CCCLXVII.

Au bas de la rue Jeanne d’Arc, sur le côté droit, en descendant, il exista longtemps une grande boutique, genre « couture chic » sous la simple enseigne Jean Willard. C’est aujourd’hui une chaine de parfumerie soucieuse d’améliorer la race chevaline (note à l’unique attention des turfistes). Pour ce qui est de la boutique, tout y a été transformé. Seule la devanture exhibe toujours ce beau marbre vert appelé de mon temps vert marocain et aujourd’hui verde guatemala. Rien à en conclure.

A l’époque et à l’intérieur de Jean Willard, l’étage était occupé par les salons d’essayage, lieux assez grands pour y organiser des défilés de mode. Ce dont on ne se privait pas. Tentures, lustres à cristaux, poufs satinés, on montrait en haut par un vaste escalier dont la rambarde de fer forgé faisait l’admiration des connaisseurs. Existe-t-elle encore ? Sans doute plus que les jolies dames et jolis messieurs (en nombre moindre) qu’on y rencontrait, lesquels doivent avoir, toutes et tous, l’âge où être à la mode est une exigence dont on se passe.

Colette, as-tu vu la mode de cet hiver ? Ne m’en parle pas, un désastre ! Voilà ce qu’on entendait chez Jean Willard. A tort ou à raison, mais avec conviction. C’est du reste ce qui suffit à la faire exister. Le fait d’y croire et qu’on s’y consacre. Chiffonner du tissu avec talent n’est pas donné à tout le monde. Il faut la grâce, cette dernière venue d’on ne sait où. Souvent de l’innocence.

Parce qu’il est celui de mon âge d’homme, je reste attaché à cette portion de quartier. A savoir le bas de la rue Jeanne d’Arc, ce qui tourne autour de la Tour Saint-André, les immeubles du Crédit Lyonnais, de la Société Générale. Aussi cette partie de la rue aux Ours ouvrant sur la place de la Pucelle, la rue Nicole-Oresme, la fin de celle de la Vicomté, etc. Aussi mince qu’elle soit, cet ensemble a une histoire. La mienne.

Faut-il se souvenir qu’à l’angle, plus bas que Jean Wilard, se tint longtemps Andrieux-Leséneschal, vaisselle et cristaux, du temps où les Rouennais s’entichaient de ces denrées. Aujourd’hui c’est un cabinet immobilier, ceci explique-t-il cela. Faut-il se souvenir que ce magasin fut l’un des plus contemporains en matière d’architecture intérieure ? Faut-il se souvenir que l’immeuble du Lyonnais était magnifique et qu’on a voulu ces dernières années le rendre accessible, d’où du n’importe quoi en matière d’habillage décoratif ? Faut-il se souvenir qu’avant l’Hôtel de l’Europe, fort respectable, celui-ci l’était moins ?

Faut-il se souvenir qu’on fit croire, un long soir, à L*** que Nicole Oresme, héroïne de la Résistance, avait été déportée sur dénonciation du gardien de la Tour Saint-André, d’où le pourquoi du comment de la dénomination de la rue°? Dame, faut bien rire, et pour ce faire, inventer. Faut-il se souvenir que l’immeuble qui a remplacé le parking de la Pucelle est un désastre, mais que le parking l’était davantage ? Faut-il se souvenir ? Parfois la mémoire n’arrange rien. C’est même une des formes de l’injustice.

2 Réponses à “CCCLXVII.”


  • Le bas de la rue Jeanne d’Arc, pour moi c’était reprendre l’autobus pour rentrer « rive gauche », moche et grise.

  • N’y a t-il pas un souci dans cette phrase?

    …talent n’est pas donné à tout le monde. Il la grâce, cette dernière venue d’on ne sait où.

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