CCCLXVI.

Une chose qu’on ne fera plus : prendre le thé à la pâtisserie Périer, rue du Gros-Horloge. Pour la fin des temps, il y aura deux sortes de Rouennais, ceux ayant connu la pâtisserie Périer et ceux ne l’ayant pas. On pourra, à la rigueur, imaginer un groupe intermédiaire, ceux qui en ont entendu parler. Les autres ne comptent pas. Ils s’imaginent être Rouennais parce qu’ils vont chez Dame Tartine ou au Vieux Carré. Vanité ! Ils ne sont que les pâles reflets de fantômes à jamais disparus.

Qu’avait donc cette pâtisserie fameuse pour qu’on nous en fasse, cinquante ans après, un tel chocolat. Justement, rien. L’indescriptible, l’inexplicable, le je-ne-sais-quoi. Des phrases comme dans certains romans ou pièces de théâtre actuelles : Périer, n’est-ce pas….

De ma génération, resterais-je le seul à y avoir pris le thé ? Pendant un temps, disons de 1948 à 1961, chaque semaine ou presque, ce fut avec Colette. Des éclairs au café, du thé Darjeeling d’une marque qu’on ne trouve plus et une rondelle de citron qu’elle voulait absolument. Un rite en somme.

Rite maintenu donc presque une bonne décennie, le temps que Colette vécut dans sa campagne cauchoise et venait ici faire les boutiques. Rue après rue, magasin après magasin, époque lointaine où la ville servait à quelque chose en matière d’achats indispensables. A Dieppe, disait-elle, on ne trouve rien. A moitié vrai, à demi faux. Trouve-t-on plus à Dieppe aujourd’hui que moins à Rouen ? A ce propos, là bas, que deviennent le Café des Tribunaux, autre lieu emblématique et qu’on ne reverra pas (je parle pour moi) ?

Chez Périer il y avait des boiseries claires, de grandes glaces, des comptoirs fournis, des serveuses discrètes et un percolateur faisant un bruit infernal. Chez Périer, en fin de carrière (quelle année ?) il me semble qu’on avait bazardé la pâtisserie et qu’on se lançait, sans y croire, dans le rapide déjeuner du midi. Déjà le charme s’estompait. Fermeture faute d’attardés ? Possible. Ah, me dit-on, il faut qu’une ville change. Oui, et ses habitants avec. Ou qu’ils meurent. C’est tout comme.

A ce sujet, saluons le projet immobilier avancé dans l’ancien couvent des Dominicains. Rue Sainte-Marie, sur la droite, le promoteur s’est rangé au style carré, copieux et bétonné. Si la chose se construit (elle se construira) la monumentale fontaine du malheureux Alexandre Falguière nous semblera un carrousel pour enfants. Le mercredi, en toute tranquillité, les bambins des très chers propriétaires pourront monter sur le cheval et le bœuf. Jouez, enfants, de son haut balcon, maman vous surveille.

Rendons grâce à notre très cher frère Yvon, prieur de Saint-Bouygues, chanoine de Broad, commendataire de Kaufmann, abbé de Nexity, Quille et autres lieux ; ce saint homme, outre d’exceller dans la prédication, a fait vœu d’édifier sans recours. Et ce, tenez vous bien, pour la seule gloire du béton ! Le voici digne héritier des prélats qui l’ont précédé. Du reste, pour en avoir parlé avec l’archevêque, c’est chose acquise : sa place est réservée à Boscherville, tombeau des grands Rouennais bâtisseurs.

1 Réponse à “CCCLXVI.”


  • Je me souviens de Périer et de son sous-sol vouté, que l’on visitait et où, dans une atmosphère surchauffée, trônaient des mannequins représentant des boulangers au travail, au milieu de panières et autres accessoires.
    On y dégustait, lentement, de délicieuses pâtisseries, comme un havre de paix à côté de la rue du Gros toute agitée.
    Aujourd’hui exilé de Normandie, ce sont des souvenirs que je ne peux partager avec personne, quel plaisir de vous lire.

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