CCCLXIII.

Peau de chagin, la ville rétrécit. On ne parle plus du centre-ville, mais d’hyper-centre, fameux carré magique du commerce commercial. Rouen devient un Monopoly géant annonçant au coup de dé : passez par la case départ, recevez 20.000 francs. Mon ami Molineux, vieil achalandeur de l’avenue de Breteuil (une case après Allez en prison) m’assure que les prix des loyers commerciaux alliés aux engouements de la clientèle rendent le métier impossible. Selon lui, y croire encore est de l’ordre du déraisonnable.

Vrai aussi que la consommation tant vantée s’appuie sur les apparences et l’éphémère. L’autre jour, dînant en ville, on parlait chiffons, marques et look ou bonnes tables, vins fins et gosiers sereins. Inutile de vous dire que mes tentatives pour dévier les conversations n’ont abouti qu’à faire un tour d’horizon des maladies de chacun, enfants et vieillards compris.

Un charmant couple m’a raccompagné. Eux aussi commerçants. Ils admettent que, d’après ce qu’ils entendent de leurs parents, les affaires ne sont plus ce qu’elles étaient, mais qu’ils s’en tirent encore. J’ai hasardé que leurs parents, au quotidien, vivaient peut-être sur un pied plus modeste. Ils en ont convenu. Plus par courtoisie que par conviction m’a-t-il semblé.

Chagrin du grand âge, la contradiction n’est plus de mise. On vous écoute avec un amusement poli et on évite de prolonger la discussion. La remarque vaut pour moi. Après trois arguments, à quoi bon ? De fait, on s’enferme et on a raison avec soi-même. Vrai aussi, qu’à mon âge, je ne vais m’en laisser conter.

Ces patients jeunes commerçants m’ont laissé à deux pas de mon escalier. Mon antique quartier me semblait ce soir-là plus noir et plus froid que d’habitude. Nous étions ce jeudi 26 janvier et j’étais bien seul. Pas même pas une corde pour se pendre. Car, à bien calculer (ce que j’ai fait) cela faisait 157 ans que Gérard de Nerval s’était pendu, un même soir, rue de la Vieille-Lanterne à Paris, voie disparue.

Mais où trouver une corde dans l’hyper-centre ? Et à cette heure ! Je me souviens, dans le haut du boulevard des Belges, de la Corderie Centrale. On y trouvait toutes sortes de cordages et de matériel de marine. De quoi partir, dans tous les sens du terme.

Dans mon quartier (qui en est à peine un) on ne trouverait pas même une ficelle. De celle, couleur rouge, en usage chez les pâtissiers d’autrefois… Elle vendait des p’tits gâteaux Qu’elle pliait bien comme il faut Dans un joli papier blanc Entouré d’un p’tit ruban… Encore un temps disparu : celui des gâteaux en papier blanc et petit ruban. De nos jours, d’indifférentes vendeuses emballent votre mirliton dans un papier indescriptible scotché devant derrière et de travers.

C’est qu’elles ont trop bien lu Gérard de Nerval, lequel écrivit Les Filles de Feu, recueil qu’elles possèdent par cœur. Elles savent que Sylvie n’a que faire des émois d’un vieux narrateur naviguant entre passé et présent. Oui, hier comme aujourd’hui, Sylvie est gantière et fiancée au pâtissier. Point barre, comme disent les jeunes.

2 Réponses à “CCCLXIII.”


  • MARCHAL PATRICK

    bonjour monsieur Phellion,

    Quel noir humour dans ce CCCLXIII ! Ayant plus d’une corde à votre arc point la peine d’en acheter une pour jouer au pendu (faut-être deux) après la partie de Monopoly ! Le monde est grand dans votre tête , chaque coin de rue pour vous est un voyage et je vous accompagne volontier en vous lisant.
    Portez vous bien comme disent les gens bien attentionnés
    patrick marchal

  • La petite souris qui revient de Paris

    Vous êtes injuste. Toutes les Sylvies se soucient du vieux narrateur naviguant. Et pour vous mettre de bonne humeur, relisez donc « L’affaire Lemoine » pastichée de Flaubert, Balzac, Henri de Régnier, Sainte-Beuve ect… par Marcel Proust
    (Écrits mondains, Marcel Proust, collection 10/18). À se tordre !

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