CCCXXXVIII.

Tant d’invitations ! Le vertige me prend devant la pile des cartons. Chacun d’eux réclame un effort. Me secouer, m’habiller, sortir… Que ce soit concert, exposition, inauguration, première (rares désormais)… tout m’ennuie ou m’effraie. Que vais-je apprendre, qui vais-je rencontrer ? D’avance, je sais que mes émotions seront d’un autre ordre. Passons discours, démonstrations, analyses (aïe, aïe)… rien ne retiendra mon attention.

Au musée de peinture, les commentaires autour du peintre (mais non, voyons, le plasticien) et de son œuvre (sa performance) seront peu de choses face à l’écharpe portée par une vieille abonnée, à l’accord des couleurs osé par telle étudiante, ou le propos désabusé entendu derrière moi ?

A l’opéra, ce sont les courants d’air qui m’inquiètent. Au cinéma, la climatisation. A la mairie, la station debout. Au conseil régional, la tristesse des lieux. Au conseil général, ce qu’on y montre. Ailleurs, la vacuité ou la solennité de l’environnement, ou de l’atmosphère. Sortant, qu’il pleuve ou vente, toujours la même salade : je suis trop vieux.

Notez que cette coquetterie me coûte. Ce qui manque, c’est l’allant. Disons la foi. Y croire encore ? Certes, la vieillesse apporte, quoiqu’on en dise, son lot de consolations, mais rien ne vaut l’éclat impérieux de la jeunesse. Vous me direz (avec raison) que je fais dans la philosophie de bazar. J’avais quinze ou seize ans que je réclamais : vivement l’année prochaine. J’en ai quatre-vingt, âge où on ne réclame plus, mais où on récrimine.

Et en toute liberté. N’attendant plus d’amis, on ne craint plus les ennemis. Le temps ayant fait son œuvre, les morts étant enterrés, nos vengeances nous échappent. De fait, mes haines, recuites, sont dérisoires. Nommons ça le prurit des grincheux. Ça ne se guérit pas. Il faut vivre avec. L’avenir dira si j’avais raison, comme m’en a menacé une lectrice, de détruire mon âme. Le latin aidant, nous en reparlerons au crématorium.

Autre chose (pas sûr). On débat, en ville, d’art contemporain. Précisons qu’à Rouen, la denrée se traite avec économie. Le plus souvent, comme disait un illustre : de l’art que c’est pas la peine. Dans le genre, ce qui se fait, de façon officielle ou reconnue, se cantonne au décoratif, à l’art d’ambiance ou social. Ici oui, faut que ça serve. C’est déjà un budget dit le bailleur.

Et si c’est plein de bons sentiments, c’est encore mieux. Chaque année, au jour de l’an, une vieille amie m’envoie ses vœux. Elle le fait sur des cartes reproduisant des tableaux peints par des handicapés. Bouquet de fleurs, chaumière, paysage enneigé… ces mochetés portent au verso la pieuse mention : peint avec la bouche ou avec les pieds. L’usage veut qu’on trouve ça méritant. On n’a pas tort.

Il y a avait autrefois, au bout de la rue Beffroy, à l’angle de la rue Charles-Lenepveu, une demoiselle Gommez qui donnait des cours de chant aux enfants. Suivant la demande, importante, elle y ajoutait le solfège et le piano. Cela s’intitulait L’art par la joie. Tout laborieux que ce fut, c’était déjà ça.

1 Réponse à “CCCXXXVIII.”


  • La petite souris

    Donc quand vous sortez, vous ne regardez pas le spectacle mais les spectateurs. Moi je trouve ça très bien, d’ailleurs aujourd’hui j’en ai fait autant (forcément, une soutenance de thèse scientifique en russe, c’est un peu duraille à suivre). Au fait, j’ai acheté les ours, vous me direz combien vous en voulez.

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