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Archive mensuelle de janvier 2012

CCCLXII.

Dans sa partie la plus à l’Ouest, près de la place Cauchoise, la rue Thiers (autrefois Jean-Lecanuet) appartient à un autre temps et à un autre espace. Presque à une autre ville. Qui y passe ? Qui y séjourne ? Tout y semble voué au labeur le moins précis. Le plus aléatoire. Certes on y vend du pain, on y lave des voitures, on kebalise sans trop y croire, mais le reste ?

Exemple, on trouve, sur la droite, au bas de la rue des Champs-Maillets, un énigmatique Pub Underground. Ouvert, fermé ? Qui erre ici tard soir ? Trouve-t-on à Rouen un lieu plus empreint d’interrogations ? Ah, avoir encore la quarantaine et m’éterniser, le soir, au Pub Underground ! Y découvrir des gens, y retrouver d’autres, autrefois connus et tant aimés. Comme on dit : ça revient au même.

Autre énigme et autre rêve, j’aimerais visiter la grande maison de briques rouges faisant l’angle avec la rue de Fontenelle. Surtout dans sa partie Fontenelle, avec au second étage ses immenses baies vitrées. C’était autrefois, me semble-t-il, le siège de la Chambre des Métiers. Ou quelque chose d’approchant. Qui a construit cet immeuble ? L’intérieur vaut-il l’extérieur ? Et cette autre maison aussi, genre années Soixante, au 85 de la rue Jean-Lecanuet ! Encore une incongruité dans le paysage.

Juste à côté, un autre bâtiment avec un fronton vaguement 1900. On m’assure qu’il s’agit d’un ancien cinéma. Possible mais j’en doute. Ce fut longtemps un genre d’antiquaire ou dépôt-vente. On n’y trouvait peu d’antique et surtout rien à vendre. Différence d’avec l’agence immobilière d’aujourd’hui ? Et puisque nous en sommes à autrefois, il existait presque en face, au 56, une minuscule blanchisserie. Elle logeait dans l’une des dépendances qui encadrent la grande maison de notaire dont l’allure province est trop évidente pour être vraie. A noter pour les touristes : à droite, au dessus, une petite tourelle ; à gauche, comme une sorte de rocher (fragment des anciens remparts ?)

Mais revenons à l’ancienne blanchisserie. Je me souviens que la patronne (donc la blanchisseuse, dame assez forte) possédait deux énormes chiens, de ceux que l’on appelle des chow-chow (langue bleue et docilité conditionnelle). Ces molosses trônaient à la fenêtre de l’étage. Leur taille et l’exigüité de la fenêtre tiraient le tableau vers ces miniatures du moyen-âge lorsque les personnages sont aussi grands que les maisons. J’ajoute que cette blanchisseuse avait un fils qui accompagna longtemps un groupe de rock. Outre Manche et célèbre pour ce que j’en sais. Entre ses piles de linge, la chose inquiétait la mère. Ceci dit en passant, car qui cela peut intéresser ces histoires, je veux dire aujourd’hui ?

Puisque nous en sommes aux affiliations, souvenir aussi, au n° 65, coin rue des Champs-Maillets, d’un vendeur d’animaux à l’enseigne de Lama. Une rumeur certifiait que les chiots trop fragiles et donc morts y étaient offerts (servis ?) comme pâtée aux autres pensionnaires. Là aussi, possible. Pas certain. Ça vous épate, hein ! Avouez qu’avec moi, on ne s’ennuie jamais. Enfin, si peu.

CCCLXI.

L’urbanisme des années Cinquante et Soixante s’érigeait à l’Est avec des incursions vers les hauts de la ville et, selon l’heure, le Sud. Un des défis de ces dernières décennies aura été l’extension de la ville du côté de l’Ouest. Cette avancée de western, pour Rouen, est une révolution culturelle. Autrefois, sinon pour acheter des bagnoles, pourquoi serait-on allé du côté du Mont-Riboudet ?

Il n’y avait là-bas que du portuaire ou de l’entreprise, un monde aussi exotique qu’étrange. Pour tout dire, un espace laborieux. A tous points de vue. On y allait aussi pour un certain terrain, une certaine lumière, de l’espace. Presque de l’air frais. Sinon l’incessant flot de la circulation, quelle calme atmosphère que celle d’emprunter, en promeneur du dimanche, ce fameux Mont-Riboudet. Lorsqu’il faisait beau, on pouvait aller déjeuner au Saint-Fiacre, aux Six Troënes, à la Maison Blanche, tous restaurants mi-routiers mi-familiaux.

Rien n’y était excessif. Pour qui avait de l’imagination, tout y était charmant. Heures écoulées. On pouvait, l’après-midi, monter vers Mont-Saint-Aignan, escalader des rues aux noms sans mystère : du Bel-Air, du Coteau. Aussi rue Morel-Fatio ou Thomas-Dubosc, illustres oubliés. L’excursion invitait à la modestie, surtout en regard de la postérité.

Suivant la saison, s’il faisait beau, on passait par le cimetière de l’Ouest où dorment tant de gens de peu. Puis s’effectuait la descente, vers le port, le retour au monde du travail. On arpentait de nouvelles rues aux noms moins imprécis : d’Alger, Lisbonne, Tanger, Constantine… Encore une heure à marcher. On rejoignait les vapeurs à quai.

Tout ça, cet esprit d’escapades et de douceur de vivre, de travail serein et d’entreprise solide, a disparu. Remplacé par des projets, d’abord lointains, puis des travaux. Aujourd’hui on recommence à vivre. La promenade sur les quais (à laquelle je ne croyais pas) est devenue un label local. On longe l’eau jusqu’au nouveau pont Flaubert (finalement, vu de près, une horreur). Si on a le temps, on pousse jusqu’à la fin du boulevard Richard Waddington. Là, au plus loin qu’on puisse aller. Vers la mer.

On revient et passant devant ce qui reste du Chai à vin, on maugrée. Puis, comme souvent, on a envie de pisser (le grand âge !). On fait alors une halte au supermarché des Docks. Là, s’oublie le passé. Si je suis fatigué, il est possible de s’asseoir et de boire un café. Par conviction, on regarde les enfants jouer sur des tapis de lumière. Plutôt que d’être dehors aurait dit Geneviève. Elle prononçait déhors.

Verrais-je ce quartier neuf, la Luciline, dont on nous vante l’excellence ? Et celui de la presqu’ile Rollet ? Ira-t-on se promener avec mesure dans l’éco-quartier ? Quelle fin de siècle pour ce nouveau ? Autant de questions oiseuses à l’heure du thé et des arguments publicitaires.

Il existait, rue de Constantine, un immense hangar de béton. Un arc de cercle. C’était là le garage des bus, ceux de la ctr devenue tcar. Il a été détruit il y a déjà pas mal de temps. Lui aussi témoignait. Mais de quoi ?

CCCLX.

Un politique étourdi a cru bon de qualifier une célèbre enseigne parisienne de brasserie populaire. Les lieux, fort côtés, sont si connus (de réputation) qu’il est inutile de les nommer. L’incartade de cet ancien ministre a engagé un journaliste très observateur à vouloir démontrer l’inanité de l’assertion ; allant déjeuner au dit-lieu, il s’est vu remettre une addition de 146 euros (entrée, plat, dessert, café, ½ eau et ½ bourgogne). Certes, on s’en tirer à moins, mais aussi à plus.

L’anecdote, vraiment parisienne, s’arrête là. Après tout, comme disait Carabine : y a du monde qui gagne tant d’argent, faut bien qu’il le dépense. Ici ou ailleurs. Et que prend-il à Rouen Chronicle de se mêler de ce qui ne le regarde pas ? Si on commence à comparer nos assiettes respectives, nous nous battrons comme chiens et chats. Ou l’équivalent.

A partir de quel menu est-on dans la gamme populaire et le haut de gamme ? En d’autres termes que faut-il manger pour avoir les moyens ? Dis-moi où tu déjeunes, je te dirais… Un mien voisin hante chaque jour Buffalo Grill ; cette fidélité me désarçonne. Ma question : Qu’y trouvez-vous ? Sa réponse : des formules. Mystère des habitudes.

Mercredi dernier, pour les besoins de l’enquête, j’ai déjeuné à La Couronne, chez Origine, puis Gill et au Saint-Hilaire (adresses disponibles). A chaque fois j’ai dépensé, sans me forcer, tout compris, une petite cinquantaine d’euros. Et notre journaliste de s’écrier : C’est trois fois moins cher qu’à Paris. Il a raison.

Le lendemain, histoire de ne pas être en reste, je m’attable au Flunch, à la Pizza Paï et Chez René. J’ai eu des difficultés à dépasser les 14 euros et les soixante centimes. Avec la caissière, personne ayant vécue, nous avons convenu que c’était dix fois moins cher qu’à la capitale. Constatons que la province a ses avantages. Mais autant Lutèce puisqu’on m’assure qu’on peut y déjeuner pour des montants dépassants toute comparaison (dans les deux sens). Possible. Et même certain.

Reste, qu’au final, le mieux est d’être invité. Encore que parfois, apportant des fleurs ou des chocolats, la maitresse de maison ne vous en donne pas pour vos frais. Il y a longtemps, chez un couple de médecins locaux, on m’a servi en entrée des sardines à l’huile. Vous me direz que c’est excellent pour la santé. Sans doute, mais des roses achetées chez Monville… Enfin bref, le passé est passé, inutile d’y revenir.

Alors, La Couronne ou Flunch ? Question sans objet. Comme disait encore Carabine : Ça dépend, c’est bien les deux. On sait que Carabine fit longtemps le ménage chez moi (façon de dire). Elle m’a quitté pour vivre le reste de son âge. C’est à présent Léone qui manie, avec davantage de conviction, l’aspirateur. Grande consommatrice de lingettes (qu’en fait-elle ?) elle excelle dans le poulet en yassa. Chaque semaine, j’ai droit à ma barquette micro-ondable.

Service sans chichis, portion généreuse, rapport qualité / prix imbattable… Cependant : aimez-vous le riz trop cuit ? La prochaine fois, je vous invite.

CCCLIX.

Depuis trente ans, tout ce qui s’y fait et s’y dit ne m’intéresse plus. Oui, moi qui ai tant aimé le théâtre, je n’y mets plus les pieds. Si une pièce me dit quelque chose, c’est souvent loin : Grand-Quevilly, St-Étienne du Rouvray, voire Barentin. Il y a peu, j’ai voulu renouer avec ces anciennes amours. Peine perdue. Comme on dit d’un livre qu’il vous tombe des mains, trouver un équivalent pour le fauteuil où j’étais assis. Dommage pour moi, mais qu’y faire et pourquoi se renier ?

Cette réflexion m’est venue à l’occasion de la mort de Roland Dubillard (décembre dernier) dont on n’a guère fait de cas. Je me suis souvenu avoir vu les Diablogues, et surtout Naïves hirondelles. Années Soixante, pas après. Du temps où ce genre de théâtre avait ici droit de cité. Certes, mes références datent. Pour mon genre, rien n’existe sorti de Samuel Becket, Eugène Ionesco, et d’autres plus anciens.

Il fut un temps où on n’osait (mon cas) dire qu’on aimait Jean Giraudoux ou Jean Anouilh. Trop daté, démodé, vieux jeu. Ne parlons pas d’Henrik Ibsen, Michel de Ghelderode ou Anton Tchekhov. Le reste à l’avenant.

Tout ça réfléchi, l’autre jour, en haut de la rue Louis-Ricard, devant les Deux Rives. Paraît qu’on va y revisiter Barillet et Grédy. Sûr, le boulevard, via le cinéma, revient à la mode. Et côté théâtre, le privé ayant enfoncé le public, le bon ton veut qu’on coure après ces vieux succès qui ne furent jamais nationaux et populaires, mais qui l’étaient. Et davantage.

Bien sûr, vous vous doutez que chez Elizabeth Macocco, directrice des lieux, on ne va pas vous faire Au Théâtre Ce Soir. Non, ça c’est bon pour le populo de la télé d’autrefois. Non, nous, on va jongler avec la théâtralité affirmée, les codes du genre et les jeux de miroir. De fait, on s’abrite sous Labiche, Feydeau, Guitry. On parle d’absurde (comme si cela avait un rapport !) Bref, on va faire du boulevard sans en faire, tout en en faisant. Passez muscade, passez la monnaie.

Rien d’infamant mais quel paradoxe ! Dire qu’on s’est échiné pendant, allez, quarante ans, avec une infinie prétention à éduquer le public. Qu’on a bassiné tant et tant de lycéens avec de doctes théories sur la métaphore grinçante, la prophétie pessimiste, le pluriel indéfini. Tout ça pour revenir au bon boulevard, appelé dans le milieu : Mon cul sur la commode.

Seulement, à vouloir en faire, on s’aperçoit vite qu’il ne suffit pas de s’y mettre. Dans la pièce projetée (Lily et Lily) les deux rôles principaux, la star de cinéma et sa jumelle nunuche, doivent être joués par la même comédienne. A la création, c’était Jacqueline Maillan. A la reprise, c’était Annie Cordy. Bref, des artisans du métier. Aux Deux-Rives, ne cherchez pas, elles seront deux. Sera-ce suffisant ? A mon avis, oui. Mais tout juste. Ça mettra de la distance qu’on s’est dit. Oui, on jouera avec les faux-semblants a dit l’autre. Et ça fera deux cachets a conclu la concierge.

CCCLVIII

A la condition que ces chroniques aient un titre, celle-ci pourrait s’intituler : L’Académicien et ses lacets. C’était en 1953 ou 1954. A l’époque je naviguais dans les eaux des Amis de l’Art, société de gens férus sous les auspices du libraire Gaston Menuisement. Ça faisait dans l’amateur raisonnable de peinture, tous genres et toutes époques. Menuisement, garçon guindé et plutôt terne, n’en était pas moins un furieux passionné de cinéma. Peinture et cinéma, films et peinture, le principal des Amis de l’Art consistait à la projection de films documentaires.

Tous genres et toutes époques, oui. Sauf l’ultra, le fantaisiste et les pas sérieux. Bref, l’académisme et selon ce que proposaient alors les catalogues. Quelque chose de bien rouennais. J’ajoute qu’aux Amis de l’Art, on projetait aussi, parfois, souvent, des films sortant de l’ordinaire, d’un genre plus difficile ou inhabituel. Et que, personne ne le croira, les salles étaient pleines. Mais en ces temps là, toutes les salles étaient pleines, concert, théâtre ou cinéma : tous genres et toutes époques.

Toujours est-il que ce dimanche là, en fin de matinée, on attendait tout, au cinéma Normandy, d’un documentaire sur Paul Cézanne dont un récent académicien avait écrit le commentaire. Cerise sur le gâteau, l’habit vert nous honorerait de sa présence. Mais voilà, il fallait aller l’accueillir à la gare. Or, il est déjà neuf heures. Félix ira… convint-on. Me voici donc sur le quai à attendre le grand homme. Qui bientôt descendit du train. Imposant, massif, mais pour tout dire pas dans son assiette.

Mon jeune ami, j’en suis désolé, mais je suis obligé de rentrer à Paris. Pourquoi, comment, quelle raison… Le personnage finit par se déboutonner : il ne se trouvait pas présentable. Comment ça ? Il m’indiqua ses chaussures ; il lui manquait un lacet. On ne va pas à une conférence artistique avec un lacet en moins. N’importe, on vous en trouvera. Pas question, il refusait de marcher sans ce lacet. Voulait remonter dans le train et repartir. Après parleries et déférences je l’engageais malgré tout à aller m’attendre au buffet. A noter que j’avais vingt deux ans et que j’étais bien élevé.

Où trouver une paire de lacets dans le quartier de la gare ? Et un dimanche ? A l’épicerie au coin de la rue Pouchet, je n’eus qu’un dédaigneux : Nous ne faisons que l’épicerie. Rue Verte, la marchande de bas me toisa d’un air méfiant. Le pharmacien leva un sourcil interrogatif. C’est au tabac qu’on m’indiqua qu’il existait une mercerie rue du Champ-des-Oiseaux ; à côté de la Ruche ajoutait-on. Entendez Ruche Picarde. Heureux temps que ceux où l’on pouvait, au sortir de la messe à Saint-Romain, acheter bouton, fil, ruban, et une paire de lacets pour messieurs noirs, marrons (clairs ou foncé), bleus et même blancs, mais ces derniers ne convenant qu’aux jeunes gens. Je me souviendrais toujours de la phrase.

Voilà pourquoi, un dimanche de 1953, au Buffet de la Gare de Rouen, je me suis agenouillé devant Jean-Louis Vaudoyer (1883-1963) et lui ai changé ses lacets.

CCCLVII.

Mardi dernier, Molineux et moi, nous voici à la cérémonie des vœux du maire. Dehors, pluie battante ; dedans foule des grands jours. Quoique pas invités (enfin si, mais je vous expliquerai) la chance a voulu que nous récupérions un carton auprès de Mustapha le Croyant, l’épicier d’en bas. Lui n’en ayant que faire (le commerce a ses astreintes) c’est donc volontiers que nous sommes partis le représenter.

D’avance je me faisais une joie de retrouver des tas de gens et d’entendre Jean Lecanuet nous expliquer comment tout ira mieux en 2012. Dès le départ, déception : Jean Lecanuet, grippé, n’était pas là. Idée originale et sympathique, sa petite fille le remplaçait au pied levé. Elle se prénomme Valérie. Certes gentille, mais j’ai eu l’impression qu’elle prenait la chose comme une corvée.

En revanche, j’ai retrouvé Serge Huguerre, Félix Jauneau et le docteur Rambert. Ce dernier un peu forci, l’allure toujours débonnaire, avec peut-être moins d’allant. Du reste, constatation générale : la plupart des conseillers présents avaient quelques difficultés à monter sur scène. Marches trop hautes, on connait ça ! Comme disait ma grand-mère : quand on a fait de l’arthrite, on fait pas de politique.

Avant le discours, on a eu du cinéma. Un documentaire, réalisé sous l’égide de l’Office du tourisme. L’ennui c’est qu’en cabine, le projectionniste a mélangé les bobines. Sur l’écran, tout le monde a vu un film à destination de l’Agence Cook. La cathédrale, le Gros-Horloge, l’aître Saint-Maclou, l’école Jean-Mullot, etc. Il parait que le vrai film, lui, parlait de propreté, de transports en commun, de circulation, de médiathèque, du rififi écolo et de plein de choses pouvant intéresser les présents. Ce sera sans doute pour une prochaine fois.

Après son discours, la petite Lecanuet a annoncé la partie récréative de la soirée. On aurait préféré des clowns ou même des marionnettes, mais il s’agissait de musique classique. Là encore, nouvelle déception ! D’abord la plupart des membres de l’orchestre étant en vacances, seuls quatre instrumentistes s’y sont collés (Molineux m’assure qu’ils étaient cinq).

Au programme La Sonate à Kreutzer. Enfin, il paraît, car la partition fut jouée, pour le premier mouvement, à la manière c’est-pas-bientôt-fini, pour le deuxième pourquoi-composer-une-musique-pareille et pour le troisième quelle-idée-on-a-eu-de-la-choisir-pour-cette-soirée. Trois mots sur la jeune femme blonde qui tenait le premier violon ; arrivée sur scène, la petite Valérie l’a embrassée. Ça doit être une camarade d’école.

Côté discours, ça n’était pas mal, encore que trop long. La gamine, fébrile, s’embrouillait. Elle en était toujours au soir de Noël lorsqu’elle a déballé ses cadeaux. Il y en avait trop. De fait, à la fin, au milieu des papiers froissés, lorsqu’elle a ouvert la grosse boite de Kinder Surprise, on a bien vu que c’était ce qui lui faisait le plus plaisir.

La grand-mère a marqué le coup. Il parait que la mandoline et l’ours Martin lui avaient coûté pas loin de dix mille francs. Que voulez-vous, avec les enfants d’aujourd’hui, on ne sait jamais quoi faire. Fichue soirée, lorsque nous sommes sortis, Molineux et moi, il pleuvait toujours.

CCCLVI.

Relu pour la énième et dernière fois Le Paysan de Paris. Dire que j’ai tant aimé cet auteur et qu’il me tombe aujourd’hui des mains ! Ce qu’il en est des vieilles amours ! Le temps les use. A moins que ce ne soit les amoureux qui… Mais l’oubli serait encore plus grand. Bof, ça n’est grave pour personne. Surtout pas pour les lecteurs des bibliothèques de notre ville. Le titre y est disponible dans la plupart avec cependant, pour une référence dans l’Internet catalogue, l’énigmatique mention : Il n’y a pas d’exemplaire disponible pour ce titre. Nul doute que l’assertion eut ravi l’auteur et ses amis.

Replongeant dans mon Livre de Poche, édition de 1970, il m’est apparu que la lecture passait sous mes yeux. Rien ne parvenait à mon cerveau (à supposer que…) Bref, ce que je lisais n’était ni lu ni relu, mais vaguement vu. Comme d’une personne autrefois connue et dont on redécouvre le visage. Tiens, après toutes ces années, il n’a pas changé. Opinion légère car votre vis-à-vis trouve que, tout de même, vous n’avez pas rajeuni. Ce qu’a pensé mon livre ?

A ce propos, je signale qu’acheté d’occasion en 1970, il appartenait avant moi à un certain (ou certaine) J. F. Deshais. Curiosité, à la suite de cette marque de possession, une main enfantine a inscrit un autre nom, celui d’Yvelise Deshais. Le bouquiniste, plus prosaïque, a surchargé le tout d’un 2 Fr avec l’inscription : Tous nos livres sont échangés et non remboursés. Veux-t-on mieux ? A l’entête du premier chapitre, Préface à une mythologie moderne, l’échangeur non rembourseur a ajouté sa raison sociale : Fabry, bouquiniste, marché de la place Saint-Marc, n° 6, sous la halle.

Craignant d’affaiblir cette poésie, surréaliste ou pas, je vous passe le numéro de registre du commerce. Qu’est devenu J. F. Deshais ? Qu’est devenue Yvelise ? Je sais que Fabry est mort ; mais on aperçoit encore au clos Saint-Marc une dame Fabry. Elle aura survécu à la destruction de la halle. Continuant à vendre des livres, elle a remisé ceux d’Aragon. Sa spécialité est désormais celle du roman sentimental. Des esprits forts nous diront qu’Harlequin et Les Yeux d’Elsa… point de suspension. On leur répondra qu’ils n’ont jamais été amoureux.

Le Paysan de Paris, dans son chapitre intitulé Le Sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont, fait mention d’un voyage en auto. A ce sujet, Aragon mentionne les grandes pancartes Luciline qu’on observe sur les bords des routes. Nous revoici à Rouen, dans ce quartier nuageux où s’édifie le portrait fermé du Rouen du XXIe siècle. Oui, dans ce quartier tout en chocolat où nulle dame Fabry, je vous en fiche mon billet, n’ira installer sa boutique.

Seul espoir qui puisse nous détendre, qu’un Aragon aille, quoiqu’il lui en coûte, déambuler dans les nouvelles rues bordées de nouveaux immeubles où de nouvelles gens ouvriront des commerces aussi mystérieux que ceux du Passage de l’Opéra. Notre crainte ? Qu’au détour, il croise une autre Elsa. Alors là, que voulez-vous que je vous dise !




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