CCCXLI.

Ce jour, mercredi 2 novembre, feuilletant Le Fanal de Rouen, j’apprends la mort de Marianne Lamy. Long avis de décès avec la mention qui dit l’essentiel, à savoir qu’elle fut ici bibliothécaire de 1962 à 1999. Quarante ans de lecture publique ! Que d’histoires à raconter ! Oui, surtout comme amie des livres et des lecteurs. Car pour le reste, seul le chagrin l’emportait… Je veux dire, du côté des bibliothèques ici.

Je me souviens d’elle officiant à Saint-Sever, du temps où cette bibliothèque logeait sur la place, à côté du commissariat de police. Une bibliothèque à l’ancienne, sombre et fermée, avec les flics comme gardiens négligents. Vous me direz…

Je surtout connu Mademoiselle Lamy après. A la bibliothèque du Théâtre des Arts. Au bas de la rue Jeanne d’Arc, dans une dépendance dudit. Qui n’a fréquenté ces lieux n’a rien vu. Sur deux étages les livres s’entassaient comme dans un grenier. Ou une cave puisqu’un des étages se situait au sous-sol. Ici pas de fioritures, pas de tralala. Des rayonnages et des livres. Rien qui distrait de la lecture, cette grande affaire.

Il y avait au Théâtre des Arts des merveilles. Des choses reliées de toile grise et épaissies de papier jauni. Des livres disparus depuis et qu’on ne verra plus. Des auteurs jadis célèbres, à présent oubliés, qu’on ne relira qu’après un long purgatoire. Dans quarante ans d’ici. Ou plutôt jamais.

Mademoiselle Lamy fut une petite souris blanche (souris un peu enrobée) qui s’activait dans le calme. Elle avait le sourire perpétuel de ceux qui ont l’éternité pour horizon. Pour tout dire, le sourire de l’ange des livres. J’exagère ? Dans la gentillesse (comme la méchanceté) il faut forcer le trait. C’est le moyen de se rassurer.

Ce qu’elle avait de formidable : elle ne vous jugeait pas. Tout livre emprunté était bien. Si vous en rapportiez un vous paraissant médiocre, elle en était d’accord. L’agréable de ces gens-là ! Non qu’ils soient toujours de votre avis, c’est autre chose : ils vous mettent en position d’intelligence. Si Marianne Lamy vous écoutait, c’était que votre avis lui paraissait précieux ou indispensable. Une magie rarement rencontrée : le fait d’être distingué par l’autre.

Et comme Marianne Lamy parlait avec tout le monde, tout le monde en était impressionné. Dans un autre âge, elle aurait été la grand-mère magicienne d’une ribambelle de petits-enfants. Le sort en décida autrement. Tant mieux pour les lecteurs et lectrices de Rouen. Et tant pis pour les petits-enfants que Marianne n’a pas eus.

Mais on sait que ceux-là ne lisent rien. C’est pour eux qu’on construit nos contemporaines bibliothèques. Des endroits où on leur raconte des contes à dormir, où on leur donne à faire du papier découpé, où on les catéchise d’un redoutable numérique. Pensez, trois mille romans dans une tablette ! De quoi les avoir tous sous la main et n’en jamais lire un seul ! Oui, nous y seront bientôt (ou nous y sommes ?) : l’inculture pour tous et le pouvoir aux autres.

Adieu Marianne. Mon meilleur souvenir.

4 Réponses à “CCCXLI.”


  • Mon dieu.

  • La petite souris

    Sincèrement triste pour votre petite souris blanche, et pour votre coup de blues. Pour les ours, vous pouvez m’envoyer un mail (avant qu’on ait tout mangé !).

  • Je suis émue par la gentillesse avec laquelle vous avez évoqué le sourire de Marie-Anne Lamy .C’est un style assez inhabituel chez vous:cela n’en a que plus de valeur!

  • bravo, j’aimerais bien qu’ »on  » dise de belles choses comme cela sur moi …. mais je ne suis pas trop d’accord avec votre fin pessimiste

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