence et la révérence. Comme chez les autres : ce que vous voyez là a déjà été vu et si ça vous rappelle quelqu’un ou quelque chose, vous êtes sur la bonne voie. Même que c’est exprès.

La peinture, plus aujourd’hui que naguère, se fait par couches. Amateurs, pros, semi-pros, et demis, tous les tons de la gamme, tous formats et toutes tailles compris. Comme en imprimerie, il faut se munir d’un nuancier. Un peu de magenta par ci, moins de jaune par là, jamais de noir, du cyan partout. Résultat : rien à voir avec l’épreuve originale.

Les Indépendants croient peindre pour eux ; en fait, ils peignent pour tout le monde, donc pour personne. Les Créatifs visent à peindre pour les autres, ceux qui peignent, mais moins bien qu’eux. Ce qui surnage dans leur exposition (celle de l’Atelier) : la satisfaction affichée d’être entre soi, de se congratuler via les toiles. D’être, ici, maintenant, tous d’un bon niveau. Et sans risque d’en côtoyer un qui n’aurait pas été invité. Différence d’avec les Indépendants lesquels exposent comme on va à l’abattoir : Avancez dans le fond, y d’la place ! Le boucher : Ah quelle carne !

Que choisir, bêtise ou prétention ? Et faut-il les départager ? Certains disent que la réponse sera trouvée au FRAC ou dans la dernière galerie locale estampillée contemporain tête de chien. Chez les vrais quoi, ceux de la troisième ou quatrième couche (ils aspirent à la cinquième). Vous croyez ? Pourtant, à la Halle aux Toiles, on m’a prévenu : Perds pas ton temps, là-bas c’est copinage et compagnie.

CCCLXXIII.

Pourquoi aimerais-je mon époque, elle me pousse vers la sortie. Chaque jour, chaque rue, chaque rencontre nouvelle, tout signifie qu’elle se passe de moi. Plus rien à faire et à dire. Tout me heurte, m’agace, me désespère, ceci dans l’ordre que vous voudrez. Simple exemple, ce dimanche, au Clos Saint-Marc. Il s’agit du Printemps des Poètes, animation culturelle sensée, je suppose, rendre le monde sensible à la poésie. Six ou huit dames sont là, affublées de canotiers fleuris, lesquels, on ne sait pourquoi, tentent d’évoquer l’image lointaine du caboulot 1900.

A deux pas de marchands débitant leurs salades fraîches, elles en débitent d’autres qui datent un peu. C’est de la poésie. Et de la façon dont on nous l’offre, elle est à fuir. Vrai aussi que je n’écoute rien. Je devine sans risque (quelle mauvaise foi !) qu’il s’agit là, à coup sur, d’inspiration élémentaire, pas compliquée et dans la norme la plus reconnaissable. Le fromager qui vendait du Port Salut écrit dessus n’en vend plus. Dommage. En revanche, la poésie de ce Printemps, c’est vraiment écrit dessus. Personne ne s’y trompe.

Sauf peut-être la même marchande de fromages (ou une autre) à qui l’on demande une expertise sur un produit industriel : C’est entre le Chaume et le Brie… Plus de précisions ? On m’en prend pour la tartiflette. Tout semble dit. Plus loin, une comédienne hors pair vante son poisson ; rangeant son étal, elle annonce, un quasi sanglot dans la voix : Regardez mon petit carrelet tout seul ! Qui en effet y résisterait.

Hélas, j’ai passé l’âge de me cuisiner un carrelet. Mais pas celui de goûter la poésie. Et les filles aux canotiers m’insupportent. La poésie s’apprécie seul, nul besoin de médiation. La médiation, c’est le goût qu’on a pour ces choses. On l’a, tant mieux. On l’a pas, pas grave. On peut vivre sans et être heureux avec la tartiflette.

Il existait autrefois rue de la République un magasin SVP. Pourquoi un tel titre ? Il signifiait Sport Ville Pluie. Ça n’était pas mal trouvé. Heureux temps où les commerçants avaient cet aplomb. Ils en ont aujourd’hui, mais dans d’autres registres. Au marché Saint-Marc, ils conservent les traditions d’autrefois ; l’air du temps les atteint peu. L’un dit : La qualité d’abord ! L’autre réplique : La qualité au meilleur prix.

Plus loin, un bateleur à chapeau : Oui, prenez des oranges… Avec les oranges tout s’arrange… Bref instant de réflexion : Avec les bananes, je sais pas… et avisant une jeune femme amusée : Mais la petite dame va nous le dire… Croyez-le ou pas, mon dimanche a été sauvé. Oubliées les lourdeurs de l’animation poétique.

Il n’empêche, l’époque reste. Entière, totale, pesante. Rentrant chez moi avec ma ficelle de chez Osmont (publicité gratuite) et la bonne parole de François Bayrou (autre gratuite), je tentais de me raisonner : pourquoi suis-je si mal embouché ? Et qu’à croire ce qu’on m’en dit, ça ne s’améliore pas. Pas trouvé la réponse. Une piste ? Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire.

CCCLXXII.

Il exista, de longtemps, une boutique dite Au Gaspillage moderne. Sorte de bazar ou bimbeloterie, usage indéfini. Aujourd’hui on dit soldeur, lieu où ce qu’on achète ne coûte rien (pas grand-chose) et où, tout compte fait, rien ne sert (enfin à pas grand-chose). Dans ce genre, Gaspillage moderne était une idée définitive. Où logeait cette enseigne ? Inutile, vous ne trouveriez pas.

Rengaine connue, nos actuels magasins n’ont aucun charme. Ils sont neufs, frais, présents. Trop. Aucun passé ne les anime, aucune usure, aucune mémoire. Dans trente, quarante ou cinquante ans, qui dira : je me souviens de Pimkie ou de H & M ? Le pire, c’est qu’il y aura des mémorialistes pour l’affirmer. Oui, sortant du lycée, avant de rentrer, j’allais chez Zara et, un jour… Chacun de nous s’en persuade : on ne vit jamais pour rien, même au plus juste.

Au Gaspillage moderne, la patronne parlait d’or. Un jour qu’on lui réclamait un produit courant, montant sur l’échelle, elle affirma : J’en ai ! Puis, cherchant avec insistance : J’en ai… mais j’en ai pas ! Redescendue, elle s’amusa : J’en ai et j’en ai pas… et de conclure : la police vous en dirait autant ! Avouez que ce n’est pas chez Caroll qu’on vous fera de pareilles sorties.

Qu’est devenue la dame du Gaspillage moderne, spécialiste des cuirs et des à-peu-près ? La race semble s’en être éteinte. Comme celle des stethacanthus. Ça vous intéresse ? Il s’agissait de requins réputés primitifs. Vivant dans les eaux du dévonien, chassant d’autres amphibiens encore plus primitifs qu’eux. A noter que les mâles possédaient une nageoire dorsale en forme d’enclume et que leurs femelles n’en possédaient pas. Tous les conservateurs de musée vous diront que le fossile de stethacanthus se conserve mal : il est cartilagineux. De fait, aussitôt trouvé qu’il s’évapore.

Comme la dame du Gaspillage moderne, qui, une fois sa boutique fermée, a quitté le quartier. Certains prétendent qu’elle est devenue rédactrice en chef d’un quotidien régional. Possible, dans ce domaine, on voit tant de choses. Espérons qu’elle y a fait son trou.

Avouez que sur le dernier épisode local (dépôt de bilan de notre cher journal) on n’a guère envie de s’amuser aux dépens de l’équipe dirigeante. Bonté d’âme relative car, outre leur incapacité à sentir ce qui intéresse le lecteur, ces décideurs se voient comme les victimes du temps qui change. C’est pas de ma faute, c’est celle de la révolution numérique. Comme si le métier de journaliste n’était pas de flairer le fond de l’air !

Un journal qui meurt : un journal qui n’est pas lu. Pourquoi ? Parce qu’il n’intéresse pas ses lecteurs. Pourquoi ? Parce que ce qui est écrit dans le journal l’est par des gens qui manquent de curiosité, de savoir, de courage, de fantaisie. Leurs idées et leur talent sont ceux de leurs maîtres, ceux qui les ont bien baisés dans les écoles de journalisme. Ils y ont cru, l’ont voulu et ont tout perdu. Comme un gaspillage moderne ? Oui, si vous voulez.

CCCLXXI.

Je suis passé l’autre jour avec légèreté sur Boissière le chauffagiste. Angle rues aux Juifs et du Bec, c’est à présent le trop célèbre Habitat. J’ai un temps fréquenté la boutique (le chauffagiste) du temps de mon agence car mon associé Tonsard tenait beaucoup à lui confier les tâches importantes. Depuis combien de temps Habitat est-il en lieu et place ? Trente ans ? Peut-être plus. Sûrement.

Je me souviens de la passation. D’une part parce que l’installation d’Habitat marqua le glas, dans la clientèle locale, d’une certaine idée de la décoration intérieure ; ensuite parce que, ceci expliquant cela, Tonsard et moi devions nous séparer peu après. Lui préférant travailler malgré tout, bref s’adapter. Moi préférant faire autre chose et ne pas me renier.

Inutile de dire qu’il avait raison et moi tort. Dans l’affaire j’ai tout perdu : revenus sérieux, estime de soi et position sociale (même si peu). Tout ça pour avoir raison ! J’avais quoi, pas cinquante ans. Et toujours trop d’orgueil. Bon, ça n’est pas cela que je voulais raconter. En face de chez Boissière, rue du Bec, il y avait un bar à l’enseigne de Primareva. Aujourd’hui agrandi, il porte un autre nom (le Bovary ?). Primareva était tenu par un couple, les D***, lesquels s’activaient auparavant dans un autre bar, ailleurs (que de détails inutiles !).

De Boissière à Habitat, il y eut un long chantier, plusieurs mois, pas loin d’une année. Dans le bâtiment, il fait froid ou chaud. A l’époque, faire des pauses régulières au bistrot d’en face s’admettait. Autres temps. Les D***, à terme, pensaient se retirer à la campagne. Comme on dit : ils faisaient construire. Dans l’Eure, un petit village devenu célèbre mais d’autres raisons. Madame D***, essuyant les verres (chanson connue), sympathisait avec les électriciens, les carreleurs, les plombiers. Vous mettrez ça sur ma petite note… Un demi, un café, un autre demi, un autre café…

Le chantier avançait. Serais-je payée ? s’interrogeait la dame. Oui, en bloc. Et en mieux. Ah vous faites construire ? Oh, rien, une bicoque, dans le commerce, c’est pas ce qu’on gagne… (autre chanson). Le fait est que dans le bâtiment, on s’ennuie le dimanche. Et puis la campagne, l’été… Bon enfin, les plus malins de nos lecteurs auront compris comment Madame D*** vit ses travaux d’intérieur s’achever, qui plus est à la dernière mode, presque sur catalogue.

Relatant cela, je suppose qu’il y a prescription. Dans le cas contraire, je m’empresse de démentir : tout ce qui précède est une invention destinée à jeter l’opprobre sur une honnête corporation. A mon âge, je me vois mal passer une nuit en garde vue.

A ce sujet (mon âge) j’espère déblayer le terrain avant la fin de Paris-Normandie. Vrai, sa faillite va me mettre un coup tel que je crains d’en être saisi. Mourant avant, j’aurais l’impression de laisser tout en l’état. Et puis, ne pas avoir mon faire-part de décès en page dix-neuf ! On nous prie d’annoncer… etc. Service religieux ou directement au crématorium ? Votre avis ?




RESSOURCES DOCUMENTAIRES |
dracus |
medievaltrip |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | childrenofsatan2
| LOTFI - Un rebeu parmi tant...
| VA OU TON COEUR TE PORTE......