CCCLVIII

A la condition que ces chroniques aient un titre, celle-ci pourrait s’intituler : L’Académicien et ses lacets. C’était en 1953 ou 1954. A l’époque je naviguais dans les eaux des Amis de l’Art, société de gens férus sous les auspices du libraire Gaston Menuisement. Ça faisait dans l’amateur raisonnable de peinture, tous genres et toutes époques. Menuisement, garçon guindé et plutôt terne, n’en était pas moins un furieux passionné de cinéma. Peinture et cinéma, films et peinture, le principal des Amis de l’Art consistait à la projection de films documentaires.

Tous genres et toutes époques, oui. Sauf l’ultra, le fantaisiste et les pas sérieux. Bref, l’académisme et selon ce que proposaient alors les catalogues. Quelque chose de bien rouennais. J’ajoute qu’aux Amis de l’Art, on projetait aussi, parfois, souvent, des films sortant de l’ordinaire, d’un genre plus difficile ou inhabituel. Et que, personne ne le croira, les salles étaient pleines. Mais en ces temps là, toutes les salles étaient pleines, concert, théâtre ou cinéma : tous genres et toutes époques.

Toujours est-il que ce dimanche là, en fin de matinée, on attendait tout, au cinéma Normandy, d’un documentaire sur Paul Cézanne dont un récent académicien avait écrit le commentaire. Cerise sur le gâteau, l’habit vert nous honorerait de sa présence. Mais voilà, il fallait aller l’accueillir à la gare. Or, il est déjà neuf heures. Félix ira… convint-on. Me voici donc sur le quai à attendre le grand homme. Qui bientôt descendit du train. Imposant, massif, mais pour tout dire pas dans son assiette.

Mon jeune ami, j’en suis désolé, mais je suis obligé de rentrer à Paris. Pourquoi, comment, quelle raison… Le personnage finit par se déboutonner : il ne se trouvait pas présentable. Comment ça ? Il m’indiqua ses chaussures ; il lui manquait un lacet. On ne va pas à une conférence artistique avec un lacet en moins. N’importe, on vous en trouvera. Pas question, il refusait de marcher sans ce lacet. Voulait remonter dans le train et repartir. Après parleries et déférences je l’engageais malgré tout à aller m’attendre au buffet. A noter que j’avais vingt deux ans et que j’étais bien élevé.

Où trouver une paire de lacets dans le quartier de la gare ? Et un dimanche ? A l’épicerie au coin de la rue Pouchet, je n’eus qu’un dédaigneux : Nous ne faisons que l’épicerie. Rue Verte, la marchande de bas me toisa d’un air méfiant. Le pharmacien leva un sourcil interrogatif. C’est au tabac qu’on m’indiqua qu’il existait une mercerie rue du Champ-des-Oiseaux ; à côté de la Ruche ajoutait-on. Entendez Ruche Picarde. Heureux temps que ceux où l’on pouvait, au sortir de la messe à Saint-Romain, acheter bouton, fil, ruban, et une paire de lacets pour messieurs noirs, marrons (clairs ou foncé), bleus et même blancs, mais ces derniers ne convenant qu’aux jeunes gens. Je me souviendrais toujours de la phrase.

Voilà pourquoi, un dimanche de 1953, au Buffet de la Gare de Rouen, je me suis agenouillé devant Jean-Louis Vaudoyer (1883-1963) et lui ai changé ses lacets.

1 Réponse à “CCCLVIII”


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