CCCLIII.

Dans un roman policier récent, l’auteur écrit… Non, exactement, le traducteur écrit : elle enfila une paire de jeans. On n’y prête plus d’attention de nos jours (je veux dire : à la phrase). J’aurais connu les temps du blue-jeans, du jeans, puis de la paire. Laissons pour rien denim et Levi, coquetteries de fashionables. Il fut un temps où, ici, à Rouen, un jeans, quel qu’il fut, s’achetait aux Stocks Réunis, rue de la République, n° 37. Une boutique brillante, toute en longueur, spécialisée dans le vêtement solide, la chemise de cow-boy, le duffle-coat et la veste en mouton retourné.
On y entrait par un étroit couloir flanqué de deux vitrines, puis venait la boutique, plutôt exigüe. Au fond, une volée de marches amenait à un second magasin, cette fois plus vaste, tant en longueur qu’en largeur. Et en étagères du haut desquelles circulaient les vendeuses à l’aide d’échelles mobiles. Voulant préciser mes souvenirs, la consultation d’un vieil annuaire m’apprends que, dans les annonces, si Stocks Réunis il y avait, la boutique portait en sous-titre : Surplus alliés.
Quoi de plus convaincant que la logique du commerce ? Elle n’a d’égale que la persistance des êtres et des choses. Car disparu Aux Stocks Réunis, que trouve-t-on aujourd’hui dans cette républicaine rue ? Réponse : Légende militaire, magasin censé lui survivre dans le même genre. Pas tout à fait cependant, comme on disait autrefois : mutatis mutandis. Quelle guerre d’aujourd’hui alimente nos surplus ?
J’ai connu un garçon qui fit fortune dans la récupération de fil de fer barbelé. C’était à la fin des années Soixante, une fois la guerre d’Algérie hors d’usage. D’autres ferrailleurs l’avaient précédé dans les engins, les armes, les mines, etc. Lui, besogneux, fit dans la clôture adéquate. Cela me fait penser qu’il est mort de mort violente. Comme meurent les cow-boys, avec ou sans chemise.
Donc il faut un temps où une paire de jeans s’achetait rue de la République. Exclusivement. La mode aidant, on en trouva vite partout, le monde se séparant en deux zones : braguette à boutons ou Fermeture Éclair. En temps de guerre, la seconde est préférable, mais il ne manque pas de spécialistes pour affirmer le contraire.
A côté des Stocks réunis, on trouvait un magasin d’articles de pêche : A la Carpe d’or. Reconnaissons que nos ancêtres usaient d’esprit poétique dans les plus prosaïques de leurs mandats. Inutile de préciser qu’aujourd’hui le temps est autre. Chaque jour, on constate que commerçant et acheteurs s’entendent sur l’essentiel : quantité sans nuances, production sans lassitude, convoitise sans interruption.
Cette chronique, écrite sous l’imparable actualité des fêtes de fin d’année, manque de guirlandes et de lumignons. On voit peu de sapins de Noël dans les westerns. Au saloon, les cow-boys amusent mal des mômeries du vieux bonhomme en rouge. Descendus de cheval, après six jours de piste, ils préfèrent un bon bain. Ils le prennent avec leur chapeau, en veillant à ne pas être dos à la porte. Pour eux et pour les autres : ne jamais regarder en arrière.

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