CCCXXII.

En ville, jadis (non, pas de si longtemps) œuvraient des grainetiers. Des commerçants vendant des graines, des semences, des instruments de jardinage… tant et tant de choses dont on est de nos jours si friands. Ces boutiques, grandes et claires, moururent avec leurs propriétaires. Comme ça, peu à peu. Au fil, l’usage des uns et des autres cessa. Puis, un jour de printemps, la mode revint. Mais, dit le jardinier, trop tard. Plus de chapeaux de paille, plus de tabliers bleus, plus de sarcloirs. Allez planter ailleurs.

De la campagne à la ville, de la ville à la campagne. On passe désormais à la caisse avec un caddie. On y entasse les films de Louise de Vilmorin ou les livres de François Truffaut. A s’en souvenir, il y avait ici Picard rue Thiers, Damoy rue de la Vicomté, Persil rue aux Juifs, un autre place des Emmurées, quai de Paris aussi… On s’épargnera la litanie.

Sans oublier, rue Alsace Lorraine, Argentin et Cornado où l’on trouvait le meilleur des légumes secs, choses qu’on ne mange plus. Oui, il fut un temps où l’on achetait des lingots ou des chevriers au détail, débités par pelletées de cinq cent grammes à partir de grands sacs de tissu. Rayés de vert et de blanc, les sacs, autant s’en souvenir. Dire qu’on a connu ça ! Argentin et Cornado, quels personnages pour un roman !

Quoi de plus plaisant que de plonger la main dans un grand sac de lentilles. Blondes ou brunes. Et l’odeur qui flottait sur tout cela. Forte, sèche, qui vous prenait à la gorge dès la porte franchie. Et ce rangement ! Ces étagères, ces casiers, outils, sachets, tuteurs, pots de terre, arrosoirs, bêches, râteaux, etc. Inépuisables réserves pour une vertigineuse nomenclature.

Il existait aussi, dans le quartier Henri IV, une graineterie vendant des oiseaux et des poissons. On dirait aujourd’hui une animalerie. Serins, bengalis, perruches, parfois des perroquets d’importance. Mariette qui adorait les oiseaux, venait y chercher son mouron. En sachet de papier kraft, de quoi ne pas s’en faire pour ses pensionnaires. Côté poisson, l’heure étant à d’autres exotismes, on se contentait de cyprins communs, réputés venus de Chine. L’origine en faisait toute la valeur.

J’avais, quoi, sept ou huit ans. Je me souviens d’un petit singe dans une cage. Des semaines durant, je suppliais qu’on m’achète la malheureuse bête. Avec sagesse on s’y refusa. Notre rencontre avait débuté ainsi : attendant Mariette, regardant autre chose (mais quoi ?), je sentis qu’on s’agrippait à ma manche. De sa cage, l’animal, de son petit bras, m’attirait à lui. Me faisait signe. Me désignait.

Il me semble, mais ce n’est qu’une vue de l’esprit, que je n’ai jamais autant désiré une chose ou un être. Et il me semble, oui vue de l’esprit, que je porte en moi à jamais l’absence de ce petit singe. L’âme d’un enfant est souvent meurtrie. C’est de l’ordre de l’inexplicable. Il ne faut jamais (trop) en vouloir aux parents. Les enfants doivent pardonner. C’est une difficulté supplémentaire dans l’art de vivre.

3 Réponses à “CCCXXII.”


  • Chacun de vos billets est un délice à lire.

  • Celui-là notamment.

    NB : dans mon souvenir les boutiques de grainetiers ressemblaient plutôt à des cavernes d’Ali Baba, donc en général n’étaient pas « grandes et claires », comme il est écrit ici. En tout cas beaucoup moins grandes et moins claires que les actuelles jardineries. Du coup nettement plus mystérieuses.

    Enfant, les comptoirs m’impressionnaient. C’étaient parfois de vraies forteresses ; « panoptiques » en plus, avec derrière parfois un semi dragon-femelle en surplomb, prêt à vous foudroyer, au moins du regard, si l’on cédait trop à la tentation de toucher les denrées exposées.

  • La petite souris

    Oh oui, comme c’est joli aujourd’hui ! Encore plus que d’habitude, sans mentir !

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