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Archive mensuelle de décembre 2011

CCCLV.

En cette saison, trois oiseaux planaient au dessus de la ville : le Pintadeau, le Faisan doré et le Coq hardi. Ailleurs, guère loin, il était question de petits cochons, de chien qui fume, de fin renard et chat qui pêche. En ce temps là, les vitrines des magasins de nos grands-parents regorgeaient d’animaux. Ours, marte, léopard… sans parler de poissons et d’autres plus bizarres. En ce temps là oui, un petit garçon (une petite fille ?) n’avait que faire des leçons de sciences naturelles de l’école. Il suffisait de courir la ville.
A l’instar de l’enfant du 6 octobre (vieille référence introuvable), il ou elle poursuivait son cerceau dans une ville devenant faubourg, puis campagne, enfin forêt matinée de jungle. Ça et là, l’arrêtaient (pas tant que ça) les images d’un album colorié. Était-il dans les images et les temps ? Pas tout à fait, mais presque.
Temps d’un autre âge car, de nos jours, qui poursuivrait un cerceau en ville, rue des Charrettes ou rue Saint-Éloi ? Puis du côté de Mont-Saint-Aignan, dans le Bois l’Archevêque, et plus loin, vers Bondeville (Notre-Dame), Houppeville et Saint-Maurice ?
J’ai lu (c’était dans le journal) que des enfants d’une école primaire, spectacle de fin d’année oblige, jouaient sur scène La Chèvre de Monsieur Seguin. Louable initiative, encore qu’à la réflexion, la référence manque de fraîcheur. La même idée a-t-elle traversé l’esprit des instituteurs et institutrices ? A coup sur, puisqu’au final, chèvre, loup et licou, on a changé la fin.
Dans cette école, le loup ne dévore plus Blanchette. Non, désormais, la chèvre, désobéissante et butée (elles le sont toutes), échappe à la mâchoire du pédophile. La blanche caprine tourne la rue, gambade dans le paysage et y rencontre plein d’autres animaux. Lesquels ? Peut-être mes pintadeau, faisan doré et coq susnommés, le dernier ayant, je vous le parie, rogné sa hardiesse comme on sait. Braves instituteurs ! Les curés de mon enfance, à morale équivalente, avaient au moins le respect du vraisemblable. Il est vrai qu’ils étaient parfois bien placés pour jouer les levers de rideau. Enfin, bref.
Cette dernière et facile pique montre qu’on échappe peu au goût du jour. Comme si les prêtres étaient les seuls ! Il semble me souvenir d’un redoutable (sinon redouté) instituteur, laïque amateur de chair fraîche, répondant, pas loin d’ici, à la campagne, au nom de Lechien. Autrement dit le loup dans la bergerie. D’autres d’ajouter : le renard dans le poulailler.
On a hâte de voir nos apprentis comédiens de La Chèvre de Monsieur Seguin s’inscrire en première année de Lettres modernes ou classiques. Que de choses étonnantes ils vont découvrir ! Hélas, ne nous berçons pas d’illusions, cette jeunesse préférera continuer dans le spectacle vivant, là où on peut tout tripatouiller, le début, la fin et les moyens.
Bon, alors, c’était quoi là votre histoire : trois oiseaux planaient au dessus de la ville ? Ah oui, c’est une devinette : un Pintadeau, un Faisan doré, un Coq hardi, l’un dit à l’autre… mais vous connaissez la suite.

CCCLIV.

Entendu à la radio au sujet du style d’un écrivain : il excelle dans les descriptions techniques… grande précision… minutie horlogère… etc. Au micro, un contradicteur laisse tomber : On peut dire aussi que ça vire au catalogue des Armes et Cycles de Saint-Étienne. Pour n’être pas fausse, la référence date. Quel lecteur d’aujourd’hui ne serait pas rebuté par le copieux catalogue de notre jeunesse ! La trouble rêverie y disputait au prosaïque le plus terre à terre.

Nos adolescences de garçons manquaient singulièrement de réalisme. Notre imaginaire doit-il beaucoup au fameux Catalogue de la Manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne ? Sans doute, puisqu’on m’affirme que des collectionneurs s’arrachent, années après année, les exemplaires subsistants.

A Rouen, le dépôt-succursale Manufrance se trouvait rue Thiers, angle rue Beauvoisine, dans la partie redescendant à la Crosse. En face rive Nord, la librairie Van Moé ; en diagonale un antiquaire ; en face côté Est, un grainetier. Avouez que le croisement aimantait tous ses points cardinaux. Qui plus est la rue Thiers est devenue Lecanuet. On se demande qui doit en être le plus fier.

De nos jours, cette rose des vents se partage entre un assureur, un marchand de matelas, un autre de vêtements, et encore un assureur. De l’imaginaire, qui perd, qui gagne ? Déshabillés et au lit, nous nous protégeons deux fois plus et, de fait, plantons moins de graines dans le ventre de la maman. Ceci au détriment des antiques lectures qui nous apprenaient l’exact contraire.

Reste que, dans ce cadran à donner le tournis, Manufrance tenait une place aujourd’hui sans objet. Acheter un fusil pour abattre l’épouse infidèle et une bicyclette pour échapper à la police ? Peine perdue, on s’en doute… A ce sujet, désormais, où acheter un fusil à Rouen ? Et pour en faire quoi ? Questions auxquelles il sera loisible de répondre.

Si les antiquaires sont ici légion, leur chiffre d’affaires s’effrite saison après saison. Mon ami Molyneux l’affirme : la brocante se perd. La jeunesse préfère les voyages et la vie fashionable. Sans parler des préservatifs. Aujourd’hui, les objets, jolis ou non, ne durent pas. C’est leur principale qualité. Pas un ne nous survivra. Et encore moins nos contrats d’assurance qui s’éteindront avec nous.

De tout ceci, il s’ensuit que nous pouvons craindre l’anéantissement de notre carrefour. Seule la persistance d’une mémoire intransigeante lui permettra de durer. Pas dans l’éternité bien sûr, mais jusqu’à ces lignes, ce serait déjà ça. Souvenez-vous de la frivolité des Rouennais qui, de rue Thiers, sans coup férir, sont passés à rue Lecanuet. Comme si de rien n’était ? Oui. Et c’est vrai qu’il n’en était rien.

Certes, se souvenir de Van Moé ou de Manufrance ne sauve de rien. Ni du passé, ni de l’avenir. Ce n’est pas même une trace, laquelle, à supposer qu’on veuille la parfaire nous conduirait à traverser la rue sans regarder. Et donc à se faire renverser par une automobile pressée. Allongez-vous dirait avec obligeance le marchand de matelas. Et son voisin d’ajouter : étiez-vous assuré, monsieur ?

CCCLIII.

Dans un roman policier récent, l’auteur écrit… Non, exactement, le traducteur écrit : elle enfila une paire de jeans. On n’y prête plus d’attention de nos jours (je veux dire : à la phrase). J’aurais connu les temps du blue-jeans, du jeans, puis de la paire. Laissons pour rien denim et Levi, coquetteries de fashionables. Il fut un temps où, ici, à Rouen, un jeans, quel qu’il fut, s’achetait aux Stocks Réunis, rue de la République, n° 37. Une boutique brillante, toute en longueur, spécialisée dans le vêtement solide, la chemise de cow-boy, le duffle-coat et la veste en mouton retourné.
On y entrait par un étroit couloir flanqué de deux vitrines, puis venait la boutique, plutôt exigüe. Au fond, une volée de marches amenait à un second magasin, cette fois plus vaste, tant en longueur qu’en largeur. Et en étagères du haut desquelles circulaient les vendeuses à l’aide d’échelles mobiles. Voulant préciser mes souvenirs, la consultation d’un vieil annuaire m’apprends que, dans les annonces, si Stocks Réunis il y avait, la boutique portait en sous-titre : Surplus alliés.
Quoi de plus convaincant que la logique du commerce ? Elle n’a d’égale que la persistance des êtres et des choses. Car disparu Aux Stocks Réunis, que trouve-t-on aujourd’hui dans cette républicaine rue ? Réponse : Légende militaire, magasin censé lui survivre dans le même genre. Pas tout à fait cependant, comme on disait autrefois : mutatis mutandis. Quelle guerre d’aujourd’hui alimente nos surplus ?
J’ai connu un garçon qui fit fortune dans la récupération de fil de fer barbelé. C’était à la fin des années Soixante, une fois la guerre d’Algérie hors d’usage. D’autres ferrailleurs l’avaient précédé dans les engins, les armes, les mines, etc. Lui, besogneux, fit dans la clôture adéquate. Cela me fait penser qu’il est mort de mort violente. Comme meurent les cow-boys, avec ou sans chemise.
Donc il faut un temps où une paire de jeans s’achetait rue de la République. Exclusivement. La mode aidant, on en trouva vite partout, le monde se séparant en deux zones : braguette à boutons ou Fermeture Éclair. En temps de guerre, la seconde est préférable, mais il ne manque pas de spécialistes pour affirmer le contraire.
A côté des Stocks réunis, on trouvait un magasin d’articles de pêche : A la Carpe d’or. Reconnaissons que nos ancêtres usaient d’esprit poétique dans les plus prosaïques de leurs mandats. Inutile de préciser qu’aujourd’hui le temps est autre. Chaque jour, on constate que commerçant et acheteurs s’entendent sur l’essentiel : quantité sans nuances, production sans lassitude, convoitise sans interruption.
Cette chronique, écrite sous l’imparable actualité des fêtes de fin d’année, manque de guirlandes et de lumignons. On voit peu de sapins de Noël dans les westerns. Au saloon, les cow-boys amusent mal des mômeries du vieux bonhomme en rouge. Descendus de cheval, après six jours de piste, ils préfèrent un bon bain. Ils le prennent avec leur chapeau, en veillant à ne pas être dos à la porte. Pour eux et pour les autres : ne jamais regarder en arrière.

CCCLII.

Sauf vot’ respect, la rue Louis-Ricard est sens dessus dessous. Travaux dit-on. Ils ne modifieront en rien la physionomie de cette rue qui change et ne change pas. Toujours son esprit XIXe. Esprit qu’elle conservera tant qu’une municipalité désœuvrée ne décidera pas, un soir de conseil, de l’affubler d’un autre nom. Celui-ci faisant oublier, de façon définitive, ce maçonnique ministre des cultes, né en 1839, mort en 1921.

De la rue, un vieux lycéen ayant fréquenté Corneille (l’établissement, pas le tragique) y retrouverait le bar de sa jeunesse, bien-nommé La Lycorne à la devanture si caractéristique, et en face cet autre, Le Balto. Avoir assez d’allant, pénétrer dans ces lieux, écouter les conversations des 16/18 et savoir enfin ce qui se passe. Et vers où on va.

Il y avait autrefois, au numéro 5, en montant, à gauche, un excellent pâtissier : Bocquet. Il est devenu entreprise de pompes funèbres. Où vont mourir les gâteaux ? demandait l’agent Cooper ? Pas près d’avoir la réponse.

Qui se souvient qu’à l’angle de la place de la Rougemare, en lieu et place de l’actuelle librairie, il y avait une épicerie ? Et qui se souvient qu’au 27, plus haut, habitait Simone Poulain, laquelle élevait des chats, de préférence siamois, et des caniches, de préférence nains ? Pourquoi s’en souvenir ? Ou plutôt : Faut-il qu’il m’en souvienne.

A remonter le trottoir, on longe ce qui reste du Ric-Bar. Qui n’a connu le Ric-Bar et ses patrons n’a rien connu. Je veux dire dans le genre populaire, bon marché et folklorique. Ajouter bavard et graisseux. Sans oublier les sacrifices à la modernité gaullienne, lorsque ces Thénardier firent installer, à l’extérieur, un distributeur de sandwiches. De nuit, éclairé, il montrait trois derniers jambons-beurre à désespérer l’affamé retardataire.

Dans un genre plus sérieux, il faut dire sept mots de la gendarmerie : l’Immeuble Le Plus immonde Qui Puisse Exister. Vrai, on peut tout dire des gendarmes, mais il y a des limites au mépris. Surtout en matière de logement. Et d’architecture.

Plus haut, à droite, au 53, une plaque commémorative. Elle célèbre Maurice Gallouen, médecin de son état, mort en déportation pour faits de résistance. Héros tout neuf, car jadis n’avait cours ici, à de rares exceptions près, d’héroïsme en résistance, qu’à propos des Vaillants Militants du Parti Communiste Français. Temps qui changent, mémoire chassant l’autre. Aussi est-il oiseux d’anticiper.

Avançons, avançons… Il faudrait parler de la Caisse d’épargne, de l’ancien amphithéâtre de physique devenu théâtre, sans amphi et sans physique. Ultime consolation pour les fantômes des souris blanches qu’on y exécuta tant et tant. Aussi du jardin Sainte-Marie devenu square André-Maurois, lequel est mort en octobre 1967, après avoir écrit un nombre infini de légers ouvrages (et si fins qu’ils n’encombrent guère nos étagères). Il faudrait parler de la fontaine, de ses sculptures, de son orgue lumineux, de l’observatoire, du réservoir, etc. Cette rue est trop longue, trop vaste, on s’y perd. C’est le siècle qui veut ça. Les gens et leur histoire. Tout ce qui nous retient. Puis nous lâche.

CCCLI.

Une récente chronique m’a amené à une incidence sur Pierre-René Wolf, directeur et fondateur de Paris-Normandie. Mort pour mort, j’étais à l’inhumation du premier, en avril 1972. Avec un certain aplomb, fort de mes souvenirs, j’ai écrit ici : jamais eu aussi froid. Une vigilante lectrice me rappelle à l’ordre des souvenirs : je ne pouvais avoir eu si froid, puisque nous étions en avril. Si infime qu’elle soit, j’avoue que la chose me trouble. D’une part parce que ce n’était pas moi qui, alors, avait froid, mais celle qui m’accompagnait. Passant la cérémonie à gémir j’ai froid… mais qu’est-ce que j’ai froid… la litanie a fini par me convaincre. Les femmes, toujours !

Je me souviens (moi et un tas d’autres) que la chose se déroulait au cimetière de Bonsecours. La foule, et les personnalités attendues. Beaucoup de chagrinés. Surtout du fait d’être là. Vrai qu’on rendait hommage à un mort qui l’était déjà depuis quelque temps.

C’était un mardi 10 avril, dans la matinée. Et celle qui m’accompagnait avait froid. Moi ? Aucun souvenir. Enfin si, celui de mon accompagnatrice. D’où ma notule incriminée. Cette accompagnatrice était là pour presque une seule chose : elle me véhiculait. Entendez qu’elle possédait une voiture (marque inconnue). Donc, vous allez rire, elle me servait de chauffeuse.

Renseignement pris (indispensable Internet), il faisait ce jour-là à Rouen (a fortiori à Bonsecours) quatre degrés pour les minimales et huit pour les maximales. Comme on dit : c’est pas froid-froid, mais quand même… Surtout pour une personne guère emmitouflée. De plus, là-haut, sur le plateau, ça souffle. L’esprit de José-Maria de Hérédia, entre autres.

Nous sommes redescendus en début d’après-midi. Comme elle avait toujours froid, nous avons pris un chocolat. Elle voulait rentrer à Paris, rejoindre son mari. Au plus vite. Que ce jour là, elle ne rejoignit pas. Le soir venu, nous avons dîné Chez Tony, rue Écuyère, alors une de mes cantines.

En sortant, le temps s’était nettement réchauffé. Vertu du rosé de Bandol ? On le sait : les inhumations ouvrent toujours les appétits. Le mort invitant à saisir le vif, nous avons achevé la journée d’une façon convenant aux circonstances.

Elle a fini par rejoindre son mari. Pour de bon. Mari professeur de philosophe, devenu brillant journaliste. A moins que ça ne soit le contraire ? Tant est que le journalisme puisse mener à la philosophie. But ultime que manqua Pierre-René Wolf, lequel mourut dans l’amertume au détriment de la sérénité. Mais, je l’espère, en pensant aux femmes. Lui qui, sa vie durant, en usa avec la conviction d’en être aimé. Lui, au moins.

Ça et ses Ninas, cigarillos immondes qu’il allumait à la chaîne dans son lugubre bureau de la place de l’Hôtel de Ville. Sans parler du foie gras qu’il arrosait de porto, seul ou en compagnie, au Beffroy, à La Couronne, à l’Écu de France… tous lieux où un homme de sa trempe se devait d’aller. Du moins, à l’époque. Jamais dupe de ce qui l’entourait. Ou encore : jamais dupe de ceux qui l’entouraient.

CCCL.

Que penser de la campagne électorale ? Patienter en attendant les résultats. De mon côté, le choix est fait et je n’en changerai pas. Quoiqu’il arrive ? Oui et que pourrait-il arriver ? L’apocalypse ? Vous plaisantez. Non, ce qui retient, c’est le remue-ménage que cela occasionne. Ça et la prétendue vérité des personnages.

Il y a quelque temps, à entendre une experte, par ailleurs attentive lectrice, j’ai relevé cette conclusion : Mais la politique, ce sont d’abord des relations humaines… Voilà un critère pour un choix. A prendre liste après liste, je suppose qu’il y a des gens formidables partout. Et partout des imbuvables. Quel que soit le verre, à moitié vide, à moitié plein. Donc, politique et relations humaines, c’est tout un. Ou ça fait deux.

Un vieil ami me disait : Oh, moi, tu sais, la politique… et il ajoutait : tant que ma belle-sœur n’en fait pas ! Il voulait dire que tout lui était égal, mais qu’il y a des choses qu’on ne pardonne pas.

En politique, belles-sœurs et beaux-frères sont légion. Regardant beaucoup la télévision (le grand âge !) je vous certifie qu’au moment d’aller dormir, je n’ai plus de frères ni de sœurs. Enfin, dis-je avant d’éteindre, c’est leur choix. Goûts et couleurs. Reste que, s’il le fallait, je participerais aux week-ends en famille. Tout en les redoutant.

N’empêche, il en faut. Des week-ends et des élections. C’est comme Noël, faut s’y coller. Cadeaux, réveillon, profession de foi et messe de Minuit. Alors, en mai 2012, bûche aux fruits ou pralinée café ? Au premier tour, fastoche, on joue au plus fin. Comme dans les restaurants, les coupes glacées du dessert : les trois boules, quel parfum ? demande la serveuse. Il s’agit alors de panacher.

Ah, dit la charmante, désolée, j’ai plus de Mélanchon… Je mets deux boules Joly ? Euh, non, une boule Bayrou, une Hollande et une Joly. La serveuse s’agace : Donc je supprime Lepage ? Oui, tant pis, et surtout pas de chantilly. Tandis qu’au second tour, pas d’échappatoire, c’est tiramisu ou moelleux au chocolat. A vous de voir.

Tambouille électorale ? Oui, mais en cuisine on s’active, on se donne du mal. A ce propos je redoute les futures législatives. Dans notre cantine locale, on joue déjà à Master Chef (deuxième saison). Certains cuistots redoublent d’adresse (à défaut d’inventivité) et ici ou là, on a un avant goût du menu. Pourvu que notre estomac tienne le coup !

Il tiendra. Pensez, à mon âge, moi qui ai vu Michel Beregovoy député, je peux tout avaler. Et Roger Dusseaulx ! Et Jeannine Bonvoisin ! Jean Allard ! Tony Larue ! Vrai, les jeunes se rendent pas compte. Il fut un temps où, chaque soir d’élection, hop trois Alka-Seltzer. Le lendemain, plus une trace. Comme neuf.

Depuis quelque temps j’en suis au bicarbonate. C’est plus radical et plus écolo. Vous voulez tout savoir ? Ayant eu vent du retour discret de Pierre Albertini dans la ferme Modem, j’ai doublé ma provision. Paré pour l’été prochain.

CCCXLIX.

Encore une chronique refusée ! Vagabondant de souvenirs en souvenirs, je pensais à Bob Bucher, barman de l’Escale, rue Jeanne d’Arc, puis propriétaire de l’Hôtel de la Poste à Duclair, enfin tenancier d’une boutique d’alcools à l’angle de la rue Massacre et Émile Verhaeren… Mais tu as déjà raconté ça ! m’assène Jérôme. Et il n’y a pas longtemps. Début de l’année, paraît-il. Pas à dire, je rabâche.

Il faut dire que ma mémoire, trop souvent, anneau après anneau, me ramène à ce quartier. Rue Massacre, rue Thouret, rue du Tambour, celle du Gros-Horloge… mince partie de ville où s’est déroulée ma jeunesse d’adulte. Lorsque je logeais chez les Vignon, un meublé à ne pas dire. J’avais, quoi, vingt ans. J’y croyais alors. Plus beaucoup aujourd’hui.

Histoire de ne pas perdre la main, j’achète parfois du thé à la Cloche d’argent (autre nom aujourd’hui). On n’y grille plus le café comme jadis. Combien se souviennent de cette odeur de brûlerie flottant dans les matins froids de février ? Qui se souvient de la mère Vignon, attablée dans sa cuisine, lisant avec application Marius et Le Hérisson ? L’un imprimé sur papier rose, l’autre sur vert, hebdomadaires que je lui rapportais du temps où j’étais pigiste (si peu) à Paris-Normandie. Il faudrait pouvoir en dire plus long. Mais c’est bientôt fini. Pour eux et pour moi.

En centre historique, à deux pas du Gros-Horloge, quoi de plus étrange que la rue des Vergetiers ? Passé le merveilleux tabac du coin et ce qui reste du Big Ben Pub, c’est comme une impasse ouverte. Quelque chose de rien sur rien. Il y eut jadis là une laverie, un escalier menant au passage de l’Hôtel du Nord… puis le vide. Ou alors, oui, les arrières du Crédit Lyonnais, et autrefois celles du cinéma Éden, avec, en face, l’ère (pour ne pas dire aire) de livraison de Monoprix.

J’ai un peu fréquenté le Big Ben Pub. Un peu seulement, car pas très bière et pas très dance. En revanche (façon de dire) la laverie m’a remis plus d’une fois à neuf et à sec. J’en aurais besoin ces temps derniers.

Ici et maintenant, la rue des Vergetiers. Passons sur six voitures parkinguées, le perpétuel dépôt sauvage, celui des armoires électriques, panneaux de signalisation… Une forme de terrain vague, mais urbain (quoique pas aimable). Question : pourquoi irait-on dans c’te rue ? Acheter des chaussettes, rue aux Ours, chez Zélie (autrefois Denysélie) ? Déjeuner au discret Philippe ? Obliquer vers L’Ours où (il y a cent ans, à peu près) Pierre Doris se produisait en comique graveleux ? Mais assez, le temps n’est pas venu de la rue aux Ours.

Quant à l’autre, puisque nous y sommes, c’est comme le Checkpoint Charly limitant deux âges. Celui du nord, temps du gothique ; celui du sud, temps de la reconstruction. Une vie ou plusieurs. Entre, dans ce mince espace, tel un transfuge, on courbe les épaules, on rentre la tête et on passe vite. Le snipper de nos vies, toujours là, est en embuscade.

CCCXLVIII.

Pourquoi le nier, il m’arrive de déjeuner place Saint-Marc. Toujours dans cet établissement nommé La Boucherie, chaine industrielle ni meilleure ni pire. C’est vaste, décor passe-partout, on n’y est pas les uns sur les autres et le service est comme j’aime : attentionné ni trop. On y mange ce qu’on y mange, sans y penser, de la nourriture internationale sauce française. A la Boucherie, je m’installe près des baies vitrées. On y domine la place. On observe le va et vient, fonctionnaires du Conseil régional qui s’affairent, clochards qui déambulent, Teor qui passe et repasse. Le vendredi, c’est la brocante qui remballe… On ne s’ennuie pas.

Saint-Marc pour Saint-Marc, La Boucherie, c’est mon Café Florian, le marsala en moins. Autre chose aussi, voyant la population qui entre à l’Intermarché, on se dit qu’on a de la chance de prendre en dessert cet excellent riz au lait. On n’en est pas à cinq euros près. Cinq euros qu’on pourrait donner au mendiant vaguement yougoslave qui persiste à l’entrée. A s’aventurer dans la galerie marchande de l’Inter, on observe qui est à cinq euros près. Là, on repose un produit pas cher pour en prendre un autre qui l’est encore moins. Et le yougoslave vaguement mendiant juge ce monde magique.

L’autre jour, à La Boucherie, l’ardoise indiquait avec certitude Lapin en gibelotte tagliatelles. Écrit comme ça, c’est tentant, même si ce qu’on espère n’aura que peu de rapport avec ce dont il s’agit. Venu prendre ma commande, le serveur me refuse mon lapin (en fait, le sien) au prétexte que la formule choisie ne le comprend pas. N’importe, je veux du lapin. Prenez l’autre formule. Je n’en veux pas, je veux le lapin. On m’explique que ce dernier n’est présent que dans la formule je-ne-sais-trop-quoi et que dans celle que j’ai choisi d’entrée, il n’y est pas. Il faut me réfugier dans l’andouillette, ou la bavette, ou je ne sais plus.

Mon erreur : même avec supplément ? De sa haute taille, le garçon-boucher me toise. Il réfléchit et m’assomme : nous avons une nouvelle direction, elle ne veut pas qu’on mélange dans les menus. Silence. Vrai aussi que le jeune homme use d’une amabilité qui n’engage pas à l’insistance. J’ai donc mangé mon andouillette en pensant à mon lapin. Comme on dit : y a pas photo.

Puis mon gâteau de riz en pensant que notre pays devient chaque jour, un peu plus, une république soviétique réussie. En cuisine les cuisiniers léninistes décrètent ; à la caisse les staliniens administrent. Nous autres Zeks, on mange de l’andouillette.

Sortant et traversant la place, je repère une pizzeria à l’enseigne de La Bocelli. Puis rue Armand-Carrel, le magasin Casitalia, et enfin, presque à la place du 39e, Le Lido, grand café à la terrasse tant enviée les dimanches matins. Pas à dire, ce quartier devient italien. Poursuivant mon chemin, me vient à l’esprit cette suggestion à notre municipale autorité ; il paraît que cette dernière cherche des femmes à honorer d’une plaque de rue. Que dirait-elle d’Alsace-Lorraine devenant Sofia Loren ?




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