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Archive mensuelle de février 2012

CCCLXX.

Les meilleurs d’entre nous se désolent de voir notre antique cité réduite au partenariat chocolaté. L’époque, à cet égard, nous inflige de grands maux. Certes, la sagesse l’affirme : le ridicule ne tue pas. Oui et non, c’est selon. Le pire est encore que dans les milieux de gauche, ne pouvant condamner le cacao corrupteur, on feint de l’ignorer. Au pire, on s’enflamme, assurant que la marque en question distribue croquettes et roudoudous aux petits noirs. Cette resucée d’un colonialisme bon teint a pour nom aide aux pays émergeants. Le langage sauve de tout, sauf de la niaiserie des caractères.

L’autre soir, dîner en ville. Autour de la table, assemblage d’auxiliaires du régime local dont je semble faire partie puisqu’on m’invite. Il est vrai que j’ai pas mal donné autrefois. La conversation roule sur les sujets du jour, élections, parrainages, débats, meetings, sondages… Personne ne doute de la victoire du Hollandais. Pourquoi ai-je voulu faire le malin ? Non que j’ai donné mon opinion, voire argumenté pour le Béarnais ou la Norvégienne, non, tout bête je me suis démarqué de la certitude béate de l’assemblée. Tout haut a dit Félix : Gare, avant le deuxième tour, il y a le premier.

Ah, quelle affaire ! Tout juste si j’ai eu droit au plateau de fromages. Quoi, un hérétique en nos murs, quelqu’un qui insinue que la relique n’est pas un morceau de la vraie croix ! Y a-t-il du dessert ? Oui, pas pour toi.

A la table, une ancienne, connue plus jeune et qui a maintenant mon âge. La foi comme le diable au corps, toujours militante, s’enflammant pour la Grèce, pour la Syrie, pour les sans-abris, les sans-papiers… Sa présence au monde est de protester. Sa vertu : ne jamais abdiquer. Sa conscience : prête à faire et à dire. Son moteur : être contre. Son mérite : l’être toujours (ou encore).

Après le pot au feu, plat de saison, elle a un peu baissé la garde ; seule, ayant perdu ses amants les uns après les autres, elle commence à trouver que ses petits-déjeuners ont un goût d’amertume. La belle affaire ! A dire vrai, elle me fait pitié. A condition d’être croyant, il faudrait prier pour elle. Ce seul argument que je puisse lui opposer (et seul qui puisse la faire enrager).

Revenons sur cette pâte à tartiner mélangeant noisette et cacao. Lors de ce dîner, j’ai voulu, comme on dit, en faire un plat. Aucun succès même en cuisine. On haussait les épaules, on affichait un mince sourire, on prenait un air surpris. Presque choqué qu’on puisse s’arrêter à de pareils détails. Et tu trouves ça grave ? La phrase fut prononcée d’un ton Nathalie Sarraute ou Yasmina Reza : Et c’est grave ça ? Ce ça dans la bouche de Christine valait tout.

Allons-y pour la pâte à tartiner. Désormais, son destin est de recouvrir la ville et ses entours. Croyez-moi, j’ai horreur des blagues scatologiques, mais là, force est de constater qu’on m’y force : Rouen, pot de chambre de la Normandie.

CCCLXIX.

Du côté de la rue Saint-Lô, on peut apercevoir le vestige des quatre ou cinq arbres qui ornaient (façon de parler) l’allée Eugène-Boudin. Vrai qu’au fil des années, ayant pris de l’ampleur, ils servaient surtout de refuge estival aux impitoyables étourneaux. Le soir tombant, c’était un véritable vacarme dont les riverains se désolaient. De ça et de l’obscurité masquant leurs fenêtres. Les soirs d’été, n’est-ce pas…

Il paraît qu’on va replanter l’espace d’espèces différentes. On sait à quoi ces changements aboutissent : un genre d’arbres en pot, façon mignardises exotiques sans plus de caractère que de l’être, exotique. Ces essences reçoivent toujours la préférence des services municipaux chargés d’en prendre soin (là aussi, façon de parler). Ne l’oublions pas, plus on a du jardinage, plus ça protège l’emploi. Les administrés aiment ça, pourquoi se priver ? Plantons, replantons, surtout ce qui pérennisera nos emplois.

Après le service de l’urbanisme, le désastre urbain vient de celui des espaces verts. Les municipalités successives apportent un soin particulier à leur laisser tous pouvoirs. Plus ils en usent et plus on y voit une preuve supplémentaire de leur excellence. Rappelons-nous les chrysanthèmes d’autrefois ! Ajoutons-y un goût des plus douteux, plus une certaine hauteur d’attitude. Le vert est à la mode, vous en voulez, en voilà. Passons.

Le présent carrefour est un vivant exemple de l’absence de toute réflexion dans les deux matières qui nous occupent. L’immeuble bordant l’allée Eugène-Boudin sur toute sa longueur a cette particularité, bien venue, d’avoir été conçu comme une galerie commerciale ouverte. Cette fonction première a fait long feu. Année après année, pas-de-porte après pas-de-porte, on a rendu toute circulation impossible. Plus de passage et, constatons-le, à peine de commerces.

Il y a quelques années, cette vraie fausse galerie abritait deux boutiques notables, celle de Jeanne Lafon (souvenir personnel) et une sorte de dépositaire de curieuses caves à vin ; imaginez une cuve de béton à enterrer et accessible par un escalier intérieur. L’ivresse au prix du sarcophage ! Qui se souvient qu’avant Habitat, le rouennais frileux, dans le même lieu, avait droit au chauffagiste Boissière ?

En face de la galerie, l’arrière du Palais de Justice ne servait à rien. Aussi s’est-on ingénié à le border de pachydermiques jardinières. Déjà disparues, elles vont être remplacées par des grilles. L’initiative permettra aux lycéens de Saint-Saëns d’arrimer leurs deux roues de façon chronique. Côté lycée, un mot sur l’angle bordant les vestiges de l’ancienne église Saint-Lô (que de saints !) angle occupé par les évacuations techniques du chauffage dudit lycée. Des feuillus persistants organisés en jardin sans objet l’entourent avec tout autant de persistance.

Rouen ville d’art et d’histoire ? Vrai, on a là un bel exemple du génie du lieu. La touche ultime sera d’y mettre des bancs et des panneaux pour indiquer la direction des musées. A droite, à gauche, au centre ! Ce sera la concession offerte aux conseillers de quartiers ultimes pourvoyeurs du désastre, à l’image de ces nettoyeurs de 14-18 qui, après l’assaut final, passaient dans les tranchées pour achever le travail.

CCCLXVIII.

On semble s’aviser de commémorer le cinquantenaire du Théâtre des Arts. Par voie de presse, ayant omis d’emmagasiner les documents idoines, on appelle aux témoignages. Si ça amuse, je dois avoir divers vieux programmes, comme tout le monde ici. S’agit-il de ça ? Ou plutôt souvenirs vécus, lambeaux pour la plupart, choses vues et sues.

Après-guerre, la reconstruction ne se fit pas sans mal. Longtemps le Cirque municipal servit de théâtre lyrique et de théâtre tout court. On attendait, voulant revoir le théâtre d’autrefois, ou à défaut Le Français (place du Vieux Marché), à la rigueur, sur l’île Lacroix, s’adapter à La Lyre (ex Folies Bergère). Tout cela avait vécu, bien vécu, puis était mort. Mort et enterré, qu’on en parle plus.

Mais, dommages de guerre pour dommages de guerre, Théâtre des Arts on voulait, et on aurait. Non sans discussion du reste car dès l’entrée en poste d’André Malraux, celui-ci balaya d’un revers de main cet absurde projet d’une scène lyrique dans une cité dépourvue d’autres lieux de loisirs savants. L’ambition était-elle à ce prix ? Lui, il n’en varia jamais, voulait une maison de la culture (si possible avec des majuscules).

Pas seulement lui. A Rouen nous étions nombreux à prendre le chemin de Paris dès lors qu’il s’agissait de voir autre chose que les sempiternelles bêtises de la vieille garde locale. Un temps, il exista une association pour coller au projet du ministre. Financée par divers décideurs locaux (dont en premier le regretté Pierre-René Wolf) elle tenta de convaincre une municipalité attentiste comme jamais (comme toujours ?).

Mais ce n’est pas pour rien que Napoléon chevauche devant l’Hôtel de Ville. La vieille garde, elle, ne rend pas ! Puis, Rouen étant Rouen, et le gaullisme ici étant plus que modéré, au final l’avis malrucien passa comme la lubie ennuyeuse d’un farfelu (fine allusion). En décembre 62 ouvrit le mastodonte qu’on dédia, brève concession, au chic théâtre. Preuve d’un centrisme indécis, la Municipalité s’offrit deux inaugurations, l’une vouée au théâtre lyrique, l’autre au théâtre dramatique.

Graves et contents, nous sommes allés applaudir Carmen puis Le Bourgeois Gentilhomme. Une anecdote ? Ma bonne amie d’alors voulut être Rouennaise d’un soir et monter les marches en robe longue du meilleur fashionable. D’après un patron acheté aux Magasins Généraux du Tissu (rue grand-Pont) elle se tailla un fourreau noir et or imitation (disait-elle) de Balenciaga. De là à s’imaginer (moi aussi) être Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé… Ce que c’est que d’être jeunes et beaux !

Toujours est-il que sur le trottoir (pas de parvis alors) elle en fut pour ses frais (moi aussi). Quelques badauds, des arondes, trois simcas et les vieux trumeaux de l’arrière garde, de ceux qui en 1954 applaudissaient Rose Pocidalo dans Werther. Tout était dit.

Pour une renaissance c’en était une ! Il fallut s’habituer et comme on dit, faire contre mauvaise fortune bon cœur. Ce que finissent par faire, toujours et encore, les gens d’ici. Écrivant ces lignes je m’interroge : dire qu’il faut raconter tout ça ! Quelle perte de temps !

CCCLXVII.

Au bas de la rue Jeanne d’Arc, sur le côté droit, en descendant, il exista longtemps une grande boutique, genre « couture chic » sous la simple enseigne Jean Willard. C’est aujourd’hui une chaine de parfumerie soucieuse d’améliorer la race chevaline (note à l’unique attention des turfistes). Pour ce qui est de la boutique, tout y a été transformé. Seule la devanture exhibe toujours ce beau marbre vert appelé de mon temps vert marocain et aujourd’hui verde guatemala. Rien à en conclure.

A l’époque et à l’intérieur de Jean Willard, l’étage était occupé par les salons d’essayage, lieux assez grands pour y organiser des défilés de mode. Ce dont on ne se privait pas. Tentures, lustres à cristaux, poufs satinés, on montrait en haut par un vaste escalier dont la rambarde de fer forgé faisait l’admiration des connaisseurs. Existe-t-elle encore ? Sans doute plus que les jolies dames et jolis messieurs (en nombre moindre) qu’on y rencontrait, lesquels doivent avoir, toutes et tous, l’âge où être à la mode est une exigence dont on se passe.

Colette, as-tu vu la mode de cet hiver ? Ne m’en parle pas, un désastre ! Voilà ce qu’on entendait chez Jean Willard. A tort ou à raison, mais avec conviction. C’est du reste ce qui suffit à la faire exister. Le fait d’y croire et qu’on s’y consacre. Chiffonner du tissu avec talent n’est pas donné à tout le monde. Il faut la grâce, cette dernière venue d’on ne sait où. Souvent de l’innocence.

Parce qu’il est celui de mon âge d’homme, je reste attaché à cette portion de quartier. A savoir le bas de la rue Jeanne d’Arc, ce qui tourne autour de la Tour Saint-André, les immeubles du Crédit Lyonnais, de la Société Générale. Aussi cette partie de la rue aux Ours ouvrant sur la place de la Pucelle, la rue Nicole-Oresme, la fin de celle de la Vicomté, etc. Aussi mince qu’elle soit, cet ensemble a une histoire. La mienne.

Faut-il se souvenir qu’à l’angle, plus bas que Jean Wilard, se tint longtemps Andrieux-Leséneschal, vaisselle et cristaux, du temps où les Rouennais s’entichaient de ces denrées. Aujourd’hui c’est un cabinet immobilier, ceci explique-t-il cela. Faut-il se souvenir que ce magasin fut l’un des plus contemporains en matière d’architecture intérieure ? Faut-il se souvenir que l’immeuble du Lyonnais était magnifique et qu’on a voulu ces dernières années le rendre accessible, d’où du n’importe quoi en matière d’habillage décoratif ? Faut-il se souvenir qu’avant l’Hôtel de l’Europe, fort respectable, celui-ci l’était moins ?

Faut-il se souvenir qu’on fit croire, un long soir, à L*** que Nicole Oresme, héroïne de la Résistance, avait été déportée sur dénonciation du gardien de la Tour Saint-André, d’où le pourquoi du comment de la dénomination de la rue°? Dame, faut bien rire, et pour ce faire, inventer. Faut-il se souvenir que l’immeuble qui a remplacé le parking de la Pucelle est un désastre, mais que le parking l’était davantage ? Faut-il se souvenir ? Parfois la mémoire n’arrange rien. C’est même une des formes de l’injustice.

CCCLXVI.

Une chose qu’on ne fera plus : prendre le thé à la pâtisserie Périer, rue du Gros-Horloge. Pour la fin des temps, il y aura deux sortes de Rouennais, ceux ayant connu la pâtisserie Périer et ceux ne l’ayant pas. On pourra, à la rigueur, imaginer un groupe intermédiaire, ceux qui en ont entendu parler. Les autres ne comptent pas. Ils s’imaginent être Rouennais parce qu’ils vont chez Dame Tartine ou au Vieux Carré. Vanité ! Ils ne sont que les pâles reflets de fantômes à jamais disparus.

Qu’avait donc cette pâtisserie fameuse pour qu’on nous en fasse, cinquante ans après, un tel chocolat. Justement, rien. L’indescriptible, l’inexplicable, le je-ne-sais-quoi. Des phrases comme dans certains romans ou pièces de théâtre actuelles : Périer, n’est-ce pas….

De ma génération, resterais-je le seul à y avoir pris le thé ? Pendant un temps, disons de 1948 à 1961, chaque semaine ou presque, ce fut avec Colette. Des éclairs au café, du thé Darjeeling d’une marque qu’on ne trouve plus et une rondelle de citron qu’elle voulait absolument. Un rite en somme.

Rite maintenu donc presque une bonne décennie, le temps que Colette vécut dans sa campagne cauchoise et venait ici faire les boutiques. Rue après rue, magasin après magasin, époque lointaine où la ville servait à quelque chose en matière d’achats indispensables. A Dieppe, disait-elle, on ne trouve rien. A moitié vrai, à demi faux. Trouve-t-on plus à Dieppe aujourd’hui que moins à Rouen ? A ce propos, là bas, que deviennent le Café des Tribunaux, autre lieu emblématique et qu’on ne reverra pas (je parle pour moi) ?

Chez Périer il y avait des boiseries claires, de grandes glaces, des comptoirs fournis, des serveuses discrètes et un percolateur faisant un bruit infernal. Chez Périer, en fin de carrière (quelle année ?) il me semble qu’on avait bazardé la pâtisserie et qu’on se lançait, sans y croire, dans le rapide déjeuner du midi. Déjà le charme s’estompait. Fermeture faute d’attardés ? Possible. Ah, me dit-on, il faut qu’une ville change. Oui, et ses habitants avec. Ou qu’ils meurent. C’est tout comme.

A ce sujet, saluons le projet immobilier avancé dans l’ancien couvent des Dominicains. Rue Sainte-Marie, sur la droite, le promoteur s’est rangé au style carré, copieux et bétonné. Si la chose se construit (elle se construira) la monumentale fontaine du malheureux Alexandre Falguière nous semblera un carrousel pour enfants. Le mercredi, en toute tranquillité, les bambins des très chers propriétaires pourront monter sur le cheval et le bœuf. Jouez, enfants, de son haut balcon, maman vous surveille.

Rendons grâce à notre très cher frère Yvon, prieur de Saint-Bouygues, chanoine de Broad, commendataire de Kaufmann, abbé de Nexity, Quille et autres lieux ; ce saint homme, outre d’exceller dans la prédication, a fait vœu d’édifier sans recours. Et ce, tenez vous bien, pour la seule gloire du béton ! Le voici digne héritier des prélats qui l’ont précédé. Du reste, pour en avoir parlé avec l’archevêque, c’est chose acquise : sa place est réservée à Boscherville, tombeau des grands Rouennais bâtisseurs.

CCCLXV.

Personne ne le croira mais, il ya une quarantaine d’années, j’ai passé un long après-midi dans un café appelé A La Ville de Paimpol. Cette enseigne, disparue, se trouvait rue Armand-Carrel, partie basse, celle que personne ne fréquente. Elle joint au quai de Paris.

Pourquoi, comment, longue histoire. J’attendais quelqu’un. Qui devait venir. Qui finit par arriver. Avec un tel retard que je n’attendais plus. Je me voyais déjà faire la fermeture avec la patronne, grosse dame pas bretonne du tout mais tenancière d’un bar qui mourrait avec elle. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, seule derrière mon carreau ? Même son chien préférait ça. Bof, si elle claque dans son bistrot, j’irai à la Société protectrice des animaux. Le pensait-il vraiment ?

Je ne suis jamais allé à Paimpol, la ville. Comme beaucoup de vrais Normands, j’ai une prévention contre les vrais Bretons. Préjugé partagé par ma patronne de café qui, lorsqu’on lui demandait la race de son chien, répondait : un espagnol breton. Déjà elle n’était pas certaine de la bière qu’elle servait confondant Jupiler et Jupiter. Cette simplicité prouvait sa connaissance des Lettres. Ou des vertus dudit chien qui, stoïque, excellait dans les exercices de méditation. Dormant à coté de sa gamelle, l’absence de souffrance le conduisait à l’absence de passions. Ou le contraire.

A La Ville de Paimpol, ce quelqu’un que j’attendais, personne ne le croira, était une jeune femme qui chaque jour allait se tremper dans la piscine toute proche. Oh moi, disait-elle, je plonge, je fais cinq kilomètres et je ressors. Ce que c’est que d’aimer l’eau froide ! Et que d’en tenir à la piscine du boulevard Gambetta. Même piscine qu’une inqualifiable municipalité (et sans qualités) a préféré détruire. Pas de commentaires.

Vrai qu’on a vu mieux depuis, toujours dans les domaines de l’inqualifiable, de l’imagination et des animaux abandonnés. A croire qu’être maire ou adjoint condamne, quoiqu’il en soit, aux mauvais choix. Fatalité ? La faute aussi aux électeurs qui choisissent toujours la mauvaise liste. Après coup, c’est pour l’autre qu’il fallait voter. Ah, si l’autre avait été élue !

Leçon à méditer au moment des prochaines présidentielles. Je dis ça pour ceux et celles qui croient habiles de nager entre deux eaux. Au premier tour, on s’amuse ; au second, on se couvre. T’as vu les élections ? M’en parle pas, l’horreur. Nombre d’amis m’amusent : lorsqu’on est sur le sujet de conversation à la mode depuis cinq ans, ils préviennent vite qu’ils n’ont jamais voté pour lui (moi non plus). Et d’ajouter aussitôt (air connu), mais ce coup là, je ne suis pas sur de voter pour l’autre.

Vains propos car dans l’isoloir le choix se fait (ou se fera) tout seul. Ou presque. Sans aucun remords du reste, passé ou futur. Viendront l’oubli, le faux-semblant et la ronde des jours.

Ceci étant dit, sans plaisanterie, trêve de philosophie. Le dimanche 22 avril, à Paimpol ou à Rouen, n’oubliez pas d’aller voter. Et cette fois faites le bon choix. Elle : Le 22 ? Mince, j’ai piscine.

CCCLXIV.

Autre chose disparue et qu’on ne reverra pas : les commerçants décorant avec régularité leurs vitrines. Ceux aimant assez leurs boutiques pour y faire étalage (façon de dire) de leurs goûts, de leurs préférences, bref de leur volonté d’illustrer le monde. J’ai connu un cordonnier, rue du Tambour, qui, au milieu des chaussures retapées, exposait les beaux légumes de son jardin. Aussi de plusieurs vitrines ou trônaient, chaque semaine, les photos des films passant dans les cinémas.

C’était en particulier le cas de Valentin, rue Jeanne d’Arc, le spécialiste de l’imperméable, produit local à n’en pas douter. Ces photos, fort recherchées aujourd’hui, lui étaient fournies par le Normandy ou l’Éden, sinon les deux. La boutique en question vient d’achever sa carrière d’imperméable. Et de cinéphile. A croire qu’il ne pleut plus.

Il y avait aussi, rue Verte, un pharmacien qui exposait des collections de jouets à thème : tour de France, chasse aux papillons, l’école autrefois, etc. Heureux temps que ceux où un cordonnier ou un pharmacien s’évadaient. De nos jours, que voulez-vous que les franchisés imaginent ? Déjà que participer aux illuminations de Noël ou à la braderie est un cas de conscience. Devinons le reste.

Un poète renommé l’a dit : une des fonctions du commerçant est de vitupérer l’époque. A chaque génération sa manière. Ne voulant plus attendre derrière leurs vitrines, ils ne la décorent plus. Ils sont à la caisse. Ils enregistrent. Pas seulement nos chèques ou nos cartes bleues, non, aussi nos faits et gestes. Il s’ensuit qu’ils savent tout. Quoi tout ? Ce que nous valons, ce que nous voulons.

La vérité aussi, est que, ces commerçants, on les a assez méprisés. Pensez, vendre ceci ou cela, quelle engeance ! Déjà, de mon temps, il fallait être dans un bureau, derrière un guichet, sur les routes. Que sais-je encore… Journaliste ou explorateur, mais pas boutiquier. Et puis les petits commerçants, ils sont tous à droite… Notons au passage que seuls les petits commerçants votent à droite ; les gros, eux, votent sans doute à gauche. Le fait est que… enfin, passons.

Avions-nous tort ? Pas tout à fait. Encore une des désillusions de l’existence : on a souvent raison avec les autres. Avec soi-même, on a toujours tort. A moins du contraire ? Reste qu’on est, seul ou ensemble, toujours trop fier. Même devant les commerçants. Allez, faut bien rire.

Plus je vieillis, plus je pense à mes parents. A mon père surtout. Au shipchandler de la rue de Fontenelle, ses bureaux et ses ateliers. J’y avais ma place toute chaude et n’en ai pas voulu. Je me souviens un peu pourquoi (pas tout à fait). Ai-je raté une certitude ? Aujourd’hui je siégerais au Rotary ou dans une Loge. J’aurai ma carte au PS et passerai mes soirées aux vœux des élus. Je serais un notable. Seuls, mes petits-enfants me causeraient du souci.

Surtout le dernier qui ne rêve que d’école du commerce alors que ses parents et moi, on voudrait qu’il fasse comédien. Ou danseur. Ou cinéaste. A la rigueur architecte.

CCCLXIII.

Peau de chagin, la ville rétrécit. On ne parle plus du centre-ville, mais d’hyper-centre, fameux carré magique du commerce commercial. Rouen devient un Monopoly géant annonçant au coup de dé : passez par la case départ, recevez 20.000 francs. Mon ami Molineux, vieil achalandeur de l’avenue de Breteuil (une case après Allez en prison) m’assure que les prix des loyers commerciaux alliés aux engouements de la clientèle rendent le métier impossible. Selon lui, y croire encore est de l’ordre du déraisonnable.

Vrai aussi que la consommation tant vantée s’appuie sur les apparences et l’éphémère. L’autre jour, dînant en ville, on parlait chiffons, marques et look ou bonnes tables, vins fins et gosiers sereins. Inutile de vous dire que mes tentatives pour dévier les conversations n’ont abouti qu’à faire un tour d’horizon des maladies de chacun, enfants et vieillards compris.

Un charmant couple m’a raccompagné. Eux aussi commerçants. Ils admettent que, d’après ce qu’ils entendent de leurs parents, les affaires ne sont plus ce qu’elles étaient, mais qu’ils s’en tirent encore. J’ai hasardé que leurs parents, au quotidien, vivaient peut-être sur un pied plus modeste. Ils en ont convenu. Plus par courtoisie que par conviction m’a-t-il semblé.

Chagrin du grand âge, la contradiction n’est plus de mise. On vous écoute avec un amusement poli et on évite de prolonger la discussion. La remarque vaut pour moi. Après trois arguments, à quoi bon ? De fait, on s’enferme et on a raison avec soi-même. Vrai aussi, qu’à mon âge, je ne vais m’en laisser conter.

Ces patients jeunes commerçants m’ont laissé à deux pas de mon escalier. Mon antique quartier me semblait ce soir-là plus noir et plus froid que d’habitude. Nous étions ce jeudi 26 janvier et j’étais bien seul. Pas même pas une corde pour se pendre. Car, à bien calculer (ce que j’ai fait) cela faisait 157 ans que Gérard de Nerval s’était pendu, un même soir, rue de la Vieille-Lanterne à Paris, voie disparue.

Mais où trouver une corde dans l’hyper-centre ? Et à cette heure ! Je me souviens, dans le haut du boulevard des Belges, de la Corderie Centrale. On y trouvait toutes sortes de cordages et de matériel de marine. De quoi partir, dans tous les sens du terme.

Dans mon quartier (qui en est à peine un) on ne trouverait pas même une ficelle. De celle, couleur rouge, en usage chez les pâtissiers d’autrefois… Elle vendait des p’tits gâteaux Qu’elle pliait bien comme il faut Dans un joli papier blanc Entouré d’un p’tit ruban… Encore un temps disparu : celui des gâteaux en papier blanc et petit ruban. De nos jours, d’indifférentes vendeuses emballent votre mirliton dans un papier indescriptible scotché devant derrière et de travers.

C’est qu’elles ont trop bien lu Gérard de Nerval, lequel écrivit Les Filles de Feu, recueil qu’elles possèdent par cœur. Elles savent que Sylvie n’a que faire des émois d’un vieux narrateur naviguant entre passé et présent. Oui, hier comme aujourd’hui, Sylvie est gantière et fiancée au pâtissier. Point barre, comme disent les jeunes.




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