CCCXLIV.

On me trouvera optimiste mais tant pis. Figurez-vous que je suis allé à la Foire Saint-Romain. Oui, encore une fois. Peut-être la dernière me suis-je dit. Ça fait combien de Saint-Romain depuis que je suis au monde ? A quatre-vingt ans passés, disons presque chaque année, moins celles de la guerre, entre soixante et soixante-dix foires ? Et dire que certains me trouvent inconstant !

Ce qui rassure : une foire l’autre. La foire est toujours la foire. Pas de surprise. Entendez qu’elle est surtout triste et que l’automne aidant, elle a toujours ce parfum de chrysanthèmes que masquent mal les relents de graillon. C’était autrefois plus que vrai lorsqu’elle était sur les boulevards, au nord de la ville. Là, les cimetières n’étaient pas loin. Chaque Toussaint, allant honorer nos morts, on pouvait, redescendant, se consoler d’une portion de frites. Ou d’un billet à La Loterie Parisienne. Ça ne consolait de rien, mais on avait une preuve tangible de la supériorité du vivant.

Aujourd’hui, les morts sont là où ils peuvent. Le chagrin se masque facilement mais la foule ne se console pas mieux. De quoi ? De ne pas avoir assez. Ce n’est pas sur les quais qu’on croisera les riches (encore qu’on l’est toujours moins que son voisin) et que, de surplus, la foire n’a qu’un but : se persuader qu’on l’est. Pas longtemps, le temps d’une virée. De quelques tours de manèges, de loterie, et d’une portion de cochon de lait.

Ce samedi soir, et cette année encore, j’ai dédaigné L’Ours noir pour Tante Francine. Je n’aime pas les serveurs du premier. Pressés, fiers, élitistes. Avec eux, on est vite jaugé à notre mesure. Il faut dire qu’avec Léone et sa fille, nous ne sommes pas des clients intéressants. La gamine grignote, Léone se refuse aux huitres et mon estomac n’a plus sa capacité d’autrefois.

Je me suis diverti à regarder la foule, écouter les bribes de conversation, envier la fraîcheur des enfants et me rembrunir à constater que la Foire Saint-Romain dit, sans le savoir, beaucoup sur l’état du monde. Être enfant ou adolescent pauvre, en 2011 à Rouen, ne peut que renvoyer à l’enfant ou l’adolescent pauvre de 1937. Ou 1948. Ou de 1952. A Rouen, toujours. Ailleurs aussi.

Loin de moi de m’en indigner. Cet ordre des choses et ce monde tel qu’il est me rassurerait plutôt. La foire comme école de la vie ? Regardant les cochons sur le gril, on tâte le fond de fond de ses poches. A-t-on de quoi ? Oui, tant mieux. Non, tant pis. Reste le chamboul’tout, le billard japonais et le tir à la carabine. Ou le train fantôme, la pêche au canard et la grande roue. Aussi les croustillons, la barbe à papa… et pour finir même la messe, le dimanche, sur la piste les autos-scooter.

Comment ne pas y trouver sa place ? A vous entendre, ce monde scintillant, bruyant et odorant, ne serait qu’un songe. Quoi, la vraie vie serait ailleurs ? Pensez-vous ! Allons-y les joueurs, allons-y les gagnants.

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