CCCLIV.

Entendu à la radio au sujet du style d’un écrivain : il excelle dans les descriptions techniques… grande précision… minutie horlogère… etc. Au micro, un contradicteur laisse tomber : On peut dire aussi que ça vire au catalogue des Armes et Cycles de Saint-Étienne. Pour n’être pas fausse, la référence date. Quel lecteur d’aujourd’hui ne serait pas rebuté par le copieux catalogue de notre jeunesse ! La trouble rêverie y disputait au prosaïque le plus terre à terre.

Nos adolescences de garçons manquaient singulièrement de réalisme. Notre imaginaire doit-il beaucoup au fameux Catalogue de la Manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne ? Sans doute, puisqu’on m’affirme que des collectionneurs s’arrachent, années après année, les exemplaires subsistants.

A Rouen, le dépôt-succursale Manufrance se trouvait rue Thiers, angle rue Beauvoisine, dans la partie redescendant à la Crosse. En face rive Nord, la librairie Van Moé ; en diagonale un antiquaire ; en face côté Est, un grainetier. Avouez que le croisement aimantait tous ses points cardinaux. Qui plus est la rue Thiers est devenue Lecanuet. On se demande qui doit en être le plus fier.

De nos jours, cette rose des vents se partage entre un assureur, un marchand de matelas, un autre de vêtements, et encore un assureur. De l’imaginaire, qui perd, qui gagne ? Déshabillés et au lit, nous nous protégeons deux fois plus et, de fait, plantons moins de graines dans le ventre de la maman. Ceci au détriment des antiques lectures qui nous apprenaient l’exact contraire.

Reste que, dans ce cadran à donner le tournis, Manufrance tenait une place aujourd’hui sans objet. Acheter un fusil pour abattre l’épouse infidèle et une bicyclette pour échapper à la police ? Peine perdue, on s’en doute… A ce sujet, désormais, où acheter un fusil à Rouen ? Et pour en faire quoi ? Questions auxquelles il sera loisible de répondre.

Si les antiquaires sont ici légion, leur chiffre d’affaires s’effrite saison après saison. Mon ami Molyneux l’affirme : la brocante se perd. La jeunesse préfère les voyages et la vie fashionable. Sans parler des préservatifs. Aujourd’hui, les objets, jolis ou non, ne durent pas. C’est leur principale qualité. Pas un ne nous survivra. Et encore moins nos contrats d’assurance qui s’éteindront avec nous.

De tout ceci, il s’ensuit que nous pouvons craindre l’anéantissement de notre carrefour. Seule la persistance d’une mémoire intransigeante lui permettra de durer. Pas dans l’éternité bien sûr, mais jusqu’à ces lignes, ce serait déjà ça. Souvenez-vous de la frivolité des Rouennais qui, de rue Thiers, sans coup férir, sont passés à rue Lecanuet. Comme si de rien n’était ? Oui. Et c’est vrai qu’il n’en était rien.

Certes, se souvenir de Van Moé ou de Manufrance ne sauve de rien. Ni du passé, ni de l’avenir. Ce n’est pas même une trace, laquelle, à supposer qu’on veuille la parfaire nous conduirait à traverser la rue sans regarder. Et donc à se faire renverser par une automobile pressée. Allongez-vous dirait avec obligeance le marchand de matelas. Et son voisin d’ajouter : étiez-vous assuré, monsieur ?

1 Réponse à “CCCLIV.”


  • Des nouvelles de Moscou au téléphone, pas plus tard qu’hier soir : tout va bien, aucune voiture brûlée, les gens sont très raisonnables. Voilà ma contribution horlogère !
    ps : nous avons englouti tous les ours, c’est trop tard.

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